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Combien valent les travailleuses de l’aide à domicile?

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Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

La demande a explosé, mais la rémunération est à la baisse. Depuis 10 ans, en soins à domicile, la mise en concurrence des modes de travail a eu un effet dramatique sur la rémunération et les conditions des travailleuses québécoises. Résultat, en 2014-2015, certaines ont prodigué des soins palliatifs pour un salaire dérisoire, et sans être couvertes par le CLSC en cas de faute professionnelle.

« Je suis un peu rebelle au travail, je prends le temps de voir les besoins de mes patients même si chaque acte est minuté, maintenant. Ça me permet parfois de sauver des vies. Il m’est arrivé de donner un petit bain à un patient, puis de me rendre compte qu’il n’allait pas bien du tout et qu’il fallait appeler l’ambulance. » Nathalie Bourque est auxiliaire aux services de santé et sociaux (ASSS), et porte-parole de son association professionnelle. Elle est les yeux et les oreilles de l’équipe multidisciplinaire qui s’occupe d’aide à domicile dans les CLSC du Québec. Elle est aussi une espèce en voie de disparition dans notre système de santé. Car depuis 2003, la politique gouvernementale « Chez soi : le premier choix » stipule que les gens dont l’état de santé est stable seront traités par des travailleuses qui ne figurent pas sur une liste de paie de l’État.

Photographie de Nathalie Bourque.

« La juste rémunération, est-ce bon uniquement pour celles qui vont au cégep ou à l’université? »

Nathalie Bourque, auxiliaire aux services de santé et sociaux (ASSS), et porte-parole de son association professionnelle

Les Centres intégrés universitaires de santé et services sociaux (CIUSSS) achètent donc des quantités toujours plus grandes d’heures de services à domicile à des entreprises qui offrent des conditions salariales minimales. Les agences de travail temporaire (ou de placement) se sont multipliées, le recours aux entreprises d’économie sociale aussi, et la concurrence est vive dans ce secteur où le plus bas soumissionnaire prévaut *. « En 2014-2015, seules 27 % des heures de services longue durée ont été réalisées par des travailleuses du secteur public », a calculé la professeure Louise Boivin de l’Université du Québec en Outaouais, qui observe le milieu depuis près de 18 ans.

La pression qu’exerce la privatisation des services sociaux sur ce corps de métier a eu un effet dramatique sur la rémunération des travailleuses de l’aide à domicile, dit-elle. Au public, elles gagnent 21,06 $ l’heure au plus haut échelon. Dans la quinzaine d’entreprises d’économie sociale qui sont syndiquées, celles qui s’occupent des soins à la personne gagnent en moyenne 14,53 $ l’heure en haut de l’échelle, selon Louise Boivin. Chez les employées du chèque emploi-service (une allocation qu’octroie le CLSC à l’usager afin qu’il embauche une employée de son choix), le salaire horaire moyen est de 12,62 $ l’heure, et il n’y a pas d’échelle salariale. Il est difficile d’obtenir des données fiables sur le salaire accordé dans les agences de placement de personnel, mais selon les observateurs du milieu *, il est près du salaire minimum.

Les travailleuses du chèque emploi-service

En 2016, une proportion importante des travailleuses de l’aide à domicile ont été engagées par l’intermédiaire du chèque emploi-service. Cette mesure a été mise en place dans les années 1970, à la suite de revendications de groupes de défense des droits des personnes handicapées. En 2014 et 2015, une partie de ces travailleuses ont fourni des services de soins palliatifs, ce qui contrevient à la politique gouvernementale de soins à domicile, dit Louise Boivin.

Photographie de Louise Boivin.

« On assiste à une dévalorisation et à une déqualification du travail des auxiliaires. On a décidé que ce travail ne vaut pas cher, qu’il ne nécessite pas d’être qualifié ou bien rémunéré. Pourtant, avec le vieillissement de la population, ce travail n’a jamais été aussi difficile et exigeant. »

Louise Boivin, professeure à l’Université du Québec en Outaouais

« Cette donnée est accessible sur le site du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), elle a été rendue publique grâce à une demande d’accès à l’information : 3,16 % des usagers reçoivent ce chèque pour des soins palliatifs. Ce sont des soins complexes, qui requièrent plusieurs qualifications, des conditions salariales adéquates et un emploi qui n’est pas précarisé. Or, ici, ce travail n’est pas réalisé dans ces conditions. » Le CLSC n’est pas responsable en cas de faute professionnelle commise par une employée du chèque emploi-service.

« On ne peut pas affirmer que l’utilisation du chèque emploi-service pour des soins palliatifs contrevient aux directives ministérielles », défend Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du MSSS. C’est vrai que la politique « Chez soi : un premier choix » propose des balises pour guider les interventions, dit-elle, mais il faut aussi se fier au jugement professionnel des gens en place.

« Lors de la mise en place du chèque emploi-service, on redoutait que l’État nous laisse à notre sort. Donner des soins de fin de vie, ça n’a pas sa place chez le personnel engagé par l’entremise de cette allocation. Ce qu’on craignait est en train de s’avérer », rapporte Richard Lavigne, directeur de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec. Selon lui, il n’y a pas de contrôle de la qualité, et le personnel embauché ne reçoit aucune formation.

