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Plume avec encrenoire.

Natasha Kanapé Fontaine : la puissance du « je »

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Poète, slameuse, écrivaine, comédienne, peintre et militante pour les droits autochtones et environnementaux, Natasha Kanapé Fontaine coiffe ses différents chapeaux la tête haute et le cœur empli d’espoir. Discussion avec celle que l’on compare souvent à Joséphine Bacon *, et qui vient de publier son troisième recueil de poésie, Bleuets et abricots.

Elle a 25 ans, et écrit comme une vieille âme. Le territoire, les origines, la mémoire, l’identité s’invitent dans ses poèmes comme une évidence, enveloppés d’un esprit revendicateur, frondeur. Pas étonnant, puisque Natasha Kanapé Fontaine a la fibre militante et engagée. Cette Innue de la communauté de Pessamit, qui habite maintenant à Montréal, est notamment porte-parole de la branche québécoise du mouvement canadien Idle No More. Elle se sert de sa plume pour forger un monde meilleur, unir les peuples par le dialogue, lutter contre les mentalités coloniales, la discrimination, le racisme. La figure de la femme est aussi importante dans ses écrits, puisque pour la poète, la parole des femmes est porteuse d’espoir, et permet de « soulager peu à peu le fardeau de l’oppression ».

Photographie de Natasha Kanapé Fontaine.

« J’observe de loin le Québec, notre Kebek, et je continue à le critiquer, à réfléchir à la façon dont je voudrais qu’il soit meilleur et plus grand dans son âme. Je suis fille de mon pays, un pays enfoui sous terre, dont je sens les racines se mouvoir. »

Natasha Kanapé Fontaine, poète, slameuse, écrivaine, comédienne, peintre et militante

Son premier recueil, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2012), a remporté le Prix de poésie de la Société des écrivains francophones d’Amérique. Après Manifeste Assi (2014), elle livre Bleuets et abricots, un ouvrage porté par la révolte et le désir de rassembler.

Gazette des femmes : En quoi Bleuets et abricots représente-t-il une évolution par rapport à vos deux précédents recueils?

Natasha Kanapé Fontaine : Ce livre est ce qui m’a apporté le plus de sérénité depuis que j’ai saisi ce qui naissait au fond de moi. Il contient tout ce que je n’avais jamais osé affirmer concernant notre histoire collective de résistance, à nous Natifs, par peur de déranger les Québécois. Mais qu’y a-t-il de plus authentique que la légitimité d’un peuple de défendre son héritage spirituel et philosophique? Les éléments déclencheurs de cette forme de libération de ce qui pourrissait en moi ont été deux voyages consécutifs : un à Port-au-Prince, et un en France, où j’ai notamment fait un aller-retour rapide à Saint-Malo avec Bibitte [Joséphine Bacon]. Haïti porte en lui la trace du premier débarquement de Christophe Colomb sur le continent. Dans ma démarche poétique, et dans toute ma lutte personnelle contre le colonialisme, je débarquais donc au pays-où-tout-a-commencé.

Mes premiers jets étaient marqués d’une grande révolte, j’étais très incisive. Je recréais en quelque sorte la même violence que celle de la colonisation. Rodney [Saint-Éloi, un écrivain haïtien] un jour m’a dit : « Tu as au fond de ta révolte tellement de tendresse pour ceux que tu aimes que c’est ce qui transcende ton histoire. On change l’histoire par amour, avec l’amour, donc c’est par l’amour pour les tiens que tu pourras faire la révolution avec tes fruits… » Alors j’ai travaillé à déposer de la lumière par-dessus tout ça. Voilà pourquoi je crois que Bleuets et abricots est également un aboutissement dans mon affirmation personnelle en tant que femme indigène. Il fallait revenir à la vie, avec amour, pour changer l’histoire. Et depuis, je me sens plus que jamais vivante et forte de notre résistance.

Est-ce que les nombreuses références aux bleuets et aux abricots renvoient à une sorte de pont entre les nations indigènes de différentes régions du monde, comme le Québec et les Antilles ou l’Amérique du Sud?

