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Illustration de poings levés.

Droit à l’avortement : la résistance toujours de mise

par 

Partage son temps entre les contrats de recherche et des études aux cycles supérieures en mobilisation et transfert des connaissances (INRS-UCS). Diplômée en travail social et en sociologie, ses thèmes de prédilection sont la famille, la santé des femmes et la politique. Elle a aussi codirigé l’ouvrage Regards critiques sur la promotion de l’allaitement maternel au Québec (Remue-ménage, 2014). Très curieuse, féministe, elle a toujours mille et un projets sur le feu.

Depuis des décennies, le droit à l’avortement libre et gratuit fait l’objet d’une lutte collective incessante. Actuellement, les anti-choix, à commencer par le vice-président Mike Pence et le président des États-Unis Donald Trump, redeviennent de plus en plus audibles et visibles. À Paris comme à Washington, des opposants à la liberté de choisir des femmes prennent d’assaut les rues et les médias, s’affichant comme les seuls défenseurs de la vie humaine. Heureusement, ils ne sont pas les seuls à occuper l’espace public. Les femmes, les groupes féministes et leurs partenaires résistent, comme en témoignent les manifestations au lendemain de l’investiture du président américain.

Le volet québécois de la lutte pour le droit à l’avortement libre et gratuit est consigné dans les pages de l’excellent ouvrage La bataille de l’avortement. Chronique québécoise (Les éditions du remue-ménage, 2016), rédigé par la militante Louise Desmarais. À partir des archives des groupes féministes, de coupures de presse provenant de quotidiens nationaux francophones et d’entretiens, l’auteure reconstitue l’histoire et rend visible le travail indispensable des femmes et des féministes dans cette lutte sans fin.

Lu en parallèle avec l’actualité récente, cet essai permet de saisir que ce sont toujours les mêmes questions qui taraudent les plus conservateurs et, comme le dit Desmarais, les piliers du patriarcat, notamment les hommes de loi, les hommes d’Église et les hommes politiques. Qui porte la responsabilité de la gestation? Quels sont les droits du fœtus? Quelles sont les raisons justifiant le recours à un avortement? Jusqu’à quel stade de la grossesse l’avortement est-il acceptable? Qui offre des services d’avortement et sous quelles conditions?

Dans le contexte actuel, propice au recul du droit des femmes, je retiens de ma lecture attentive de cet ouvrage la nécessité de continuer à nous informer collectivement, à rester vigilantes, à se solidariser et à résister. Voici pourquoi.

Le vent glacial qui vient du Sud

Pendant sa campagne électorale et encore aujourd’hui, Donald Trump n’a jamais caché son hostilité à l’égard du droit à l’avortement. Dès les premiers jours de sa présidence, il a réinstauré la « politique de Mexico » en signant un décret mettant fin au financement des organisations non gouvernementales (ONG) qui soutiennent l’avortement ailleurs dans le monde. Tout cela entouré d’hommes cravatés dans le Bureau ovale.

Dans un proche avenir, le Sénat américain devra entériner la nomination présidentielle de celui qui deviendra le prochain juge à la Cour suprême des États-Unis, le conservateur Neil Gorsuch. Par ce choix, Donald Trump confirme son intention de changer le rapport de force qui prévaut à cette instance dans le but d’invalider l’arrêt Roe c. Wade. Celui-là même qui, le 22 janvier 1973, légalisait l’avortement pour les Américaines.

Nonobstant ce gain, l’accès à l’avortement demeure variable d’un État à l’autre. Les plus hostiles – comme la Louisiane, le Mississippi, le Dakota du Sud et l’Alabama – offrent très peu de services de planification des naissances et d’avortement, entérinent des législations restrictives et ne couvrent pas les frais médicaux liés à cette intervention.

