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Pratiques culturelles aborigène.

Dans la première école aborigène pour filles

par 

Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

En Australie, le Collège Worawa est un établissement scolaire bien particulier : il est réservé aux jeunes filles aborigènes, qui y vivent en pension. Rencontre avec la directrice, Lois Peeler.

Écriteau Worawa College.

Les 70 étudiantes de 12 à 16 ans viennent de toute l’Australie. Elles résident sur place et retournent dans leur famille à chaque fin de session – un très long voyage pour certaines, originaires de villages perdus dans le désert.

C’est un grand terrain où les eucalyptus géants projettent un semblant d’ombre sur quelques bâtisses de plain-pied, éparpillées çà et là. Sur des tables à pique-nique, quelques adolescentes à la peau foncée profitent du soleil de février, en cette fin d’été austral. Nous sommes au cœur des vignobles de la Yarra Valley, à la sortie de Healesville, gros village tranquille surtout connu pour son train touristique et son zoo, à 60 km de Melbourne.

Les 70 étudiantes de 12 à 16 ans du Collège Worawa viennent de toute l’Australie. Elles résident sur place et retournent dans leur famille à chaque fin de session – un très long voyage pour certaines, originaires de villages perdus dans le désert. On ne leur parlera pas : la directrice, Lois Peeler, est du genre protectrice. Leur bien-être est d’ailleurs l’une des missions de l’école. « Ici, elles se sentent en sécurité, soutient Mme Peeler. C’est très important, parce que beaucoup d’entre elles viennent de communautés où il peut y avoir des dysfonctionnements, par exemple de la violence familiale. Là-bas, si les filles n’ont pas accès à l’éducation, elles vont avoir des bébés beaucoup trop tôt. »

Une douce musique vient mettre un terme à la récréation. Rien d’anodin dans le choix de ces chansons aborigènes, explique la directrice : le son d’une cloche est trop connoté pour son peuple. C’est ce qui marquait les différents moments importants de la journée dans les missions, souvent dirigées par des religieux, où on éduquait les « générations volées ». Une histoire similaire à celle des pensionnats autochtones canadiens, qui s’est déroulée sur six décennies, jusque dans les années 1970, et que Mme Peeler, aujourd’hui fringante septuagénaire, a vécue. Les enfants étaient arrachés à leur famille et se voyaient inculquer une éducation « à la blanche ». Soixante-dix pour cent des familles aborigènes du pays ont été touchées. Leurs rejetons n’avaient pas pour autant accès à une formation scolaire : les filles travaillaient comme domestiques, et les garçons à la ferme.

Dans le bureau de la directrice est affichée une lettre d’excuses au peuple aborigène, signée en 2008 par le premier ministre de l’époque, Kevin Rudd. Un moment « fabuleux », se souvient-elle. À quelques reprises, la sonnerie du téléphone interrompt l’entrevue. Mme Peeler tient à répondre, car il peut s’agir de la famille d’une étudiante qui appelle depuis l’unique cabine téléphonique de sa communauté. Pas question de manquer ce coup de fil qu’on ne peut retourner…

Un accomplissement familial

Impossible de visiter le Collège Worawa sans parler d’histoire. Celle des aborigènes, bien sûr, mais aussi celle de la famille de Lois Peeler, profondément activiste. En 1938, ses parents prennent part à l’exode de Cummeragunja, lorsque 170 membres de la tribu yorta yorta quittent volontairement leur réserve pour protester contre leurs conditions de vie. Son oncle, le pasteur Douglas Nicholls, fait partie du lot : il deviendra plus tard l’un des plus célèbres militants pour la réconciliation en Australie.

Photographie der Lois Peeler.

« Notre peuple a vécu de la terre, et a donc une approche beaucoup plus pratique. Nous utilisions les étoiles pour nous orienter : on peut partir de ça pour donner une perspective indigène aux cours de science. Nous avons notre propre station météo : on parle donc du cycle des saisons dans un contexte aborigène, et on y ajoute des technologies de l’information, des sciences et des mathématiques. »

Lois Peeler, directrice du Collège Worawa

Dans son église aborigène de Melbourne, la jeune Lois pratique son chant. C’est alors la sombre période de « l’Australie blanche », qui s’est étendue de 1861 à 1973 : seuls les immigrants d’origine européenne sont acceptés sur l’île. Quelques musiciens noirs viennent toutefois donner des spectacles : les jeunes aborigènes vont leur souhaiter la bienvenue et chantent avec eux. Lois Peeler découvre ainsi le soul. Elle fera ensuite partie d’un groupe aborigène, The Sapphires, qui voyagera jusqu’au Vietnam. « Quand la guerre a commencé, on a appris qu’il y avait beaucoup de divertissement pour les soldats blancs, mais très peu pour les Noirs. On a joué le rôle d’artistes de couleur pour eux. » L’histoire du groupe a été portée à l’écran en 2012, dans un film éponyme.

