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Bar à 350 jouets sexuels.

Japon : les visages cachés de la sexualité féminine

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Reporter basée à Tokyo, elle a travaillé plusieurs années en presse quotidienne et magazine en France avant de s’installer au Japon, où elle travaille en tant que correspondante pour divers titres francophones. Johann Fleuri est lauréate du prix Robert Guillain 2013 pour son travail sur la reconstruction du Tohoku. Elle se passionne pour les questions de société.

Au Japon, un présentateur télé peut être congédié pour avoir prononcé le mot vagin (manko) à l’antenne. Selon la plasticienne Megumi Igarashi, la société japonaise « glorifie le sexe masculin, alors que celui des femmes est tabou ». Et au quotidien, les Japonaises semblent vivre leurs désirs dans l’ombre.

« J’ai l’impression qu’autrefois, le Japon était plus libre lorsqu’il s’agissait de parler de sexe, lance Maho, commerciale trentenaire et volubile, alors qu’elle boit sa bière. Par exemple, à l’ère Edo [de 1603 à 1868], les maisons closes existaient aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Petit à petit, nous sommes devenus plus frileux… »

Mizuki acquiesce. Cette jeune femme aux cheveux courts et au bras tatoué confie être très à l’aise de papoter sexualité avec ses amies européennes, mais elle affirme ne pas avoir ce type de conversation avec ses amies japonaises. En couple depuis peu, elle estime que sa vie sexuelle est satisfaisante, mais elle nuance : « Je ne sais pas si les Japonaises ont conscience de ce que l’épanouissement sexuel signifie. Ici, l’acte est davantage une manière de négocier avec l’homme : par exemple, on couche avec quelqu’un pour la première fois pour exprimer le souhait de former un couple. Et si une femme a trop de partenaires différents, elle perd de la valeur… »

Photographie de Maho.
© Johann Fleuri

« J’ai l’impression qu’autrefois, le Japon était plus libre lorsqu’il s’agissait de parler de sexe.  »

Maho, jeune commerçante qui vit dans le quartier de Shinjuku avec son mari

Certaines femmes, dans des cas plus extrêmes, abandonnent l’idée d’avoir une vie sexuelle. Cela fait plus de deux ans qu’Hiromi n’a pas fait l’amour. C’est dit comme ça, soudainement. Autour d’elle, dans ce pub très bruyant du quartier des affaires de Shinjuku, à Tokyo, les employés de bureau sont de sortie, comme tous les vendredis. Quelques cocktails avalés, Hiromi ne se rendait pas compte que tant de personnes dans le bar s’apprêtaient à entendre sa confidence. Gênée, elle s’empourpre, agrippe son sac, prétexte la fatigue puis quitte le bar rapidement.

Maho n’est pas surprise par cette révélation. « J’ai des amies qui ont complètement renoncé à une vie sexuelle. L’une d’elles ne fait plus l’amour depuis six ans. Elle dit qu’elle n’a pas d’occasions et qu’elle aime se réfugier dans un monde imaginaire, avec des acteurs et des idoles. Elle dit que ça lui suffit. »

Tranquilles dans un bar à vibrateurs

Jeune femme regardant les accessoires sexuels.
© Johann Fleuri

Le Vibe Bar Wild One a été pensé comme « un parc à thème du plaisir féminin ».

Changement d’ambiance dans le quartier branché de Shibuya. Il est 17 h, le Vibe Bar Wild One pour lequel travaille Kanako Uchiyama ouvre ses portes. Fondé en 2013, le lieu a été pensé comme un « parc à thèmes du plaisir féminin », une sorte de galerie du sexe très kitsch où seules les femmes sont admises – les hommes sont tolérés à condition d’accompagner leur partenaire. Derrière la porte noire capitonnée, une installation en forme de vulve fait office d’entrée. Les murs du bar sont ornés de reproductions de shunga, des estampes érotiques. Du mobilier jusqu’aux toilettes, des objets artistiques font référence au sexe. Sur des étagères, 350 jouets sexuels sont exposés.

« Au Japon, les femmes n’entrent pas seules dans une boutique érotique, explique Kanako Uchiyama, attachée de presse du bar à l’allure gothique et aux cheveux noirs qui lui tombent jusqu’aux genoux. Elles auraient honte d’être aperçues. Inquiètes pour leur réputation, elles ont peur de passer pour des filles vulgaires. » Ici, pour 3 000 yens (30 $CA), elles peuvent venir siroter deux cocktails entre filles, tout en regardant et touchant les jouets sexuels pendant 90 minutes. Pour les utiliser, elles devront passer commande. Le bar d’une trentaine de places est toujours plein le vendredi et le samedi.

La tranche d’âge la plus représentée est celle des jeunes femmes d’une vingtaine d’années. « Elles viennent plutôt entre copines. Lorsqu’elles viennent en couple, elles ont aussi la possibilité d’acheter un jouet sexuel dans l’une des deux boutiques érotiques qui jouxtent le bar, et pourquoi pas se diriger ensuite vers l’un des nombreux love hotels de Shibuya. »

Reproductions de vulves censurées

« Le Japon est un pays patriarcal, très généreux envers le désir des hommes, affirme l’artiste contemporaine décriée Megumi Igarashi, lors d’une conférence de presse. Celui des femmes doit rester caché. » Artiste et mangaka, Megumi Igarashi a défrayé la chronique en 2014 en créant des objets à partir d’images de sa propre vulve. En mai dernier, elle a été reconnue coupable d’avoir violé une loi « anti-obscénité » en distribuant des données 3D permettant de réaliser des impressions de sa vulve à certains contributeurs de sa campagne de sociofinancement. Elle échappe à la prison mais devra payer une amende de 450 000 yens (4 200 $CA). Au Japon, cette loi est particulièrement brandie contre les militantes féministes et les minorités sexuelles.