Dans ces circonstances, l’obstination de Trump laisse entrevoir le pire. D’autant que le 27 janvier, lors de la marche « pour la vie » à Washington, le vice-président Mike Pence clamait un retour à la « culture de la vie » pendant que Donald Trump tweetait ceci : « The #MarchForLife is so important. To all of you marching — you have my full support. »

De notre côté de la frontière

Sommes-nous « plus meilleurs » au Canada? Dès son entrée en poste, le premier ministre Justin Trudeau s’est positionné pour le droit à l’avortement des Canadiennes. Il a affirmé et réaffirmé à plusieurs reprises qu’il ne rouvrirait pas le débat sur ce sujet. Jusqu’à présent, il tient parole. Néanmoins, décriminalisé en 1988 par la Cour suprême du Canada, rendu gratuit en 2006 par la Cour d’appel du Québec, l’avortement continue d’être épisodiquement remis en question.

Sous l’égide de l’ancien premier ministre conservateur Stephen Harper (2006-2015), des députés conservateurs ont déposé plusieurs projets de loi privés. Entre 2006 et 2010, Louise Desmarais en compte six qui visent notamment à accorder davantage de droits au fœtus. Même si ces tentatives ont échoué, les conservateurs ont continué de déposer des projets, nous envoyant conséquemment le message que la bataille de l’avortement, malgré les progrès des 40 dernières années et l’accalmie actuelle, est loin d’être achevée.

Même si notre attention est présentement tournée vers nos voisins, il reste beaucoup à faire de notre côté de la frontière pour assurer l’accessibilité à l’avortement – pensons notamment aux résidentes de l’Île-du-Prince-Édouard qui devaient jusqu’à tout récemment se rendre dans une autre province pour se faire avorter – et à une « gamme complète de services en matière de santé sexuelle et reproductive », comme le dit Louise Desmarais dans la conclusion de son livre.

Si les aspirations de Trump se réalisent, nombreuses seront les Américaines qui choisiront le Québec et le Canada pour mettre fin à leur grossesse. Ce sera donc l’occasion pour le gouvernement Trudeau de matérialiser sa promesse en argent sonnant, en appuyant les groupes qui offrent des services d’avortement au Canada et au Québec. Dans le contexte actuel, il serait naïf de penser que toutes les femmes qui en auront besoin pourront traverser sans problème la frontière *. C’est pourquoi le Canada devra continuer de marteler sa position à l’échelle internationale.

Solidarité mondiale

En somme, aussi bien dire que Trump est obsédé par l’ouverture et la fermeture des frontières. S’il ferme celles des États-Unis à des milliers de migrants musulmans ou à autant de Mexicains, il n’hésite pas à afficher son intention d’outrepasser les frontières du corps des femmes. L’avortement en est un exemple, de même que son tristement célèbre « Grab her by the pussy ». Dans tous les cas, il veut dominer les corps, les âmes et la vie. Or, des centaines de milliers d’Américaines – pancartes à la main et bonnet rose « Pussyhat » sur la tête – et leurs alliées de plusieurs pays ont rappelé au président qu’elles lui tiendront tête sur cette question (comme sur bien d’autres, d’ailleurs).

L’annonce de la création d’un fonds international par la ministre néerlandaise du Commerce international, de la Coopération et du Développement arrive comme un léger baume par les temps qui courent. Aux dernières nouvelles, le Canada devrait contribuer à ce fonds qui vise à financer des services de planification des naissances et d’avortement à l’étranger. Il faudra suivre le dossier de près.

Entre-temps, habillons-nous chaudement pour nous protéger du vent glacial qui vient du Sud et allions-nous à toutes ces femmes qui descendront dans les rues durant les 1 450 jours qui nous séparent de la prochaine investiture. Si le froid revigore les plus conservateurs, il redonne également de la vitalité aux femmes et aux groupes féministes qui veulent maintenir leur droit fondamental de disposer de leur corps et de leur vie. Dans les prochaines années, nous aurons bien des occasions de faire nôtre le slogan scandé par nos prédecesseures : « Nous aurons les enfants que nous voulons! »

* Un article d’Amélie Daoust-Boisvert sur le sujet

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