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Maman embrassant son nouveau-né.

Allaitement : entre soutien et pression

par 

Juriste de formation, journaliste de passion et, depuis peu, maman de vocation. Elle contribue notamment au journal Métro,à La Gazette des Femmes, L'Actualité, Workopolis, Droit-inc, Guide Habitation, Canoë etc.

L’allaitement n’est pas banal. Entre les arguments scientifiques, les difficultés physiques, les choix personnels et les avis des proches, le tout combiné à un puissant cocktail d’hormones, les nouvelles mères vivent un tourbillon d’émotion, peu importe leur choix. Or, qu’elles souhaitent ou non allaiter, ces dernières ont besoin d’une chose : du soutien. Et bien souvent, dans un camp comme dans l’autre, il fait défaut.

« Je voulais allaiter mais j’avais de la difficulté, et les infirmières en faisaient trop pour m’aider et me convaincre de continuer. J’étouffais, mais on me disait que c’était pour le bien de mon enfant. J’ai fini par arrêter trois mois plus tard, complètement abattue », se désole Fatima, dont la fille a aujourd’hui 2 ans.

Sonia, elle, raconte une histoire complètement différente. « Dès mon accouchement, j’ai été laissée à moi-même. Les infirmières n’essayaient pas trop de m’aider, elles ont rapidement recouru au lait commercial pour mon bébé. Ça m’a pris des semaines pour rectifier mon allaitement, en cherchant seule des ressources », se rappelle la jeune mère.

Amis des bébés… et des mamans?

Si les expériences diffèrent autant, c’est que le lieu de l’accouchement joue un rôle important dans la première expérience d’allaitement. Impossible de parler de soutien à l’allaitement sans mentionner le milieu hospitalier, là où, bien souvent, la mère entame son parcours en la matière.

Photographie du Dre Christiane Charette.

« Les effets positifs [du programme « amis des bébés »] sont très bien documentés à travers le monde. Il contribue à augmenter tant la durée que l’exclusivité de l’allaitement, et c’est pour ça qu’on en fait une stratégie prioritaire. »

Dre Christiane Charette, médecin-conseil en allaitement au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec

Au Québec, il existe cinq hôpitaux certifiés « amis des bébés ». Ce programme international a été lancé en 1991 par l’OMS et l’UNICEF afin de faire des maternités des centres de soutien à l’allaitement maternel. Parmi les règles à suivre pour être accrédité : ne pas offrir de lait commercial aux nourrissons, favoriser le peau à peau dès la naissance, ne jamais séparer la mère de l’enfant, ne pas faire de publicité pour des marques de lait maternisé. « Les effets positifs de ce programme sont très bien documentés à travers le monde. Il contribue à augmenter tant la durée que l’exclusivité de l’allaitement, et c’est pour ça qu’on en fait une stratégie prioritaire », explique la Dre Christiane Charette, médecin-conseil en allaitement au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.

Sur le site du Ministère, on affirme par ailleurs que « toutes les mères et leurs bébés profitent de l’initiative, que l’enfant soit allaité ou non. La femme enceinte ou la nouvelle maman reçoit l’information nécessaire pour prendre une décision éclairée quant à la manière de nourrir son bébé. Après la naissance, tout sera mis en œuvre pour laisser l’enfant avec sa mère 24 heures sur 24 et pour favoriser le contact peau à peau. Le personnel a été formé pour soutenir la mère, quel que soit le lait qu’elle donne à son bébé ».

Si beaucoup d’histoires de succès ont vu le jour dans ces hôpitaux, ceux-ci ont aussi entraîné un côté moins reluisant : la pression sur les nouvelles mères… et sur les infirmières qui les accompagnent. Inès *, infirmière en périnatalité dans un hôpital québécois « ami des bébés », affirme avoir vu des collègues démissionner, trop mal à l’aise devant l’intensité de la vision pro-allaitement de l’établissement. « Par exemple, on a un quota de mères exclusivement allaitantes à atteindre (75 % à la sortie de l’hôpital), ce qui fait en sorte qu’à tous les quarts de travail, une infirmière va insister pour essayer de convaincre chaque mère de continuer », raconte-t-elle.

Cette approche encourage certaines femmes, qui se sentent épaulées et soutenues, mais d’autres finissent par exprimer leur frustration. « Techniquement, c’est la vérité : selon la littérature et la science, l’allaitement est ce qu’il y a de meilleur pour le bébé. Mais il y a aussi le côté humain qu’on oublie parfois », souligne l’infirmière.

« C’est vrai, il y a un quota. Ce qu’il exprime en fait, c’est que les conditions gagnantes pour favoriser l’allaitement sont mises de l’avant par l’établissement. Mais c’est tout à fait à l’encontre de la philosophie “amis des bébés” de mettre de la pression sur les mères », assure la Dre Charette.

Soutenir la mère, mode d’emploi

Une chose est sûre, les femmes sont de plus en plus conscientes des bienfaits de l’allaitement, ne serait-ce que du point de vue scientifique. Dans les dernières années, le pourcentage de femmes choisissant de nourrir leur bébé au sein à la naissance a progressivement augmenté, atteignant désormais les 90 %. Ce taux était de 76 % en 2003. « Les femmes se le font dire partout : dans les médias, les groupes de mamans, les articles, par les célébrités. Mais est-ce que le fait de savoir que c’est la meilleure chose va faire en sorte qu’elles vont poursuivre l’allaitement? » s’interroge Chantal Bayard, doctorante à l’Institut national de la recherche scientifique et codirectrice de l’ouvrage La promotion de l’allaitement au Québec. Regards critiques (Les éditions du remue-ménage).

Photographie de Chantal Bayard.
© Louise Savoie

« Quand on parle de soutien en allaitement, ce que je trouve le plus intéressant, c’est de soutenir la mère pour soutenir la mère. Et non de soutenir la mère pour que l’enfant reçoive le lait. »

Chantal Bayard, doctorante à l’Institut national de la recherche scientifique et codirectrice de l’ouvrage La promotion de l’allaitement au Québec. Regards critiques

Pour elle, le soutien à l’allaitement passe d’abord par le soutien aux mères, souvent reléguées au second plan à l’arrivée de bébé. Il s’agit là d’un des aspects à travailler. « Quand on parle de soutien en allaitement, ce que je trouve le plus intéressant, c’est de soutenir la mère pour soutenir la mère. Et non de soutenir la mère pour que l’enfant reçoive le lait. » Une nuance qui semble évidente, mais qui nécessite un véritable changement de paradigme.

Dans cette optique, la mère doit être replacée au centre des interventions. En tenant compte de qui elle est, de sa trajectoire, de ses valeurs, on peut atteindre un meilleur équilibre entre pression et soutien. « Les mères ne forment pas une catégorie homogène, et c’est en considérant leur vécu, leurs attentes et leurs besoins qu’on arrivera à mieux situer leur histoire d’allaitement », précise Chantal Bayard.

Catherine Sanschagrin, présidente de la Fédération Nourri-Source, qui propose un service gratuit de marraines d’allaitement, abonde dans le même sens. « La clé est de soutenir la mère dans ses choix, peu importe nos opinions sur le sujet. Pour certaines, l’allaitement, c’est très important, et c’est très grave pour elles si elles ne réussissent pas. On ne conseille pas toutes les femmes de la même manière; il faut connaître la personne. »

Aller chercher de l’aide

Il arrive fréquemment qu’une nouvelle mère, dans les jours suivant la naissance du bébé, éprouve déjà des difficultés à allaiter qui lui mettront de graves bâtons dans les roues. Et le problème, c’est qu’elle doit souvent faire un grand effort pour aller chercher l’aide qu’il lui faut.

Photographie de Catherine Sanschagrin et son bébé.

« La clé est de soutenir la mère dans ses choix, peu importe nos opinions sur le sujet. Pour certaines, l’allaitement, c’est très important, et c’est très grave pour elles si elles ne réussissent pas. On ne conseille pas toutes les femmes de la même manière; il faut connaître la personne. »

Catherine Sanschagrin, présidente de la Fédération Nourri-Source

« Les femmes vont se fier aux professionnels de la santé, mais ils ne sont pas tous outillés pour les conseiller. Ce ne sont pas toutes les infirmières ou tous les médecins qui sont spécialisés en allaitement. En général, une infirmière reçoit quelques heures de formation sur le sujet. Nos marraines, par contre, ont une formation minimale de deux jours, en plus de la formation continue », relate la présidente de la Fédération Nourri-Source.

Elle constate par ailleurs que les femmes qui font appel à son organisme ont besoin de renseignements pratico-pratiques, mais aussi de soutien psychologique. « Oui, l’allaitement est naturel, mais c’est aussi un apprentissage qui n’est pas toujours facile. C’est comme marcher : c’est naturel, mais il faut apprendre à le faire », explique-t-elle.

Enceinte de son deuxième enfant, Fatima compte bien mettre à profit le bagage d’information assimilé après sa première expérience d’allaitement, qui lui laisse un goût amer. « Cette fois, je compte recourir à une consultante en allaitement. Ma première tentative m’a fait mûrir et m’a énormément appris. J’en suis sortie plus forte et beaucoup plus informée. J’utiliserai toutes les ressources à ma disposition pour que mon allaitement se passe bien, cette fois », conclut-elle.

*Prénom fictif

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