Aller directement au contenu
Jeune adolescente couchée dans le gazon.

Le self-care : une nouvelle injonction?

par 

Jeune journaliste montréalaise, elle travaille comme pupitreuse au journal Le Devoir, en plus d'écrire comme indépendante. Elle s'intéresse aux mouvements féministes au pluriel, aux musiques qui brassent et aux patates frites.

Le terme self-care gagne en popularité dans les cercles féministes. En gros, il désigne l’acte de prendre soin de soi. Et dans un monde où les femmes sont traditionnellement celles qui s’occupent des autres, ne penser qu’à sa personne, même pour une petite heure, peut revêtir une valeur subversive. Mais le principal danger vient de celles qui travestissent cette notion pour tomber dans l’autoglorification.

Se détendre dans un bain de mousse, s’appliquer un masque détoxifiant, méditer… Généralement, les petits gestes visant à favoriser notre bien-être ne revêtent pas de valeur politique. Mais pour les féministes, qui doivent constamment se défendre contre les propos misogynes, faire l’éducation à l’égalité ou être à l’écoute lorsque des consœurs vivent des drames, le fait de prendre une pause devient revendicateur.

À trop vouloir lutter, on se brûle, sont-elles de plus en plus nombreuses à affirmer. L’écoute de ses émotions et le respect de sa santé mentale, même au sein d’une lutte globale, sont légitimes et nécessaires.

Entre bien-être et politique

Camille Robert est candidate au doctorat en histoire des femmes à l’UQAM et militante féministe. Elle s’est initiée au concept de self-care durant la grève étudiante de 2012, dans laquelle elle s’était lancée corps et âme. « Dans le milieu militant, il y a une pression à se dépasser, née du sentiment d’urgence. Pendant la grève, les gens ne dormaient pratiquement plus pour poursuivre la mobilisation », explique celle qui a récemment terminé un mémoire de maîtrise sur les revendications des femmes sur le travail ménager. « On a plusieurs luttes à mener, nous, les féministes. En luttant par exemple contre la hausse des droits de scolarité, on a aussi dû veiller à mener la lutte féministe au sein de ce mouvement. Et on s’est imposé d’être présentes pour prendre soin des femmes agressées dans ce contexte de grève. »

Photographie de Camille Robert.
© Selena-Phillips-Boyle

« Je pense que, malheureusement, toute bonne chose peut être récupérée par le capitalisme et perdre son sens politique. Il ne faut pas que le self-care passe par la consommation. »

Camille Robert, candidate au doctorat en histoire des femmes à l’UQAM et militante féministe

Laurence Raynault-Rioux, étudiante en sociologie et féministe, croit qu’aller à la librairie, s’offrir un soin visage chez l’esthéticienne et écrire sont des actions simples, qui peuvent être réalisées au quotidien et qui s’inscrivent dans sa démarche pour prendre davantage soin d’elle. « Je vais toujours lutter pour les enjeux qui sont importants pour moi, comme les agressions sexuelles ou le viol conjugal, parce que ce sont des enjeux qui me tiennent à cœur. » Après une rupture amoureuse, elle a décidé de consacrer le mois d’avril à apprendre à s’aimer, démarche qu’elle a documentée dans un blogue très personnel : Self-care en vrac.

Une définition floue

Le self-care est difficile à définir concrètement. Mais on peut dire qu’il implique de se réserver du temps pour se faire plaisir, à soi et à personne d’autre. Très personnel et subjectif, il peut prendre à peu près n’importe quelle forme, de la retraite de yoga au dimanche passé devant la télé à manger des beignes. C’est se pomponner, seule, un samedi soir. S’éclipser du party. Ne pas aller à la manif. Apprendre à tricoter.

À l’origine, le terme vient du domaine médical. C’est la théoricienne en soins infirmiers Dorothea Orem qui a pensé le concept dans les années 1950. « À la base, le self-care, ou les autosoins, ce sont toutes les activités qu’une personne exécute pour être mieux, comme manger et se laver », résume Édith Ellefsen, professeure agrégée à l’École des sciences infirmières de l’Université de Sherbrooke.

