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Photographie de Pascale Navarro

Retrouver la mémoire

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

« J’haïs les féministes » : le et ses suites, un titre percutant pour un livre portant sur un événement qui le fut tout autant. Entretien avec son auteure, Mélissa Blais, sur les conséquences et les enjeux du drame de Polytechnique.

Il y a 20 ans, le , un terrible ouragan soufflait sur le Québec, laissant dans son sillage 14 mortes, beaucoup de peine, de souffrance et de silence. En cette soirée aux allures hivernales, un jeune homme est entré à l’École polytechnique de Montréal et a commis l’irréparable : il a tiré sur plusieurs étudiantes et en a tué 14 en prononçant ces mots : « J’haïs les féministes ! »

C’est cette phrase, proférée par Marc Lépine, que Mélissa Blais a choisie pour titrer son ouvrage portant sur ce tragique événement. La jeune féministe de 31 ans, doctorante en sociologie à l’UQAM, avait 11 ans quand le drame a eu lieu. Dans son volumineux essai, elle réfléchit sur les conséquences et les enjeux de Polytechnique, et la transmission de sa mémoire. Elle analyse minutieusement les discours journalistique et médiatique, leur traitement des divers témoignages et exposés féministes qui ont suivi la tragédie, en plus de consacrer un chapitre au film Polytechnique de Denis Villeneuve, sorti l’hiver dernier.

Gazette des femmes : Vous étiez toute jeune lors du drame de Polytechnique. Comment avez-vous ressenti le besoin de plonger dans ce projet de livre ?

Mélissa Blais : C’est une longue histoire… Jeune militante, j’ai été frappée par le fait qu’on parlait peu de Polytechnique, et surtout jamais de l’antiféminisme de l’époque. Puis, lors d’une commémoration du à laquelle je participais, j’ai croisé l’ex-copain d’une femme tuée lors du drame. Il posait ses affiches… Il a exprimé à quel point il lui était important de prolonger la mémoire de ces femmes. Il disait qu’il ne fallait pas les oublier, qu’on devait faire notre part pour qu’un tel événement ne se reproduise jamais. Ça m’a beaucoup touchée. Je me disais qu’il fallait faire plus. Ensuite, en , lors d’un atelier sur les violences faites aux femmes, nous avons échangé avec des femmes immigrantes qui ignoraient tout de cet événement et qui ont été bouleversées lorsqu’elles en ont appris l’existence : elles n’auraient jamais cru qu’une telle chose puisse arriver ici, au Québec. Tout ça m’a amenée à creuser la question.

Quel champ d’observation avez-vous privilégié dans votre livre ?

Celui des médias. C’est par eux que toute l’information est arrivée, à commencer par la lettre de Marc Lépine. Les médias étaient LE vecteur d’information. Un espace dynamique qui cherchait déjà, quelques heures après la tuerie, à créer une mémoire collective. Dès le lendemain, on parlait d’un moment de mémoire, d’un moment historique.

Que souhaitez-vous faire avec votre nouvel ouvrage ?

Un travail de mémoire, mais également de prévention. C’est très important. Lorsque je prononce des conférences dans des collèges et que je parle aux jeunes des événements de Polytechnique, je me rends compte que tout cela leur est inconnu : on n’en parle pas dans les livres d’histoire et ils n’en savent strictement rien. Or, quand je leur raconte ce qui s’est passé, ils sont secoués. Ils n’en reviennent pas que ça ait eu lieu ici, dans leur coin de pays. Pourtant, sur le plan social et politique, le Québec a changé après Polytechnique; il y a eu tout un mouvement pour restreindre l’accès aux armes, on a décrété une journée nationale de commémoration, les corps policiers ont modifié leurs méthodes d’intervention, le gouvernement a injecté des sommes considérables pour soutenir le travail des groupes de femmes… C’est tout ça qui doit être relayé. Je suis donc en faveur de l’intégration de la tuerie de Polytechnique aux manuels d’histoire.

Le grand problème de Polytechnique, ce sont les débats qui, en fait, n’en sont pas : les gens ont peur de parler de l’événement. Comment interprétez-vous ce malaise ?

Pour moi, le principal problème est surtout qu’on ne parle pas de l’antiféminisme derrière cette tragédie. Le contexte de l’époque n’est pas pris en considération, il est même carrément occulté. Au cours de ces 20 ans, on a plutôt mis l’accent sur d’autres sujets (néanmoins importants) : une trop grande circulation des armes, les troubles psychologiques du tueur et, particulièrement ces dernières années, la souffrance masculine. Pourtant, Marc Lépine a déclaré, écrit et explicité son antiféminisme, il a prémédité son geste et lui a donné un sens : c’était un geste contre les femmes. Une société doit laisser place à beaucoup d’hostilité envers les féministes pour qu’un homme exprime sa haine de cette façon. Et c’est ça qu’on ne veut pas entendre.

C’est aussi un sujet abordé dans votre livre : le climat de terreur dans lequel vivent, d’une certaine façon, les féministes…

En fait, depuis 20 ans, elles ne parlent plus comme elles le faisaient. Je connais beaucoup de femmes qui ont peur. Plusieurs centres d’aide aux femmes victimes de violence conjugale, ou des féministes tout court, reçoivent des menaces à leur intégrité et à leur sécurité. Bref, on les force au silence. Et on n’aborde jamais cette situation particulièrement troublante.

De plus, le fait que cette tragédie se soit produite nous dit quelque chose sur notre société.Quand Marc Lépine écrit que les féministes lui ont gâché la vie, il faut entendre ça, et tenir compte du climat culturel et social qui lui permettait de penser et de dire ça. Je crois qu’il faut avoir ce courage.

Dans le discours social actuel, on observe beaucoup de sympathie à l’égard de la souffrance masculine, un élément impossible à passer sous silence. Quelle place tient la souffrance des hommes dans votre vision des choses ?

Bien sûr, je ne la nie pas. Ils vivent des problèmes sociaux qui peuvent être de différente nature : pauvreté, troubles de santé mentale, exclusion… On doit évidemment considérer ces problèmes avec sérieux.Mais je me désole de voir que, à cause de cela, la discrimination systémique envers les femmes est occultée, voire taboue. Et ça, il faut le dénoncer.

Selon vous, le film Polytechnique est une représentation de cette occultation ?

Oui, mais indirectement. Le personnage de Valérie, joué par Karine Vanasse, surmonte sa peine,mais vainc aussi le sexisme du système scolaire et la misogynie du responsable des stages, puis réussit à devenir ingénieure. Son ami Jean-François, lui, ne survit pas à sa tristesse, à son sentiment de culpabilité, et se suicide. La conclusion symbolique est la suivante : la femme est forte et s’en sort, et l’homme, lui, s’écroule. Tout d’un coup, on a le sentiment que c’est l’homme, la victime. Alors que la réalité objective, c’est que 14 femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes, nous a dit Lépine. Quand on insiste sur la souffrance masculine — que je ne nie pas, je le répète –, on déplace le focus. On ne voit plus la réalité en face.

Mélissa Blais, « J’haïs les féministes » : le et ses suites, Les éditions du remue-ménage, 262 p.

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