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Illustration d'une professeure et de ses élèves assis à leur bureau.

Égalité : l’école doit faire plus

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

Quarante ans après son étude sur le sexisme dans les manuels scolaires, le Conseil du statut de la femme constate que l’école a encore du travail à faire pour lutter contre les inégalités entre les sexes. En plus de se pencher sur le contenu enseigné, son nouvel avis L’égalité entre les sexes en milieu scolaire révèle les croyances essentialistes de nombreux enseignants et les pratiques inégalitaires qui en découlent.

Premiers constats : le contenu des cours d’histoire et d’éthique et culture religieuse continue de valoriser une vision masculine. « L’histoire des femmes est pratiquement absente des manuels et des programmes », résume Hélène Charron, directrice de la recherche au Conseil du statut de la femme (CSF) et auteure de l’avis. Son équipe a épluché presque tous les manuels approuvés par le gouvernement pour les programmes d’Histoire et éducation à la citoyenneté ainsi que d’Éthique et culture religieuse. « La grande trame historique qui y est tracée gravite autour des espaces masculins. Les femmes apparaissent de manière très secondaire, et sans lien avec les luttes pour l’égalité des sexes », a-t-elle constaté.

Photographie d'Hélène Charron.
© Olivier Lamalice

« L’histoire des femmes est pratiquement absente des manuels et des programmes. […] Les femmes apparaissent de manière très secondaire, et sans lien avec les luttes pour l’égalité des sexes. »

Hélène Charron, directrice de la recherche au Conseil du statut de la femme

Des exemples? Le programme d’histoire traite d’économie et de démographie, tout en restant silencieux sur l’économie domestique et la reproduction. On mentionne à peine les secteurs dans lesquels les femmes ont travaillé, de même que les grandes luttes féministes et leurs acquis lourdement gagnés. « Lorsqu’on traite des femmes ou du féminisme, ces informations sont placées dans une section séparée, à l’écart du récit historique général », peut-on lire dans l’avis rédigé par Hélène Charron, Annie Grégoire-Gauthier et Joëlle Steben-Chabot. Autant de moyens de marginaliser le rôle que les femmes ont joué dans le développement social, économique et politique du Québec. La chercheuse recommande d’aller « vers une approche mixte de l’histoire, de revoir les grands axes de présentation de l’histoire aux jeunes, de faire ressortir les rapports de genre et les inégalités des sexes », et surtout de « présenter les femmes comme des actrices de l’histoire et non comme des figurantes passives ».

La recherche dévoile aussi des lacunes en ce qui a trait aux cours d’éthique et culture religieuse. Dans ce programme, aucune réflexion sur le care * ni sur les groupes sociaux défavorisés. On y présente souvent les enjeux hors de leur contexte, en faisant ressortir de grands principes abstraits. « Par exemple, sur la question de l’avortement, on invite les élèves à identifier les grands principes soutenus par les groupes pro-choix et pro-vie. Tout le monde a droit à son opinion, et ça s’arrête là. Ce n’est pas utile de réfléchir comme ça », poursuit la chercheuse. Il serait plus pertinent de faire témoigner des personnes qui ont réellement dû faire ce choix éthique, en montrant les conditions concrètes qui ont influencé leur décision.

Profs sexistes sans le savoir

Plus subtiles et plus difficiles à changer : les croyances des enseignants et leurs pratiques inconsciemment sexistes. Alors qu’ils sont convaincus d’être neutres, la majorité d’entre eux reproduisent des stéréotypes de genre. « Ce qui nous a marquées, c’est l’importance des croyances naturalistes sur les garçons et les filles », résume Annie Grégoire-Gauthier, agente de recherche qui a analysé les réponses des 400 enseignants ayant rempli le questionnaire de recherche. L’idée que les cerveaux masculin et féminin seraient différents par nature et que les garçons et les filles apprendraient donc différemment est encore répandue, malgré que des recherches récentes aient démontré l’inexactitude de cette vieille théorie. Cette croyance amène les enseignants à interagir différemment avec les garçons et les filles, ce qui participe à la socialisation genrée des jeunes. « Cette naturalisation des différences participe au maintien du système inégalitaire entre les femmes et les hommes », lit-on dans l’avis.

Photographie d'Annie Grégoire.