Agnès Giard est une anthropologue française, journaliste et auteure de quatre livres consacrés à la culture japonaise, dont L’imaginaire érotique au Japon. En entrevue, elle revient sur la définition de cette loi : « En 1880, le Japon adopte un code pénal (keihô), et utilise pour la première fois le mot obscénité (waisetsu) pour désigner ce qui est moralement répréhensible. L’article 175 du code pénal punit toute personne qui distribue ou expose au public du matériel obscène. » Le hic? « Le texte ne précise pas ce qu’est l’obscénité. » Elle poursuit : « Lors du procès Koyama, qui reposait sur la traduction en japonais de l’œuvre L’amant de Lady Chatterley, en 1957-1958, la Cour suprême du Japon admet que la conception sociale de la sexualité évolue et que, par conséquent, l’obscénité est une notion variable. C’est dans ce contexte relativement flou que l’industrie du sexe se développe dans le Japon de l’après-guerre. Les imitations d’organes génitaux – qui sont légales dans les sanctuaires shinto et lors des fêtes dites traditionnelles – font l’objet de sanctions dans le domaine de l’industrie du sexe. »

Photographie d'Agnès Giard.
© Karym Bagoee

« Dans la loi, pénis et vagin sont soumis aux mêmes obligations : ils doivent aller se rhabiller. »

Agnès Giard, anthropologue française, journaliste et auteure de quatre livres consacrés à la culture japonaise

Dans le cas de Megumi Igarashi, l’anthropologue relève une contradiction : « Lorsque j’ai rencontré Sanae Takahashi, la directrice de la firme Love Merci qui produit chaque année entre 30 et 50 nouveaux modèles de vulves destinées à la masturbation masculine, elle m’a expliqué qu’elle les conçoit d’après des moulages de vraies vulves de femmes, suivant un procédé identique à celui de Megumi Igarashi. Comment comprendre alors que les vulves pénétrables de Sanae Takahashi soient autorisées à la vente, mais pas les vulves non pénétrables de Megumi Igarashi? »

La dictature du plaisir

Liberté d’expression? Exhibitionnisme? Les travaux de l’artiste sont controversés dans l’archipel et les avis, mitigés. Megumi Igarashi affirme que les réactions que suscite sa démarche sont la preuve que « la société japonaise nourrit un dégoût envers le sexe féminin ». Propos que l’anthropologue tempère : « La loi censure les organes génitaux mâles et femelles à égalité. De ce point de vue, la répression touche donc autant la sexualité masculine que féminine. Dans la loi, pénis et vagin sont soumis aux mêmes obligations : ils doivent aller se rhabiller. »

Par ailleurs, dit-elle, « il serait absurde de déduire de cette censure quoi que ce soit concernant la façon dont le plaisir féminin est considéré au Japon. La loi n’a rien à voir avec la réalité du terrain, qui est celle du plaisir obligatoire pour les femmes : une femme qui ne mouille pas, ni ne jouit, est considérée comme anormale au Japon. La sexualité féminine est traditionnellement associée à l’eau, aux liquides : on parle de mizuage (“montée des eaux”) pour décrire le dépucelage des apprenties geishas, par exemple. À ma connaissance, le Japon un des rares pays qui produisent des vidéos dans lesquelles des femmes sont forcées de jouir jusqu’à presque s’évanouir ».

Selon Camille Emmanuelle, journaliste française et auteure du livre Sexpowerment, les questions liées au corps et à la sexualité sont indissociables de l’émancipation féminine. Cette relation établie est particulièrement intéressante dans le cas du Japon, récemment classé à la 101e place sur 145 par le Forum mondial économique en matière d’égalité hommes-femmes.

« Ce que j’ai constaté à travers mes recherches et reportages, c’est un double mouvement entre l’intime et le sociétal, explique-t-elle. Quand on est dans un lit, en couple, on n’est pas uniquement deux. Dans ce lit, dans notre inconscient, il y a nos parents (ce qu’ils nous ont dit sur le corps et le sexe), les législateurs (ce que la société accepte ou non sexuellement), les médias (à travers les articles qu’on a lus sur le sexe), la culture (quelle vision de la sexualité a-t-on héritée des films, séries, livres, etc.). Plus une société impose une vision traditionnelle, genrée ou honteuse de la sexualité, plus on a de la difficulté, en tant qu’individu, à être bien dans son slip et dans sa tête, à être épanoui. »

Pour cette spécialiste, le non-épanouissement sexuel des femmes est une question qui se pose dans tous les pays du monde : « On n’apprend pas aux jeunes femmes à se poser des questions sur leur désir, leur corps et leurs fantasmes. On leur apprend à être des objets de désir, et non des sujets de désir. »

« Au Japon, le combat féministe n’est pas comparable à celui dont nous avons l’habitude en Occident, précise quant à elle Agnès Giard. Il a été analysé par un sociologue, Alessandro Gomarasca, de façon très pertinente comme une forme de “conformisme parodique”. C’est-à-dire que les Japonaises, au lieu d’attaquer frontalement et de poser des revendications, emploient une stratégie oblique : elles font semblant de se conformer aux normes. Soumises en apparence à l’image de la femme idéale, elles la dynamitent de l’intérieur en l’accentuant de façon outrancière. Si on admet que les féministes japonaises ne sont pas uniquement celles qui militent en adoptant nos stratégies occidentales, alors on peut dire que le féminisme est très développé au Japon. Mais il avance caché. »

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