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Arts numériques : place aux féministes!

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Partage son temps entre le journalisme indépendant, ses chroniques et son blogue, La Semaine rose. Depuis 10 ans, elle a signé des reportages et des chroniques dans La Presse, Le Devoir, L'actualité, le Magazine Muses, Planète F, Clin d’œil, le Journal de Montréal et Le Droit. Féministe convaincue, elle milite pour l'égalité et l'autonomie des femmes.

« Les femmes ne sont pas douées avec les technologies. » Voilà une idée reçue à la couenne coriace que souhaite éradiquer le festival biennal montréalais les HTMlles, spécialisé dans les pratiques féministes en arts médiatiques.

© Stéphanie Lagueux

Vernissage de l’exposition « CTRL + [JE] : Intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition du soi » au Studio XX | Festival Les HTMlles 2016.

Partis politiques, conseils d’administration, monde de la finance : les chasses gardées masculines sont encore nombreuses, et la culture numérique en fait indubitablement partie. Même qu’il s’agit d’un secteur où les femmes brillent particulièrement par leur absence. Par exemple, elles ne représentent que 10 % des ingénieurs en exercice au pays et œuvrent pour la très vaste majorité dans les secteurs du génie chimique ou biomédical, tandis que les génies informatique et logiciel demeurent massivement investis par les hommes.

Pourquoi cette difficulté à associer d’emblée femmes et technologies numériques? Est-ce lié aux modèles trop rares? Comment faire en sorte que les femmes prennent leur place? C’est à ces questions que se consacrent depuis plus de deux décennies les HTMlles, un festival qui souhaite faire rayonner le travail d’artistes féministes œuvrant dans les arts numériques.

« Il y a beaucoup de festivals de culture médiatique à Montréal, mais, comme dans pas mal toutes les sphères de la société, il y a plus de visibilité accordée aux hommes, constate Martine Frossard, coordonnatrice aux communications pour l’événement. La place des femmes reste à faire dans les milieux des arts médiatiques. C’est pour ça que HTMlles existe, pour leur donner un espace d’expérimentation. »

En novembre dernier, l’événement biennal a présenté les œuvres d’une trentaine d’artistes, mais aussi des conférences, ateliers et autres happenings dans différents lieux de diffusion de la métropole, dont plusieurs centres d’artistes. Résolument féministe, le festival accueille en son sein tous ceux et celles qui se reconnaissent dans le mouvement : femmes, hommes, membres des communautés LGBTQ+

« Le féminisme est plus visible aujourd’hui, notamment dans les médias, et c’est récent que beaucoup d’hommes se disent féministes, indique la porte-parole. D’ailleurs, on dit que notre événement est “féministes” avec un s, parce qu’on estime qu’il y a plusieurs courants, pas qu’une seule façon d’être féministe. »

Visions plurielles

Les participantes adoptent des attitudes variées quant aux technologies. Si certaines témoignent dans leurs œuvres de leurs inquiétudes concernant la protection de la vie privée sur le Web et les réseaux sociaux, d’autre les embrassent complètement.

C’est le cas de l’artiste Monica Rekas, qui a effectué pendant le dernier festival une performance en direct sur le site Chaturbate.com, spécialisé dans le clavardage sexuel. Devant sa webcam, elle a pratiqué un rite de guérison inspiré de la spiritualité afro-américaine Hoodoo. L’artiste Intimidad Romero a pour sa part fait de ces outils le lieu même de sa création. Son profil Facebook est devenu sa principale plateforme de travail : elle y explore et expose ses œuvres numériques, constituées d’images volontairement pixélisées.

« À une époque où le numérique soulève de nombreuses questions quant à la préservation de la vie privée, notamment grâce à des lanceurs d’alerte comme Edward Snowden, ces démarches artistiques s’inscrivent dans l’actualité médiatique, explique Mme Frossard. Pour Monica Rekas et Intimidad Romero, utiliser les plateformes selon leurs propres règles est une manière de reprendre le contrôle de leur art et de leur corps, dans une démarche d’empowerment. »

Sexisme ordinaire

Le monde numérique peut être un milieu hostile pour les femmes, et plus généralement pour les communautés marginalisées. Beaucoup font l’objet de discrimination sexiste. « En plus de son travail de création, une artiste ayant pris part au festival gagne sa vie comme programmeuse informatique à la pige. Elle ne précise pas son genre sur son site Web, car lorsqu’elle le fait, elle reçoit deux fois moins de contrats », indique Mme Frossard.

Et elle n’est pas la seule. Au printemps 2016, une étude universitaire * menée par sept chercheurs américains spécialisés dans les sciences informatiques démontrait que le code écrit par des femmes est plus souvent accepté par leurs pairs lorsqu’ils ignorent qui l’a produit.

Si besoin était de confirmer la nécessité d’un événement projetant la voix des artistes féministes dans la sphère numérique, voilà qui apporte de l’eau au moulin de ce festival que certains surnomment tristement « le festival féministe que personne ne connaît ». Espérons que les choses changent pour la prochaine édition, en 2018.

* Gender Differences and Bias in Open Source : Pull Request Acceptance of Women Versus Men

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