Aller directement au contenu
Yuki Chidui, chef sushis à Tokyo.

Japon : elles font des sushis ou du saké malgré les tabous

par 

Reporter basée à Tokyo, elle a travaillé plusieurs années en presse quotidienne et magazine en France avant de s’installer au Japon, où elle travaille en tant que correspondante pour divers titres francophones. Johann Fleuri est lauréate du prix Robert Guillain 2013 pour son travail sur la reconstruction du Tohoku. Elle se passionne pour les questions de société.

Les femmes auraient les mains trop chaudes, et une sueur acide. Elles seraient fragiles, pas assez solides. Au Japon, certains métiers sont proscrits aux femmes à cause de leur sexe. Mais quelques-unes ont choisi de briser ce tabou.

La tradition du nyonin kinsei (« l’interdiction aux femmes ») était à l’origine principalement appliquée dans la sphère de la religion. Abolie en 1872, elle semble encore laisser des stigmates dans la société japonaise contemporaine… près de 150 ans plus tard.

En 2017, il existe encore des sites religieux où les femmes n’ont pas le droit de pénétrer, comme à Okinoshima, dans la préfecture de Fukuoka, ou sur le mont Omine, à Nara. On disait autrefois qu’elles étaient susceptibles de distraire les pèlerins de leur démarche ascète.

Au Japon, une femme ne peut toujours pas entrer sur un ring de sumo, ni participer aux rituels de ce sport ou parvenir au statut professionnel en raison de son sexe. Elle doit se contenter de pratiquer en amateure dans des salles d’entraînement.

Une femme ne peut pas non plus accéder à la tête de la monarchie, ce qui suscitera des problèmes dans quelques décennies, lors la succession du fils de l’empereur actuel, père d’une fille unique.

Par ailleurs, les femmes mariées n’ont pas la possibilité de conserver leur nom de jeune fille, à moins que leur mari décide d’adopter leur nom, ce qui n’arrive presque jamais.

Au-delà de ces pratiques, certains corps de métier sont également touchés par cette discrimination.

Oser confectionner des sushis

Derrière son visage enfantin, Yuki Chidui dissimule un caractère bien trempé. La jeune trentenaire ne mâche pas ses mots. S’il y a une chose qui la met hors d’elle, c’est qu’on lui dise que son métier n’est pas pour les femmes. « Mes mains seraient trop chaudes, paraît-il. Pour cette raison, je ne serais pas capable de manier le poisson cru ou de confectionner de véritables sushis. C’est ridicule! » s’exclame-t-elle alors qu’elle prépare son comptoir pour le service du soir. Aujourd’hui, des sushis de dorade (chidai), de sériole (inada) et de chinchard (aji) seront dégustés dans son petit restaurant d’Akihabara, le « quartier électrique » de la capitale japonaise.

Yuki Chidui, chef sushis à Tokyo.
©Johann Fleuri

« Je veux montrer aux femmes qu’elles ne doivent pas avoir peur. Qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent et qu’elles doivent se battre davantage pour faire avancer la société japonaise sur cette question. Au Japon, il y a de plus en plus de problèmes en entreprise pour les femmes. On les force à quitter leur emploi quand elles deviennent mères, elles souffrent de harcèlement, les pressions sont toujours plus fortes, c’est intolérable. »

Yuki Chidui, chef sushis à Tokyo

Cette pure Tokyoïte a découvert le métier très jeune. « Lorsque j’étais étudiante, j’ai travaillé six ans dans un restaurant de sushis. À l’époque, je n’étais pas autorisée à toucher au poisson. Je n’étais pas admise derrière le comptoir et j’en étais très frustrée, confesse-t-elle. Il s’agissait de la place du chef, celle d’un homme. »

Après des études en art et design et un voyage qui l’emmène jusqu’en Australie, Yuki Chidui revient à son premier coup de cœur et entreprend d’ouvrir son propre restaurant de sushis. Elle n’a alors que 24 ans. « J’avais adoré l’expérience, mais j’en voulais plus. J’avais beaucoup appris en regardant le chef et je me sentais capable de diriger un restaurant qui m’appartienne. »

En septembre 2010, elle ouvre Nadeshico Sushi. « Nous sommes six et nous formons la seule équipe entièrement féminine à faire des sushis à Tokyo », affirme-t-elle fièrement. Elle travaille tous les jours, ne s’accordant aucun jour de repos ni de vacances.

Femmes trop sales?