« Les profs s’informent peu sur les études [qui concernent l’école et les garçons] et voient des chiffres catastrophiques dans les médias de masse. Puisqu’ils lisent que ça va mal pour les garçons, ils s’activent à trouver des activités pertinentes pour eux. On assiste alors à un retour à une certaine forme de non-mixité. »

Annie Grégoire-Gauthier, agente de recherche

« L’idée voulant que les garçons auraient plus besoin de bouger revient souvent. Les profs n’ont pas conscience que ces croyances peuvent avoir un impact sur leur manière d’agir avec les jeunes », souligne l’agente de recherche. Souvent, ces enseignants proposent des activités différentes aux filles et aux garçons, et ne leur font pas lire les mêmes livres. La tendance consiste aussi à donner plus d’attention aux garçons, à les encourager à prendre la parole en public, tandis qu’on incite les filles à aider les élèves en difficulté, ce qui les garde dans une position plus effacée. Cette socialisation distincte a des conséquences à long terme, puisqu’elle « renforce le stéréotype voulant que les femmes veillent naturellement au bien-être des autres, et favorise ainsi le maintien de la ségrégation professionnelle entre les sexes », nous apprend également l’avis.

Quelle vision pour l’égalité?

Plusieurs enseignantes et enseignants estiment par ailleurs que la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes est chose du passé, et pire, qu’il y a inégalité en défaveur des garçons. Le discours sur le décrochage scolaire des garçons, conjugué à une formation des futurs enseignants qui ne tient pas compte des dimensions sociales dans le développement de l’enfant, semble avoir fait son chemin. Largement répandu dans les médias de masse depuis les années 1990, ce discours soutient que l’école serait aujourd’hui plus adaptée aux filles et nuirait à la réussite scolaire des garçons.

« Plusieurs enseignantes se sentent coupables des difficultés qu’éprouvent les garçons, se croyant incapables de répondre à leurs besoins », révèle Annie Grégoire-Gauthier. En contrepartie, les hommes semblent survalorisés dans la profession, vus comme une figure d’autorité plus adaptée aux besoins des garçons. « Les recherches démontrent toutefois que le sexe de l’enseignant n’a aucun impact sur la réussite des jeunes », insiste-t-elle. En effet, en ce qui concerne le décrochage scolaire des garçons, tout indique que le milieu socioéconomique de l’enfant de même qu’une vision stéréotypée de la masculinité seraient davantage en cause **.

« Les profs s’informent peu sur les études et voient des chiffres catastrophiques dans les médias de masse. Puisqu’ils lisent que ça va mal pour les garçons, ils s’activent à trouver des activités pertinentes pour eux. On assiste alors à un retour à une certaine forme de non-mixité. On reproduit les stéréotypes, et les inégalités persistent! » déplore Mme Grégoire-Gauthier.

Combattre les idées préconçues

Pour aider les enseignants et enseignantes à se poser la question « Est-ce que j’enseigne de façon égalitaire ou pas? », l’équipe a créé un questionnaire qui est disponible en ligne. Cet outil d’auto-évaluation vise à leur faire prendre conscience des stéréotypes qu’ils intègrent inconsciemment, par exemple la croyance selon laquelle les filles préfèrent la lecture et les garçons sont meilleurs en sciences. « On veut faire craquer certaines idées préconçues. Le but est simplement d’amener les enseignantes et enseignants à se questionner sur leur façon d’agir en classe et les impacts que celle-ci peut avoir sur la construction de l’égalité », explique Joëlle Steben-Chabot, qui a conçu le questionnaire. Au fil des questions, des compléments d’information seront proposés.

Photographie de Joëlle Steben Chabot.
© Olivier Lamalice

« On veut faire craquer certaines idées préconçues. Le but est simplement d’amener les enseignantes et enseignants à se questionner sur leur façon d’agir en classe et les impacts que celle-ci peut avoir sur la construction de l’égalité. »

Joëlle Steben-Chabot, chercheuse au Conseil du statut de la femme

Par ailleurs, le CSF recommande aux facultés d’éducation de toutes les universités québécoises de mettre sur pied un cours obligatoire sur les inégalités de sexe et l’éducation à l’égalité pour les futurs enseignants, mais aussi pour le personnel professionnel travaillant en milieu scolaire (orienteurs, orthopédagogues, etc.).

