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Photographie de Laurence Bachmann

Pour les femmes, avoir de l’argent à soi est historiquement récent. Qu’est-ce que la possession d’un pécule a changé dans leurs relations de couple ? Dans sonrécent ouvrage, Laurence Bachmann, docteure en sociologie à l’Université de Genève, tente de faire la lumière sur ce sujet tabou.

Gazette des femmes : Vous montrez que les femmes disent plusieurs choses par l’entremise de leur rapport à l’argent. Concrètement, qu’expriment-elles?

Laurence Bachmann : Par des gestes ordinaires avec leur argent, elles expriment des « soucis de soi » en matière d’autonomie et d’égalité : le souciantitutélaire, de prévoyance ou de non instrumentalisation, par exemple. Elles affirment qu’elles ne désirent pas être contrôlées par leur mari, qu’elles peuvent le quitterquand elles le veulent, qu’elles ne dépendent pas financièrement de lui, qu’elles ne veulent pas se faire avoir avec des questions d’argent, qu’elles peuvent se réaliser avecleur propre argent, etc. C’est vraiment un statement qu’elles portent à travers ces soucis, une manière de marquer leur autonomie et leur subjectivation.

L’argent n’a clairement pas la même valeur, ni le même sens, pour les femmes et pour les hommes. Par exemple, une de vos intervenantes tient mordicus à payer ses cours dethéâtre alors qu’elle a peu de moyens, tandis qu’un des conjoints s’achète un vélo avec l’argent du compte commun. Pourquoi ces divergences?

Les enjeux sociaux entourant l’argent sont fondamentalement différents pour chacun des sexes. Historiquement, les femmes ont toujours été exclues de l’argent. Pour unefemme, se payer un cours de théâtre avec son propre argent, c’est une manière de dire « je suis autonome », alors qu’un homme, dont l’indépendance financière est acquisedepuis longtemps, n’aura pas besoin de poser un tel geste.On ne peut écarter la perspective socio-historique pour comprendre ce qui se trame derrière l’argent dans le coupleaujourd’hui, et pour repenser le « vivre ensemble ».

Ce désir d’autonomie est légitime. Sauf qu’en tenant à contribuer à l’avoir du ménage à parts égales, les femmes qui gagnent moins que leur mari sont perdantes, non ?

Ces gestes, qui semblent a priori irrationnels, leur permettent de se prouver qu’elles peuvent être pourvoyeuses économiques du ménage, au même titre que leurpartenaire. Toutefois, d’un point de vue strictement matérialiste, elles sont en effet perdantes. Plus fondamentalement, ma recherche — qui porte sur l’héritage du féminismeaujourd’hui — montre que les femmes s’approprient les revendications d’égalité et d’autonomie du féminisme par des gestes individualisés, et qu’elles passent ainsi à côtéd’une certaine solidarité conjugale.

Plusieurs femmes semblent ambivalentes par rapport aux « soucis de soi » et paraissent avoir de la difficulté à les vivre.

Effectivement, parce que ces soucis de soi sont portés par des valeurs d’autonomie qui contrecarrent des valeurs plus traditionnelles. Il y a d’ailleurs des lieux où cesvaleurs traditionnelles prennent le dessus, où il est tabou d’entrer dans une logique comptable. C’est le cas du restaurant, du moins en Suisse, car c’est un espace marqué parun certain conventionnalisme des rapports hommes-femmes. Aussi, arriver à l’autonomie et à l’égalité a un coût; ce n’est pas juste une émancipation positive ! Le souci de soiest un travail de transformation personnelle qui implique une lutte et engendre une certaine fatigue : on doit lutter contre sa propre socialisation de genre, contre lesmodèles familiaux, etc., et toujours être vigilante pour ne pas retomber dans les réflexes des modèles de notre entourage, de nos parents. C’est pourquoi les femmes ontparfois tendance à mettre leurs soucis de soi en sourdine, comme au restaurant, parce que cette exigence d’égalité — qui est à la fois une liberté et une contrainte — n’estpas de tout repos.

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