Pour elle, le fait que son travail puisse être interdit aux femmes est « une aberration ». Au Japon, on dit que son métier est classé dans la catégorie des « 3 K », qui désignent des tâches kitsui (dures, pénibles), kitanai (sales) ou kiken (dangereuses). « Autrefois, les métiers ainsi définis étaient plutôt déconseillés aux femmes, car ils étaient soumis à des règles strictes, rappelle-t-elle. C’est moins le cas aujourd’hui, mais la croyance reste tenace. » Et va bon train. « J’entends de tout! On m’a dit que les femmes étaient sales, que les produits de beauté utilisés pouvaient altérer la qualité des aliments et que les cheveux longs pouvaient toucher le poisson et l’abîmer… »

Photographie de Rumiko Moriki, productrice de saké.
©Johann Fleuri

« Brasser du saké était une occupation féminine dans l’ancien Japon. Le mot toji référait alors aux femmes indépendantes. La confection de cette boisson est très physique. J’imagine que pour cette raison, on a commencé à croire que ce n’était pas un labeur de femmes. »

Rumiko Moriki, productrice de saké dans la région de Mie

Le fils du célèbre chef sushi Jiro Sukiyabashi, trois étoiles au Guide Michelin, a même déclaré publiquement il y a quelques années qu’une femme ne pouvait être chef sushi en raison de ses règles, qui l’empêchaient d’être constante dans ses goûts. Les propos avaient été rapportés par le Wall Street Journal.

À son comptoir, Yuki Chidui n’hésite pas à assumer un style « frais et mignon, à la touche très “fille” ». Depuis un an ou deux, elle se félicite d’accueillir de plus en plus de clientes. « Je me sens soutenue. » Son militantisme, elle l’affiche aussi dans sa cuisine. « Je travaille avec une entreprise de pêche qui emploie une grande majorité de femmes », relate-t-elle, avant de souligner qu’il y a « un vrai problème d’égalité des sexes dans ce pays ».

Son choix de métier, c’est son combat. « Je veux montrer aux femmes qu’elles ne doivent pas avoir peur. Qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent et qu’elles doivent se battre davantage pour faire avancer la société japonaise sur cette question. Au Japon, il y a de plus en plus de problèmes en entreprise pour les femmes. On les force à quitter leur emploi quand elles deviennent mères, elles souffrent de harcèlement, les pressions sont toujours plus fortes, c’est intolérable », se révolte-t-elle.

Productrice de saké : pourquoi pas?

Chef sushi n’est pas la seule profession traditionnellement proscrite aux femmes dans l’archipel. Dès le 16e siècle, les brasseries de saké leur ont également fermé leurs portes. Une croyance laissait entendre que la sueur féminine était trop acide et pouvait de ce fait être une entrave au processus de fermentation du riz. Mais depuis quelques dizaines d’années, une révolution s’opère : sur les 1 300 brasseries de saké du pays, 23 sont aujourd’hui dirigées par des femmes.

Photographie des productrices de saké.
© Johann Fleuri

Les productrices de saké se sont regroupées en association baptisée la « Josei kura ». Ensemble, elles partagent leurs expériences et organisent un festival dans la capitale japonaise.

Parmi elles, Miho Imada, 54 ans, l’une des pionnières, brasseuse depuis 22 ans. Son saké fin et délicat confectionné à Akitsu, près d’Hiroshima, est exporté jusqu’aux États-Unis. « C’est un métier qui demande du courage et de l’endurance, mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être un homme pour devenir toji (maître brasseur) », dit-elle.

Rumiko Moriki, brasseuse dans la région de Mie, confirme qu’on assiste à une féminisation de la profession et souligne qu’historiquement, « brasser du saké était une occupation féminine dans l’ancien Japon. Le mot toji référait alors aux femmes indépendantes ». Alors pourquoi ce retournement? « La confection de cette boisson est très physique. J’imagine que pour cette raison, on a commencé à croire que ce n’était pas un labeur de femmes… »

Les productrices de saké se regroupent régulièrement. Elles organisent aussi un festival dans la capitale (Sake festa), où elles présentent leurs élixirs. Tsuyoshi Kusabe, chargé de communication de l’évènement, estime qu’il est nécessaire de faire parler davantage du travail de ces femmes. « Si la féminisation de la profession est réelle, elle reste fragile. C’est un secteur très masculin où les idées reçues demeurent ancrées. Au Japon, on estime encore que la place d’une femme n’est pas dans un entrepôt… » regrette-t-il.

Les productrices réussissent pourtant là où les producteurs échouent : elles réconcilient la clientèle féminine avec cette boisson traditionnelle. « Elles sont majoritaires au festival, précise Tsuyoshi Kusabe. Les clientes sont curieuses, solidaires. Et contrairement à leurs aînées qui préfèrent le vin ou la bière, de plus en plus de jeunes femmes s’intéressent au saké. »

Un sushi ou une bouteille à la fois, on peut en ouvrir, des portes.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Audrey Ghalila

    Très intéressant! Quel est le nom du festival ?

Inscription à l'infolettre