Photographie Édith Ellefsen.
© Robert Dumont

« C’est important de prendre soin de soi. Pour notre santé mentale, c’est essentiel. Mais il ne faut pas que ça devienne une compétition. »

Édith Ellefsen, professeure agrégée à l’École des sciences infirmières de l’Université de Sherbrooke

C’est néanmoins dans les écrits de la poète afro-américaine, féministe et lesbienne Audre Lorde que le sens tel que l’entendent les féministes actuelles a vu le jour. Atteinte d’un cancer du foie, Lorde tient un journal de sa maladie dans les années 1980, qui sera publié sous le titre A Burst of Light (Un souffle de lumière). Elle y écrit que prendre soin de son corps lui donne « des prototypes précieux pour des luttes qu’[elle] mène dans d’autres domaines de [s]a vie ».

La dérive vers la posture

Mais comme pour d’autres termes qui marquent l’air du temps (empowerment, par exemple), la récupération publicitaire est difficile à éviter. Des compagnies de produits de beauté, de vêtements ou des magazines féminins commencent à l’employer pour parler à un public cible conscientisé. Tendance, le self-care invite à la démonstration. Sur Instagram, la recherche associée à #selfcare * donne accès à plus de 2 millions d’images représentant postures de yoga, maquillage et citations inspirantes.

Photographie de Laurence Raynault-Rioux.

Après une rupture amoureuse, Laurence Raynault-Rioux, étudiante en sociologie et féministe, a décidé de consacrer le mois d’avril à apprendre à s’aimer, démarche qu’elle a documentée dans un blogue très personnel : Self care en vrac.

Laurence Raynault-Rioux confirme avoir observé le phénomène, qu’elle trouve dénaturant. « Tout le monde peut prendre un bain, et c’est très correct de le faire. Mais tu t’en rends compte quand il n’y a pas de réflexion derrière. Ça me fait penser au terme féministe. Tout le monde peut se dire féministe, on le voit chez plusieurs vedettes. Mais si tu ne fais rien qui a rapport aux luttes, c’est juste un truc à la mode. »

« Je pense que, malheureusement, toute bonne chose peut être récupérée par le capitalisme et perdre son sens politique, affirme Camille Robert. Il ne faut pas que le self-care passe par la consommation. »

Lucy B. est une massothérapeute trans de 41 ans qui travaille dans une perspective anti-oppressive [NDLR : c’est-à-dire qui vise à reconnaître les oppressions présentes dans notre société et à en limiter les effets, pour éventuellement détruire les inégalités]. Dans le travail avec son corps, elle a appris à s’accorder du respect. Mais elle est aussi consciente des dérives individualistes que peut prendre ce discours. « Les gens viennent me voir et me disent que leur stress est à un niveau de 10 sur 10, et pensent qu’un massage va arranger les choses, explique-t-elle. S’écouter, ça ne peut pas être quelque chose qu’on met sur une liste de choses à faire. Il faut comprendre que le moyen choisi doit prendre du temps, de la place. »

Pour elle, le bien-être des personnes, surtout celles qui sont marginalisées, doit être traité plus largement dans la société. « Il faudrait qu’on parle de ces enjeux-là collectivement. Par exemple, penser des horaires de travail flexibles pour les personnes neuroatypiques [NDLR : dont le fonctionnement mental ne s’inscrit pas dans la norme dominante, comme les personnes bipolaires ou autistes]. » Le danger, croit-elle, serait que l’accès au self-care soit réservé à une élite, tels les Blancs privilégiés.

« C’est important de prendre soin de soi, conclut Édith Ellefsen. Pour notre santé mentale, c’est essentiel. Mais il ne faut pas que ça devienne une compétition! »

Instagram

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre