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Deux femmes se tenant les mains.

Le communautaire : l’avenir des soins aux personnes vulnérables?

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Le scénario se répète souvent. Après avoir attendu six mois, une personne âgée et malade reçoit enfin l’aide de son CLSC. Mais c’est insuffisant. Car la majorité des aînés en perte d’autonomie sévère n’ont pas les moyens de payer pour des soins privés d’appoint, même si les entreprises qui les offrent refilent une partie de la facture à l’État, selon le Réseau FADOQ. Que fait alors la proche aidante lorsqu’elle est à bout de souffle et que les CHSLD débordent? Elle se tourne vers le communautaire. *

Photographie de Johanne Nasstrom.

Les organismes de la Montérégie et de Montréal œuvrant en santé mentale ou avec les personnes handicapées ont vu leur clientèle augmenter et les listes d’attente s’allonger. En effet, des CLSC poussent les patients vers ces services, constate Johanne Nasstrom, de la Table régionale des organismes communautaires et bénévoles de la Montérégie.

Au Regroupement des aidants naturels du Québec, le nombre d’organismes membres a triplé depuis 15 ans. « Le rôle de nos organismes a changé, précise le coordonnateur, Mario Tardif. Au départ, nous devions accompagner l’aidant vivant une situation difficile. Car malheureusement, les services publics allaient à l’aidé, pas à l’aidant. Maintenant, on se substitue carrément à l’État. Des initiatives voient le jour parce que les CHSLD font peur au monde et que les services à domicile disparaissent. »

Les organismes pour personnes âgées ne sont pas les seuls sous pression. En Montérégie et à Montréal, ceux qui œuvrent en santé mentale ou avec les personnes handicapées ont aussi vu leur clientèle augmenter et les listes d’attente s’allonger, observent Sébastien Rivard, du Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal, et Johanne Nasstrom, de la Table régionale des organismes communautaires et bénévoles de la Montérégie. Des CLSC poussent les patients vers ces organismes, dénoncent-ils. Depuis l’an passé, cette tendance va en s’accélérant.

Marjolaine Goudreau est présidente du RÉCIFS, un regroupement d’intervenants sociaux du réseau de la santé, de groupes communautaires et du milieu de l’enseignement. « Au public, avant, il y avait une complémentarité avec les services communautaires, relate-t-elle. Là, on “balaie” carrément les gens vers les organismes, parce que le public n’offre plus les services, ou que les critères d’admissibilité ont augmenté. » La réorganisation du système de santé par l’actuel gouvernement se fait à vitesse grand V, des services de première ligne en santé mentale sont fermés ou déplacés, et la population vulnérable ne suit pas, dit-elle.

Une place plus grande

Cette année, Québec a prévu 60 M $ d’argent neuf en soins à domicile. De cette somme, 8,1 M $ serviront à améliorer l’accès aux soins privés, par le programme d’exonération financière pour les services d’aide domestique. Le reste (51,9 M $) ira dans les établissements publics. En conférence de presse, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a suggéré ceci aux gestionnaires locaux : « Certains services peuvent être donnés par le personnel du réseau, d’autres par des entreprises d’économie sociale et, évidemment, une portion de ces sommes-là, à la convenance du CISSS [Centre intégré de santé et de services sociaux] ou du CIUSSS [Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux], sera octroyée à des organismes communautaires. »

Photographie de Marjolaine Goudreau.

« Au public, avant, il y avait une complémentarité avec les services communautaires. Là, on “balaie” carrément les gens vers les organismes, parce que le public n’offre plus les services, ou que les critères d’admissibilité ont augmenté. »

Marjolaine Goudreau, présidente du RÉCIFS, un regroupement d’intervenants sociaux du réseau de la santé, des groupes communautaires et des milieux de l’enseignement

Quelle est la place des organismes communautaires dans le système de santé? C’est aux établissements locaux de trancher, dit-on au cabinet de Gaétan Barrette. « Il faut tout d’abord que les soins soient adaptés aux clients, et ce sont les établissements qui sont en mesure de l’évaluer puisqu’ils sont sur le terrain », affirme l’attachée de presse du ministre. Or, le recours aux organismes communautaires est de plus en plus populaire au sein du réseau. Selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux, les subventions accordées aux organismes en maintien à domicile ont bondi de 23 % en trois ans, s’élevant à plus de 45 M $ pour l’année 2014-2015. Une hausse importante, si on compare aux années précédentes, où la hausse était de 7,2 % entre les années 2010-2011 et 2012-2013.

Des services (très) variables

Les services communautaires ne sont pas universels, rappelle Mario Tardif. Plusieurs proches aidantes n’y trouveront pas leur compte. Dans la foulée des compressions qui ont touché l’an passé les centres de jour publics pour personnes âgées, une partie des usagers a été transférée vers des centres communautaires ou privés. Dans certaines régions, les tarifs ont doublé. À Rivière-du-Loup, la majorité de la clientèle s’est volatilisée depuis son transfert vers un centre privé.

Sylvain Lirette, éducateur spécialisé en gériatrie et porte-parole régional du Bas-Saint-Laurent pour l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, est amer. « Au public, cette clientèle était suivie par une équipe multidisciplinaire, comprenant physiothérapeute, infirmière, éducateur, technicien en loisirs, travailleur social. Dans les centres de jour privés, c’est la responsable de la comptabilité qui fait office de technicienne en loisirs… »

Photographie de Sylvain Lirette.

« Au public, cette clientèle [des personnes âgées] était suivie par une équipe multidisciplinaire, comprenant physiothérapeute, infirmière, éducateur, technicien en loisirs, travailleur social. Dans les centres de jour privés, c’est la responsable de la comptabilité qui fait office de technicienne en loisirs… »

Sylvain Lirette, éducateur spécialisé en gériatrie et porte-parole régional du Bas-Saint-Laurent pour l’APTS

À Laval, les listes d’attente pour accéder aux centres publics sont longues. Selon France Boisclair de l’Association lavalloise des personnes aidantes, il n’est pas rare que l’aîné soit trop malade (ou même décédé) lorsque vient son tour. Et en attendant, cet aîné n’est pas pour autant servi par les centres communautaires. « Depuis trois, quatre ans, des organismes ont ouvert trois haltes-répit, notamment grâce à une subvention de L’Appui, un réseau pour les proches aidants d’aînés **. C’est appréciable, mais ça reste une offre communautaire. L’équipement est restreint et pour que ça convienne, il faut que la personne soit diagnostiquée de façon précoce », explique-t-elle.

Dans le milieu du soutien à domicile, les salaires des employées des secteurs privé et communautaire sont modestes et le roulement du personnel est élevé, par rapport à ce qu’on observe chez leurs homologues du public. Comme chez les proches aidantes, ce monde est largement féminin. « Malgré les coupes, le gouvernement sait bien que les femmes seront toujours là pour s’occuper des gens », soupire Sébastien Rivard.

* Cet article a été rédigé avec l’aide d’Amélie Daoust-Boisvert.

** L’Appui pour les proches aidants d’aînés gère un fonds de 200 M $ qui sert à appuyer les aidants naturels. Il est financé par le gouvernement du Québec et la famille Chagnon.

En complément d’info

Ce texte fait écho à l’article Proches aidantes du baby-boom : le piège financier, paru également dans la Gazette des femmes.

Article du Devoir « Les centres de jour en mutation ». 

Article et reportage de TVA « Rivière-du-Loup. Centre de répit : le virage remis en question ».

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