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Visage de femme triste avec des larmes.

La prostitution laisse des traces. Des femmes qui ont quitté l’industrie du sexe se retrouvent avec le corps et la tête en bataille, assaillies par le syndrome du choc post-traumatique. Lorsqu’elles appellent à l’aide, le soutien psychologique spécialisé et à coût accessible est difficile à obtenir. Et même dans le cabinet du psychologue, elles font face au jugement.

Un visage dans l’autobus. Une paire de bottes à l’épicerie. Un bruit à l’étage supérieur. Une odeur dans un restaurant. L’environnement de Justine, Marie et Emma * se révèle un champ de mines qui peuvent exploser à tout moment, réactivant les pires souvenirs.

Photographie de Pascale Brillon.

« À partir du moment où les prostituées endurent des choses qu’elles ne veulent plus, qui leur font peur, les dégoûtent, ne conviennent plus à leurs valeurs ou à leur désir, ces choses peuvent avoir un potentiel traumatique. »

Pascale Brillon, psychologue et directrice de l’Institut Alpha

La mémoire traumatique d’agressions sexuelles et d’autres violences veille. Ce « qui-vive » éreintant entraîne des retours en arrière (flashbacks), des cauchemars, des crises de panique qui sont autant d’obstacles à une vie normale et sereine.

« Les gens n’ont pas idée de ce qu’on a vécu. Les conséquences se sont gravées dans notre corps », lance d’emblée Emma. Elle a subi plusieurs viols avant d’entrer en prostitution durant 15 ans, période pendant laquelle on a aussi tenté de l’assassiner. « La police n’a pas fait de rapport, j’étais juste une pute », raconte-t-elle, amère mais énergique. Encore peu comprise « dans le système », dit-elle, Emma surnomme aujourd’hui cette blessure mentale « mon post »… comme pour la faire taire.

Autour d’une table à la Concertation des luttes pour l’exploitation sexuelle (CLES), elle a trouvé un espace sécuritaire pour en parler. Des femmes qui ont déjà quitté la prostitution ou veulent le faire s’y rassemblent chaque semaine, selon leur propre rythme, pour se soutenir les unes les autres. Durant l’une de ces discussions à laquelle notre journaliste a assisté, les langues se délient. Marie, elle, a été vendue dans des réseaux de prostitution pendant 10 ans. Elle a pris conscience des violences subies plusieurs années après. Les fantômes la hantent maintenant partout. « On est peut-être sorties de la prostitution, mais la prostitution n’est pas sortie de nous. » Des centaines d’éléments déclencheurs peuplent toutes les sphères de sa vie, des clients de la pharmacie jusqu’aux bruits autour de son logis. « Ma vie en ce moment, c’est de la gestion. Je me gère chaque moment de ma journée pour passer à travers. »

Où sont les spécialistes?

Selon une étude menée par la CLES en 2014, 78 % des femmes ayant quitté l’industrie du sexe disent connaître des problèmes de santé mentale, dont le syndrome du choc post-traumatique (SCPT). Le besoin de services est donc indéniable, mais les listes d’attente dans le système public de santé pour voir un psychologue ou un psychiatre ne cessent de s’allonger. Marie et Emma ont attendu plusieurs mois – jusqu’à un an – avant de rencontrer quelqu’un… qui ne connaissait pas le SCPT chez les anciennes prostituées.

Même en pratique privée, les spécialistes sont rarissimes, reconnaît Pascale Brillon, psychologue et directrice de l’Institut Alpha, un centre montréalais spécialisé en traitement de l’anxiété. Elle a écrit sa thèse de doctorat sur le SCPT à partir d’entrevues avec 25 femmes ayant subi un viol depuis moins d’un mois, dont des femmes dans l’industrie du sexe. L’analyse du choc post-traumatique est assez récente au Canada, observe-t-elle. Il est davantage étudié aux États-Unis, où le retour des vétérans de la guerre du Vietnam a forcé à mener de nombreuses recherches. « Le général Dallaire a éveillé les consciences sur le sujet », poursuit-elle, mais la prostitution reste un milieu où peu de recherches se déroulent.

