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Pictogrammes de femmes et d'hommes.

Le sexisme du quotidien

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

Le sexisme, ce n’est pas seulement les inégalités salariales, les lois discriminatoires ou la place des femmes dans les postes de pouvoir. Il s’incarne aussi à l’échelle micro, dans des paroles et des gestes subtils, insidieux, et surtout quotidiens. Banal, le sexisme dit ordinaire? Loin de là.

Une fillette que l’on réprimande d’être trop bruyante. Un prof de maths qui encourage ses élèves masculins mais ignore les interventions des filles en classe. Une étudiante à qui on reproche son manque d’humour car elle ne rit pas des « blagues » sexistes de ses camarades. Une femme qui se fait interrompre par ses collègues masculins dans une réunion. L’attitude paternaliste d’un patron qui interpelle ses employées avec des « ma belle » ou « ma petite ».

Si le sexisme ordinaire passe inaperçu pour plusieurs, il est lourd à porter au quotidien pour les femmes. « Le sexisme ordinaire, c’est le sexisme issu des pratiques et des stéréotypes sexuels qui sont omniprésents dans nos sociétés. Un sexisme qui s’exprime sans violence particulière, mais qui, à partir de sa construction du quotidien, contribue à perpétuer le patriarcat, ainsi que les carcans des rôles masculins et féminins », explique Rachel Chagnon, directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) et professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM.

Photographie de Francine Descarries.

« On met des mots sur des pratiques qu’on considérait comme allant de soi. On s’aperçoit maintenant que ces pratiques ont été construites dans un rapport inégal. »

Francine Descarries, professeure au Département de sociologie à l’UQAM et directrice scientifique du RéQEF

Attention, sexisme ordinaire n’est pas synonyme d’antiféminisme, souligne sa collègue Francine Descarries, sociologue à l’UQAM. « L’antiféminisme est une manifestation plus virulente du sexisme, davantage dans l’agression et le refus de l’égalité hommes-femmes. » Des hommes peuvent en effet être pour l’égalité femmes-hommes mais avoir des comportements de sexisme ordinaire sans s’en rendre compte. Les femmes elles-mêmes, si elles ont intériorisé le sexisme, peuvent le reproduire, en dénigrant d’autres femmes, par exemple.

« Le sexisme ordinaire est partout. Il est très sournois, on le pratique presque tous et toutes, souvent sans s’en apercevoir. Par exemple, un spectacle d’humour, sous couvert d’une bonne blague, va révéler un sexisme sous-jacent. La publicité , avec une annonce insignifiante, va reproduire du sexisme ordinaire. Même des actes de courtoisie peuvent relever du sexisme ordinaire », poursuit Mme Descarries. Or, c’est à travers cet ensemble de petits gestes anodins que les inégalités systémiques peuvent se maintenir.

Alimenté par les stéréotypes

Le sexisme ordinaire se nourrit des stéréotypes les plus clichés. Une candidate à l’exercice de la profession infirmière nous confiait qu’elle en voyait de toutes les couleurs. Au triage à l’urgence, après qu’elle eut demandé à un patient de lui expliquer quand sa douleur à la poitrine était apparue, celui-ci lui a répondu : « Quand je t’ai vue appeler mon numéro dans ton uniforme rose. » Ou encore, à l’occasion d’une soirée universitaire entre les départements de sciences infirmières et de sciences économiques, des étudiants se croyant malins répétaient aux filles : « Eille, un party d’infirmières! On pensait que vous seriez toutes en uniforme et que vous alliez nous ausculter! »

Le sexisme ordinaire vient souvent se mélanger à d’autres formes de discrimination ordinaire, et affecte différemment les femmes issues des minorités. Des femmes de confession musulmane racontent qu’elles reçoivent toutes sortes de commentaires déplacés, se font regarder avec méfiance et traiter avec condescendance. Une jeune caissière dans une épicerie qui se fait dire par un client : « Si je sortais avec une fille voilée, je la déballerais comme un cadeau. » Une ingénieure juniore qui a du mal à se faire respecter sur le chantier, en plus de sa collègue qui insiste pour lui rappeler qu’elle « pognerait vraiment plus sans son voile ». Une étudiante qui, tandis qu’elle se maquille dans les toilettes de l’université, se fait faire la leçon par une inconnue sur sa « pudeur » 1. Chacun et chacune semble avoir son opinion sur la pratique religieuse des musulmanes et s’empresse de la leur faire partager.

Hommes au bord de la présomption

Le phénomène des hommes expliquant aux femmes comment elles devraient penser ou leur donnant un cours sur un sujet qui les concerne directement a été baptisé mansplaining 2 par les Américaines (le terme a été traduit par « mecsplication »). Il découle d’un article de la journaliste et écrivaine Rebecca Solnit, qui raconte une soirée où un homme qui avait seulement lu une critique d’un ouvrage lié à son domaine à elle lui conseillait d’un ton paternaliste d’aller le lire. Surprise : c’est elle qui avait écrit ledit ouvrage. Cette fâcheuse tendance qu’ont plusieurs hommes à se croire plus savants que les autres se matérialise un peu partout : dans les réunions de travail, dans les salles de classe d’université, au détour d’une conversation sur Internet.

Une autre incarnation du sexisme ordinaire qui agace particulièrement : les hommes qui coupent systématiquement la parole. Lors du premier débat présidentiel de la dernière campagne électorale américaine, Donald Trump a interrompu Hillary Clinton 51 fois (tandis que Clinton a coupé la parole à Trump seulement 17 fois) 3. Sur le Web, des milliers de femmes ont raconté leurs expériences de mansplaining et de manterrupting, et exprimé leur ras-le-bol. « On met des mots sur des pratiques qu’on considérait comme allant de soi. On s’aperçoit maintenant que ces pratiques ont été construites dans un rapport inégal », explique la sociologue Francine Descarries.

Le couple, foyer d’inégalités

Si le sexisme ordinaire s’invite au bureau, dans les établissements d’enseignement, dans la rue et les transports en commun, c’est probablement dans l’intimité du couple qu’il est le plus insidieux et difficile à combattre.

Le 9 mai dernier, la blogueuse féministe Emma a mis en récit un enjeu jusqu’alors plutôt méconnu, la « charge mentale ». Avec sa bande dessinée Fallait demander 4 (dont le titre fait référence aux hommes qui attendent qu’on leur demande de participer à l’organisation du foyer), l’illustratrice française a brillamment mis en lumière pourquoi des femmes en viennent à être épuisées à force de devoir penser à tout en permanence dans leur ménage. La BD a fait le tour du Web et a été partagée plus de 214 000 fois en quelques semaines.

« Le poids organisationnel de la famille et du foyer repose essentiellement sur les femmes, tandis que les hommes se voient plutôt comme la gentille personne qui va rendre service, sortir les vidanges, en plus de s’attendre à être remerciés en retour. Pour les femmes, préparer les vacances, gérer les lunchs des enfants ou penser à la prochaine sortie scolaire font partie des choses ordinaires qu’on attend d’elles, et pour lesquelles elles ne reçoivent jamais de remerciements, par ailleurs », résume Rachel Chagnon de l’IREF.

Outre la charge mentale, des recherches se penchent désormais sur une autre responsabilité qui repose lourdement sur les femmes : la charge affective. Mme Chagnon cite les travaux du sociologue Michel Bozon analysant les comportements sexuels et amoureux à l’intérieur du couple : celui-ci montre que la socialisation des fillettes les amène à accorder une grande importance au lien amoureux pour se réaliser comme individus. « Ainsi, autant on apprend aux garçons qu’ils peuvent devenir les maîtres du monde (pompiers, par exemple), autant on apprend aux petites que leur but dans la vie, c’est d’avoir un amoureux, une famille », illustre Mme Chagnon.

C’est pourquoi, plus tard, les femmes s’investissent beaucoup plus émotivement dans l’engagement. « Elles vont considérer beaucoup plus important d’avoir quelqu’un dans leur vie, et vont faire beaucoup plus d’efforts pour y garder cette personne. Puisque les hommes considèrent l’attachement affectif comme moins nécessaire à leur réalisation personnelle, ils vont avoir tendance à faire moins d’efforts. Donc, on arrive à une dynamique où finalement, la personne qui s’investit le plus pour s’assurer de la réussite du couple reste essentiellement la femme. »

Le sexisme ordinaire qui se pratique dans l’intimité du couple hétérosexuel et du foyer peut devenir particulièrement lourd. Il est d’autant plus difficile à changer que les hommes ne s’en sentent pas nécessairement responsables. « Ils ont été socialisés à trouver ça normal qu’on s’attache à eux et qu’on s’occupe d’eux. D’une part, ils ont l’impression qu’on leur reproche quelque chose qui n’est pas de leur faute. D’autre part, ils ont du mal à accepter que, même si ce n’est pas de leur faute, ils devraient peut-être renoncer à cet avantage », explique Mme Chagnon.

Dans les plus récentes études portant sur la charge mentale et affective, les chercheurs concluent que les conséquences peuvent mener jusqu’à la dépression et au burn-out 5. Selon Mme Chagnon, il s’agit d’un enjeu collectif que la société, autant les femmes que les hommes, doit prendre en main, en commençant par la socialisation des enfants dès le berceau. « On ne peut pas socialiser nos enfants de façon stéréotypée, et ensuite leur demander de tout déconstruire une fois adultes », souligne-t-elle.

Elle remarque toutefois que plusieurs personnes arrivent à sortir de ces carcans et que de plus en plus de couples sont équilibrés. De quoi redonner un peu d’espoir…

  1. Témoignages recueillis dans le cadre d’un mémoire de maîtrise sur l’expérience de l’islamophobie quotidienne au Québec (Raphaëlle Corbeil, Université de Montréal).
  2. Lorsqu’une personne blanche a la même attitude paternaliste avec une personne racisée, on parle de whitesplaining. Voyez ou revoyez la capsule « Le mansplaining en 60 secondes » publiée ce printemps pat la Gazette des femmes.
  3. Franceinfo
  4. Bande dessinée Fallait demander HUFFPOST
  5. Les femmes sont surreprésentées parmi les personnes souffrant de troubles anxieux et dépressifs. Autrefois, on disait que les femmes étaient plus fragiles psychologiquement, alors qu’aujourd’hui on tend à accuser la lourdeur de la charge mentale.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Franco

    Pourquoi plus de jolie nanas bien broncées avec un corps sublime?
    Nous sommes plus forts et plus intelligents normal qu on domine sur vous
    Ceux qui ont publié ça sont des hypocrites menteurs

  2. Franco

    J ne vois pas de sexisme
    Arrêtez d exagérer tout svp

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