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Illustration une balance.

Aimer sans compter? Danger!

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant, ses chroniques et son blogue, La Semaine rose. Depuis 10 ans, elle a signé des reportages et des chroniques dans La Presse, Le Devoir, L'actualité, le Magazine Muses, Planète F, Clin d’œil, le Journal de Montréal et Le Droit. Féministe convaincue, elle milite pour l'égalité et l'autonomie des femmes.

La gestion des finances personnelles serait-elle un angle mort du féminisme? Après lecture de L’amour et l’argent. Guide de survie en 60 questions, un constat s’impose : les relations amoureuses peuvent dangereusement alléger le portefeuille des femmes.

Photographie de Hélène Belleau et Delphine Lobet.
© Andrée Allard

Les sociologues et auteures du livre, Delphine Lobet (à gauche) et Hélène Belleau (à droite), se sont donné pour mission d’explorer des sujets délicats liés à l’argent et de proposer aux couples différentes méthodes pour les aborder.

Comme un éléphant installé au milieu de la pièce, l’argent est un sujet omniprésent dans le quotidien des couples, mais dont ceux-ci peinent à discuter. Le malaise est diffus. Pour plusieurs, la crainte d’avoir l’air pingre n’est jamais loin. Et puis, de toute manière, l’amour vient à bout de tous les problèmes… n’est-ce pas?

Eh bien non. C’est pourquoi Hélène Belleau et Delphine Lobet, respectivement professeure à l’INRS et docteure en sociologie, se sont donné pour mission non seulement d’explorer une foule de sujets délicats liés à l’argent, mais de suggérer différentes méthodes pour les aborder. Aux nombreuses sections pratico-pratiques du guide, notamment sur la gestion du budget et l’importance de signer un contrat de vie commune, s’ajoutent des réflexions philosophiques sur l’amour, la fidélité, la réciprocité, l’altruisme, la communication, l’engagement, et même la relation à l’argent selon le genre. Les auteures sont sociologues et non comptables, ne l’oublions pas…

De bon conseil, elles évitent de faire la morale en exposant plutôt différentes avenues, puis laissent le lecteur ou la lectrice tirer ses conclusions. « Il n’y a pas de “Faites ceci ou cela” ou de “Vous auriez dû faire ça à la place” », explique Delphine Lobet, qui souhaite déculpabiliser les partenaires en vue de générer des discussions franches et sereines. D’ailleurs, le guide lui doit son ton accessible, jamais didactique, ainsi que son style imagé. « J’écris comme une chercheuse, c’est-à-dire de manière un peu plate, avoue candidement Hélène Belleau. Delphine a tout réécrit. »

Un livre féministe?

Ce n’est pas le fruit du hasard si elles ont choisi une couverture bleue pour leur guide, plutôt que d’opter pour le rose qu’on accole généralement aux essais traitant de condition féminine. Les collaboratrices tenaient à s’adresser tant aux hommes qu’aux femmes. N’empêche, lorsqu’un journaliste les a félicitées pour leur livre « pas féministe », Hélène Belleau et Delphine Lobert ont bien rigolé.

C’est que la question de l’égalité des genres est bien présente, en filigrane, tout au long de l’ouvrage. On pourrait même dire qu’elle en est le sous-texte. Étonnant? Pas vraiment, puisque les iniquités de genre surgissent de toutes parts lorsqu’on s’intéresse à la question des finances personnelles avec un regard sociologique.

Le constat des chercheuses est on ne peut plus clair : les décisions financières prises dans le cadre intime du couple ont des répercussions sur toutes les sphères de la vie des femmes – personnelle, sociale, familiale, professionnelle –, et ce, même chez les partenaires se percevant comme parfaitement égalitaires.

Un exemple? Les couples fonctionnant selon le modèle du partage des frais communs (loyer, comptes, prêt automobile, etc.) engendrés par leur ménage au prorata du revenu de chacun. Si cette approche est plus équitable que le partage 50-50, surtout lorsque les deux conjoints ont un grand écart salarial, elle n’est pas parfaite pour autant. Le conjoint qui gagne petit – bien souvent encore la femme – tend à outrepasser son pouvoir d’achat afin de suivre l’autre dans son train de vie (loyer plus cher que nécessaire, voyages, restaurants, achat de meubles neufs, etc.). À la fin du mois, l’un des conjoints épargnera pour ses vieux jours tandis que l’autre fera bien souvent face à l’endettement.

Y a-t-il des pistes de solution? Oui, et elles passent par la redéfinition des dépenses communes et de l’épargne, et/ou par la ponction d’un revenu de base. Si cela peut sembler chinois à première vue… il suffit de suivre le guide pour comprendre!