La sœur aînée de Lois, Hyllus Maris, décédée en 1986, était plus cérébrale : philosophe et poète, c’est elle qui a ciselé le projet d’école aborigène qui a vu le jour en 1983. Lois, qui prolonge aujourd’hui son rêve, la décrit comme une visionnaire s’étant elle-même sentie étrangère au cours de sa propre scolarité. « Là où Hyllus est allée à l’école, il n’y avait que trois aborigènes, donc beaucoup de racisme. On y enseignait que c’était le capitaine Cook qui avait découvert ce pays. Il n’y avait rien de positif sur la culture des Premières Nations, jamais. Parallèlement, les enfants indigènes avaient des problèmes de santé, car ils vivaient dans une grande pauvreté. Elle en a conclu qu’il fallait une école adaptée à leurs besoins. » Et s’est battue pour la reconnaissance de celle-ci par le gouvernement, qui finance la scolarité des jeunes filles.

Après 34 ans d’existence dans la région de Melbourne, les dirigeants du Collège Worawa réfléchissent maintenant à ouvrir d’autres établissements, dans d’autres États australiens. La demande est là, affirme Lois Peeler, car la situation des aborigènes d’Australie est toujours extrêmement difficile. « Nous voulions être sûrs que nous avions un bon modèle, et je pense que c’est chose faite », dit-elle.

La culture aborigène au cœur de l’enseignement

Un arbre servant aux pratiques culturelles.

Au Collège, l’accent est mis sur l’empowerment par l’entremise d’un enseignement qui respecte les standards australiens, mais qui fait la part belle à la culture des étudiantes. Les pratiques culturelles sont donc encouragées, partagées et célébrées.

Le Collège Worawa a pris le virage de la non-mixité en 2010. Un choix facile à justifier, pour Lois Peeler. « On logeait sur une petite superficie des garçons et des filles à une étape clé de leur développement; je pense que vous comprenez de quoi je parle. Et nous avons constaté que le système scolaire australien offrait beaucoup d’opportunités pour les garçons, parce qu’ils sont bons au football [australien], ce qui pouvait leur ouvrir les portes des meilleures écoles du pays. Mais il n’y avait rien ou presque pour les filles à ce moment-là, donc nous avons décidé de nous occuper d’elles. Et j’en suis heureuse. »

L’accent est donc mis sur l’empowerment par l’entremise d’un enseignement qui respecte les standards australiens, mais qui fait la part belle à la culture des étudiantes, autrefois considérées comme le « diable ». Sur le petit campus, les pratiques culturelles, comme la danse, sont encouragées et partagées, célébrées même. Les tableaux et les sculptures des étudiantes sont exposés dans la galerie d’art.

Mais c’est jusqu’au contenu des cours qui est imprégné de culture aborigène, bien au-delà des leçons d’histoire. « Notre peuple a vécu de la terre, et a donc une approche beaucoup plus pratique, dit l’ancienne chanteuse. Nous utilisions les étoiles pour nous orienter : on peut partir de ça pour donner une perspective indigène aux cours de science. Nous avons notre propre station météo : on parle donc du cycle des saisons dans un contexte aborigène, et on y ajoute des technologies de l’information, des sciences et des mathématiques. » L’objectif est double, selon elle : former des jeunes fières de leur culture, qui peuvent retourner aider leur communauté ou accéder à une éducation supérieure et être capables de s’épanouir dans la société australienne.

Mais aussi de s’émanciper en tant que femmes. De la même manière que les communautés indigènes ont un rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte, le cours Chemin vers la vie de femme (Pathways to womanhood) aide les étudiantes à faire cette transition sainement.

« Ce qu’on souhaite pour ces filles, c’est qu’elles puissent travailler dans les deux mondes », résume Lois Peeler, cependant bien au fait des récupérations possibles de son travail par des personnes voulant donner une diversité de façade à leur entreprise – ce qu’on appelle tokenism en anglais. « Parfois, il y a une tendance à inclure une personne aborigène à un comité pour se donner bonne conscience, affirme-t-elle. Je pense que toute communauté doit avoir le droit de participer à la prise de décisions. »

Et le meilleur moyen pour obtenir cette reconnaissance est de se comporter de manière exemplaire, raison pour laquelle la directrice du Collège Worawa prêche une rigueur qui, pense-t-elle, est également intrinsèque à la culture aborigène. « Nos histoires ne sont pas écrites. Nous les racontons à travers l’art, la danse, la chanson. Nous devons donc faire preuve de concentration et de rigueur pour perpétuer nos traditions. C’est ce que j’exige des filles. Nos attentes sont élevées. »

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