Le discours et la réalité

Les auxiliaires du public ont un diplôme d’études professionnelles (DEP) de 975 heures. L’été dernier, le gouvernement Couillard a annoncé 12,5 M $ pour former des assistantes à la personne qui travaillent pour les entreprises sociales, une formation d’environ 120 heures. Cette nouvelle n’a pas fait que des heureux, la CSN l’a dénoncée. « Depuis les années 1990, les entreprises d’économie sociale en soins à domicile ont grandi parce que l’État leur a délégué toute la partie des soins domestiques, comme l’entretien ménager. Il n’était pas question qu’elles s’occupent des soins à la personne. Peu à peu, on a érodé la séparation entre les deux tâches », explique Nathalie Goulet, directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail.

Photographie de Nathalie Goulet.

Nathalie Goulet, directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail, explique qu’auparavant, les entreprises d’économie sociale en soins à domicile étaient assignées uniquement aux soins domestiques alors qu’aujourd’hui on exige des travailleuses qu’elles prodiguent des soins palliatifs.

Aujourd’hui, plus de la moitié des entreprises d’économie sociale en aide à domicile offrent des soins d’assistance personnelle. Au MSSS, on parle de « complémentarité » entre les travailleuses du public et celles des entreprises d’économie sociale. Même discours à la Fédération des coopératives de services à domicile et de santé du Québec (FCSDSQ). « L’idée est de déléguer certaines tâches vers nos travailleuses, dans la même logique qu’on souhaite déléguer des actes de médecins vers les infirmières », dit Paul Levesque, directeur des relations publiques et gouvernementales à la FCSDSQ.

Pourtant, l’automne dernier, cette fédération a fait une sortie publique pour dénoncer la mise en concurrence de ses entreprises d’économie sociale… avec les agences de placement de personnel *. Paul Levesque affirme : « Dans l’est de Montréal, en ce moment, il y a un appel d’offres et les quatre plus bas soumissionnaires sont tous sous 18 $ l’heure. On ne peut proposer nos services à ce coût si on veut fournir des conditions de travail adéquates. Je ne sais pas si les entreprises d’économie sociale pourront obtenir les contrats des CIUSSS, à l’avenir. »

Malgré ce discours autour de la complémentarité entre les travailleuses du public et du privé, ce sont bien des auxiliaires dûment qualifiées que recherchait le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal l’automne dernier. Et elles seront fort probablement payées un salaire moindre. Ce CIUSSS a lancé un appel d’offres aux entreprises sociales et privées, pour un contrat de 440 000 heures de soins à domicile. Selon le devis, les ASSS embauchées par les firmes qui gagneront l’appel d’offres devront être qualifiées pour travailler auprès des personnes âgées, des patients en soins palliatifs, avec déficience physique et en soins pédiatriques. « Le travail fait auprès de la clientèle de notre réseau par cette main-d’œuvre privée sera de même nature que celui des auxiliaires du public. Le client type n’est pas tout à fait le même. Les cas très délicats seront pris en charge par le personnel du réseau, comme lorsqu’on soupçonne une maltraitance de la part de la famille », explique Julie Desrochers, directrice adjointe – continuum des services clientèles au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Un coup d’œil sur les sites d’emploi permet de repérer plusieurs annonces de recherche d’auxiliaires provenant du secteur privé. Le constat de Louise Boivin est dur : « On assiste à une dévalorisation et à une déqualification du travail des auxiliaires. On a décidé que ce travail ne vaut pas cher, qu’il ne nécessite pas d’être qualifié ou bien rémunéré. Pourtant, avec le vieillissement de la population, ce travail n’a jamais été aussi difficile et exigeant. »

Effets sur la relève

Selon Julie **, qui a terminé son DEP au printemps dernier, les emplois disponibles proviennent du secteur privé. Et la paie frôle le salaire minimum. « En sortant de l’école, j’ai trouvé un emploi en agence. Je travaille de nuit, dans un établissement, six jours par semaine, même si ça devrait être cinq… Je n’ose pas dire non à mon employeur. Je dors deux heures par jour. Je souffre de migraines hors de contrôle. »

« Quels effets ont ces conditions de travail sur les filles qui ont un profil pour aller au DEP et à qui on dit que l’éducation et la carrière, c’est important? La juste rémunération, est-ce bon uniquement pour celles qui vont au cégep ou à l’université? » s’insurge Nathalie Bourque. Les DEP où les filles sont majoritaires débouchent sur des emplois bien moins payants que ceux obtenus dans les DEP « de gars » ***.

Les travailleuses qu’on forme restent-elles dans le domaine? Il n’existe pas au Québec de données fiables. Ce qu’on sait, c’est que trouver de la relève est difficile dans les entreprises d’économie sociale. Beaucoup d’employées quittent le navire parce que la charge psychologique est lourde, selon le Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’économie sociale et de l’action communautaire. Les travailleuses de ce secteur ont en moyenne 46 ans; selon les données recueillies par Louise Boivin, 13 % de celles du chèque emploi-service ont 65 ans et plus. Et tout en bas de l’échelle des salaires, en agence de placement, on trouve une proportion importante de femmes issues des communautés culturelles.

Cet automne, la Protectrice du citoyen a déploré le fait que le réseau de la santé n’avait pas encore effectué son virage vers les soins à domicile : 40 000 personnes âgées ont été sur des listes d’attente pour ces soins en 2016, une hausse de 16 % depuis 2005. Il est plus que temps qu’il s’y mette.

* http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/801622/soins-domicile-cisss-laval-appel-offre-economie-sociale-gaetan-barrette

** Prénom fictif

*** www.gazettedesfemmes.ca/8229/portrait-de-la-femme-invisible

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1 Réaction

  1. Genevieve gagnon

    Le voilà enfin cet article COMPLET sur ma situation au niveau carrière! Merci pour ce travail, cet article qui parle enfin des vrais enjeux de mon métier!

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