Femmes et don de $oi

La route vers une gestion égalitaire des finances au sein des couples est semée d’embûches insidieuses. Et une couche de complexité s’ajoute pour les familles recomposées, au sein desquelles il n’est pas toujours simple de déterminer quel conjoint doit payer pour quoi.

Prenez Martine, sans enfants, qui se case avec Mario, papa de deux ados en pleine croissance. Doit-elle payer 50 % de l’épicerie et du loyer, un énorme cinq et demie (qu’il faut chauffer l’hiver!) servant notamment à loger la progéniture de son amoureux? Voilà le genre de questions difficiles à aborder, mais néanmoins cruciales, soulevées par le guide.

De fait, la contribution notable de l’ouvrage – et c’est là où les sociologues ne sont jamais loin – est de révéler la somme d’iniquités subsistant entre les genres, de même que les vieilles mentalités sexistes guidant – parfois inconsciemment – les couples dans leur prise de décisions.

Un exemple parmi d’autres : lorsque la facture de la garderie scolaire est élevée et que la mère gagne beaucoup moins que le conjoint, une remise en question du maintien en emploi de celle-ci peut survenir. Or, ce réflexe traduit en quelque sorte l’idée selon laquelle seul le salaire de la mère sert à payer les frais de garde. Et pourtant… « Ces enfants ont un père; est-ce que le salaire de ce dernier ne contribue pas aux frais de garde? soulèvent les auteures. Parce que se retirer du marché du travail, c’est facile. Mais y revenir? »

Pour les chercheuses, un constat s’impose : l’arrivée des enfants est un facteur d’appauvrissement des femmes. Et il s’agit d’un problème « structurel plutôt qu’individuel ».

« C’est là où tout bascule, explique Hélène Belleau. Les femmes vont diminuer leurs heures de travail et, comme cela engendre un manque à gagner, les hommes vont travailler davantage. Et puisque les femmes sont plus à la maison et ont plus de temps, elles vont faire les courses. Elles deviennent ainsi responsables des achats “liquides” [les denrées périssables] tandis que les hommes achètent le “solide” [le durable, comme les meubles, les électros, etc.]. »

On pourrait penser qu’il s’agit d’un effort complémentaire au bénéfice de la famille, mais en procédant ainsi, plusieurs femmes vivant en union libre s’exposent à de bien mauvaises surprises en cas de séparation, rappellent les auteures, puisqu’elles ne bénéficient d’aucune protection, contrairement aux femmes mariées.

Le mythe du revenu familial

Lorsque vient le temps de remplir les déclarations de revenus, tous les couples se retrouvent dans le même panier. En effet, le gouvernement tient pour acquis qu’ils mettent tous en commun leurs revenus. C’est ce qu’il appelle le « revenu familial ». Encore une fois, il s’agit d’un mythe puisque 27 % des couples mariés et pas moins de 47 % des conjoints en union libre gèrent leurs finances de manière séparée, en se partageant uniquement les frais et dépenses entraînés par leur ménage.

Parmi ceux-ci, certains couples divisent les sommes à payer en deux parts égales, et ce, peu importe le revenu des conjoints – une méthode absolument inéquitable lorsque l’écart salarial entre les deux est important –, tandis que les autres paient leur part respective, calculée en fonction du revenu de chacun *. C’est la méthode dite « au prorata » dont il a été question précédemment.

« Certains pays comme la Suède reconnaissent cet état de fait et sont allés de l’avant avec l’individualisation de la fiscalité, tout en reconnaissant les responsabilités familiales », indique Hélène Belleau. Chez nous, l’État tant canadien que québécois s’entête à appliquer mur à mur la notion de revenu familial.

Pourquoi? « Parce que cela lui permet de faire de grandes économies, explique Delphine Lobet. Quand le revenu familial augmente, les aides de l’État diminuent, et ces économies se font principalement sur le dos des femmes, qui sont généralement la moitié la plus pauvre du couple. »

Hélène Belleau renchérit : « Les femmes passent sous le radar de la pauvreté. On sait qu’elles ont un revenu moindre que celui des hommes, mais parce qu’elles font partie d’un ménage au sein duquel le conjoint gagne plus, elles disparaissent des statistiques. »

Le couple comme une garantie de sécurité financière pour les femmes, voilà une idée réconfortante… dont il faudra malheureusement se délester.

* Partage des frais 50-50 : 8 % des couples mariés et 23 % des conjoints de fait
Partage des frais au prorata du revenu : 19 % des couples mariés et 24 % des conjoints de fait

Hélène Belleau et Delphine Lobet, L’amour et l’argent. Guide de survie en 60 questions, Les éditions du remue-ménage, 2017, 225 p..

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