Hélène Charron, qui a dirigé la recherche, souhaiterait pousser encore plus loin la réflexion sur les formes de sexisme en milieu scolaire. « Dans la cour de récréation, les garçons occupent encore l’essentiel de l’espace; les filles ont des jeux plus tranquilles entre elles, autour du langage », soulève-t-elle. Alors que les enseignants ont l’impression de tout faire pour soutenir la mixité, cette question mérite d’être approfondie davantage, croit la chercheuse, afin de les accompagner, eux et les autres employés du système d’éducation, dans la mixité. « Dans les services de garde, les jeunes sont laissés à eux-mêmes, mais le ministère de l’Éducation pourrait réfléchir davantage à l’organisation de ces espaces. On pourrait y proposer des activités technologiques qui incluraient les filles, par exemple. Bref, nous en appelons à une réflexion plus approfondie, pour que l’école joue vraiment son rôle d’acteur en matière d’égalité », conclut la chercheuse.

* L’éthique du care (ou du « prendre soin ») remet en question le caractère « féminin » de qualités comme la prévenance et la compassion. Elle invite à repenser le lien social en soulignant la vulnérabilité et l’interdépendance, veut transformer les institutions politiques et sociales en introduisant de nouveaux enjeux éthiques, et met en garde contre les dérives de nos sociétés néolibérales.

** L’avis affirme : « Chez les garçons, les causes du décrochage scolaire sont davantage liées à leur origine socioéconomique et à une vision de la masculinité restreinte où la réussite scolaire n’est pas valorisée. En contrepartie, encourager les filles à développer des compétences ou attitudes associées au féminin concourt à les confiner dans des emplois majoritairement féminins offrant des perspectives financières moins intéressantes. »

L’avis en 3 x 3 points

3 faits saillants

  1. Malgré la croyance du personnel enseignant selon laquelle les élèves sont traités de manière non discriminatoire, les recherches montrent que ses interventions varient selon le sexe de l’enfant et sont marquées par les stéréotypes de genre.
  2. La réussite scolaire des filles sert souvent d’alibi pour prétendre que les rapports de pouvoir entre les sexes seraient en train de se renverser et que les hommes seraient sur le point de se retrouver en position de subordination sociale face aux femmes.
  3. Insister sur les difficultés des garçons à l’école invisibilise la catégorie d’élèves qui réussit moins bien à l’école : les jeunes issus des milieux socioéconomiques précaires.

3 mythes véhiculés à l’école

Dans certains manuels du cours Histoire et éducation à la citoyenneté

  1. Dans une section sur le féminisme, séparée du récit principal, on affirme que les femmes ont dorénavant accès à tous les secteurs d’emploi et qu’il n’y a plus d’inégalités salariales.

Dans certains manuels du cours Éthique et culture religieuse

  1. On laisse entendre que l’affirmation en droit des individus est suffisante pour garantir l’égalité de fait, et donc qu’aucune discrimination ou inégalité sur la base de la race, du sexe ou de la classe sociale ne subsiste dans les sociétés de droit.
  2. On présente les inégalités entre les sexes comme des images d’un passé plutôt lointain, contribuant ainsi largement à nourrir l’idée de l’égalité déjà atteinte.

3 statistiques issues du questionnaire des profs

  1. 81 % des enseignants et 62 % des enseignantes sondés s’attendent à ce que les filles réussissent mieux en français, alors que plus du tiers des répondants des deux sexes escompte une meilleure performance des garçons en mathématiques.
  2. Près de 77 % des enseignants sondés croient que leur enseignement est exempt de sexisme.
  3. Près de 85 % des répondants croient que les garçons ont plus besoin de bouger que les filles.

En complément d’info


Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Minona Léveillé

    Il y a quatre gros problèmes avec le cour d’ECR:

    1-il présente les mythes religieux comme des faits objectifs
    2-il ne montre que le bon côté des religions
    3-il encourage le relativisme moral
    4-il décourage toute critique de la religion en l’assimilant à de la haine.

    Comment les jeunes québécois pourraient-ils, dans ces conditions, développer leur esprit critique face au sexisme véhiculé par bon nombre de textes religieux? On veut qu’ils soient favorables à l’égalité des sexes et on ne leur permet même pas de critiquer le contrôle exercé par ces religions sur la sexualité féminine ou encore la polygamie, le violence conjugale, le port du voile, le mariage des fillettes, le viol de guerre, l’esclavage, la flagellation ou la lapidation.

    Ce n’est certainement pas en leur cachant ces choses, en leur faisant croire qu’elles sont étrangères à la religion ou en leur disant qu’ils n’ont pas le droit de les juger qu’on les aidera à développer une vision complète et objective des religions et de l’impact qu’elles ont sur les droits des femmes.

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