Les ressources financières au sortir de l’industrie du sexe restent rares, et le suivi psychologique nécessite du temps. Beaucoup de temps. Vu l’historique de refus du programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC), les trois femmes disent hésiter à y demander une compensation, même si elles ont été sous l’emprise d’un proxénète pendant plusieurs années. L’histoire récemment publiée dans le Journal de Montréal d’une jeune femme menacée de mort et forcée de se prostituer par son ex-conjoint, à qui l’IVAC a refusé toute indemnisation, appuie leur propos.

Emma raconte avoir cogné à la porte d’un Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) en 2008, pour se sortir d’une dépression sévère. « Ils m’ont dit : “Si tu étais prostituée, tu t’es mis les deux pieds dedans. » Une façon expéditive de la tenir responsable des crimes dont elle a souffert et qui ont affecté sa santé mentale.

L’épineux consentement

C’est précisément ce raisonnement autour du consentement qui empêche de reconnaître le fort potentiel traumatique de la prostitution. « Beaucoup de gens pensent que ces femmes ne peuvent pas souffrir du choc post-traumatique. On va dire : “C’est elle qui l’a choisi” », note Pascale Brillon, qui reçoit des patientes ayant quitté ce milieu.

À l’automne 2016, certains médias ont utilisé le passé d’Alice Paquet pour la décrédibiliser, alors qu’elle venait de porter plainte pour agression sexuelle contre le député libéral Gerry Sklavounos. Elle a écrit dans une lettre ouverte à propos d’un article en ce sens : « On y apprend notamment que j’ai déjà été escorte, comme si une telle information avait une incidence sur le bris de consentement dont j’ai été victime, à l’instar de tant de femmes. »

À ce sujet, Mme Brillon est catégorique : le contrat initial n’est pas une carte blanche. Le consentement peut en effet être retiré à tout instant. « À partir du moment où les prostituées endurent des choses qu’elles ne veulent plus, qui leur font peur, les dégoûtent, ne conviennent plus à leurs valeurs ou à leur désir, ces choses peuvent avoir un potentiel traumatique », explique la clinicienne. Certaines vont alors sentir qu’elles se « déconnectent » de leur corps, un mécanisme de distanciation émotionnelle qui s’opère quand les événements traumatiques sont « trop gros pour ce qu’on peut digérer », précise Mme Brillon.

Le fardeau du jugement

Au tabou de l’agression sexuelle s’ajoute celui de la prostitution, ainsi que la honte, la peur du proxénète, l’isolement social de ces femmes… Et lorsqu’elles parviennent au cabinet du psychologue, elles sentent encore leur parole honteuse.

Justine, la fin vingtaine, raconte avoir rencontré une équipe de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. « Je me suis fait attaquer durant trois heures et demie. On m’a jugée parce que j’étais sur l’aide sociale, on m’a dit que mon arrêt de travail n’était pas justifié, et devant moi et mon intervenante, ces gens ont dit : “Nos impôts paient pour ça.” » Justine est sortie de cette rencontre, attendue durant neuf mois, sous le choc et découragée. Elle songe même à porter plainte. « Une chance que je n’étais pas seule, sinon personne ne me croirait. »

Emma relate également que son psychologue avait omis son passé sexuel dans ses rapports, occultant du même coup ce qu’elle nommait elle-même un SCPT. « Je suis humaine dans mon cœur, et tout ce que je vois, c’est le jugement. En dedans, je suis encore pourrie de violence et de colère. J’aurai bientôt 60 ans et je ne demande qu’à vivre un moment de paix. Mais j’ai encore peur. »

* Prénoms fictifs

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2 Réactions

  1. Johanne Jutras

    Bonjour,

    il aurait été intéressant que l’article traite de l’aide offerte aux femmes qui tentent de sortir de la prostitution à la CLES de Montréal et à La Maison de Marthe de Québec. Ces organismes disposent de peu de ressources financières pour offrir des services répondant aux nombreux besoins spécifiques de ces personnes. Le personnel des réseaux publics n’est pas conscient des ravages de la prostitution malgré les ouvrages de Judith Trincart et de Rose Dufour sur la question. Il y a beaucoup de formation à y faire. De plus, ce ne sont pas les coupures du ministre Barrette qui vont améliorer l’accès aux services sociaux plus que débordés. Il faut donner de l’espoir à ces personnes qui souffrent vraiment du syndrome du choc post-traumatique.

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