Tout à fait. Pour recréer le cycle vital et l’écosystème imaginaire qui ont été détruits par l’exploitation avare des ressources naturelles sur le continent, dont tous les peuples autochtones sont des victimes directes, il faut s’appuyer sur des leviers pour faire tourner les roues pour la médecine du monde. Pour guérir de la violence de la colonisation, il ne faut pas sous-estimer la force de l’imaginaire. Il fallait apporter le nord au sud et le sud au nord. Faire tourner le monde, renverser l’histoire, commencer à remettre à l’endroit ce qui a été mis à l’envers il y a 500 ans. Car malgré ses avancées, la société globale contemporaine, avec son système de consommation et ses technologies sociales, est en train de bouffer de façon vorace la Mémoire avec un grand M, ainsi que sa valeur. Et si nous perdons cette Mémoire, nous serons perdus.

Vous avez appris à 16 ans que vous étiez Innue. Qu’est-ce que cette révélation a éveillé en vous?

Mon discours est basé sur l’idée incroyable que l’on peut ne pas être conscient de soi-même. Ne pas savoir que tu es Innue alors que tes deux parents le sont relève de la même absurdité. À l’intérieur de cette seule phrase résonne tout le passé de nos peuples du Canada. L’époque des pensionnats indiens en était une d’assimilation, de tentative de total effacement de la mémoire collective et ancestrale, de déconnexion entre les générations et d’avec notre relation au territoire.

Deux générations plus tard, une jeune Innue se cherche dans une école secondaire de la ville [Baie-Comeau] avoisinant son village natal. Elle ne sait pas qu’elle a cessé de parler la langue de ses parents. Ses parents ne savent pas qu’ils ont perdu le sens de la transmission de leur culture, élevant leurs enfants en ville. Ils ne peuvent pas savoir non plus que cela deviendra le plus grand enjeu personnel de leur fille aînée, et qu’elle finira 10 ans plus tard par parcourir le Québec, et ensuite le monde, pour renverser l’histoire. Pour redonner le sens de la transmission par la prise de parole et la fierté d’exister.

Justement, vous êtes actuellement en Bretagne. Qu’y faites-vous?

Je suis en résidence d’écriture pour deux mois à Douarnenez, un bourg de 15 000 habitants situé au nord-ouest. L’association de diffusion culturelle qui m’a invitée, Rhizomes, souhaite notamment faire connaître la Bretagne à des artistes et écrivains issus de minorités, qui ont l’ouverture au monde comme philosophie. Je travaille sur un projet d’essai en philosophie du territoire (entre autres!) en plus de faire connaître mon peuple innu aux Bretons. Je discute des Premières Nations du Québec et de l’Amérique du Nord, de notre réalité, de nos enjeux mais aussi de nos mouvements sociaux en environnement et en réappropriation identitaire et culturelle… Il y a tant de choses à dire! J’use de la voie de la poésie, du slam, du chant ou de la simple réflexion. Entre-temps, j’observe de loin le Québec, notre Kebek, et je continue à le critiquer, à réfléchir à la façon dont je voudrais qu’il soit meilleur et plus grand dans son âme. Je suis fille de mon pays. Un pays enfoui sous terre, dont je sens les racines se mouvoir.

  1. * Poète et réalisatrice innue originaire de Betsiamites
Illustration page couverture du livre bleuets et abricots.
Natasha Kanapé Fontaine, Bleuets et abricots. Mémoire d’encrier, 2016, 81 p.

Extrait du poème La marche

« Une femme se lèvera
vêtue de ses habits de lichen
vêtue de ses traditions
vêtue de son tambour intérieur

Elle sera debout
devant les machines
mystère territorial
une brise
effleurera vos nuques
c’est du vent dans ma tête, direz-vous

J’abrogerai toute loi
au pays que les hommes s’inventent
vous apprendrez

Pays mien a un nom plus grand
que l’Amérique. »

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. alice vanasse

    Natasha,
    continue de crier haut et fort , ta fougue en réveillera d’autres.
    C’est Hanna Arendt qui a dit;
    « Devant la terreur, certains ne s’inclinent pas. Voilà pourquoi cette planète reste habitable. »

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