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Gazette des femmes, Vol. 11, no 6, mars-avril 1990, p. 9-19.

Le 25 avril 1940, les Québécoises obtiennent le droit de vote au terme d’une lutte sans pareille. « Vous souvenez-vous de cette époque-là? » avons-nous demandé à des témoins de l’événement.

Nous avons aussi rencontré des jeunes femmes qui ont voté pour la première fois aux dernières élections. Nous leur avons posé la question suivante: « Qu’est-ce que le droit de vote signifie pour vous? »

La petite histoire d’un grand débat

L’histoire avait pourtant bien commencé. Aux premiers temps de la colonie, les femmes jouaient un rôle réel et reconnu dans l’économie rurale et dans l’administration municipale. Elles plaidaient au Conseil souverain en leur propre nom ou au nom de leur mari parti faire la traite des fourrures, retenu prisonnier, en mission en France ou décédé. En 1791, l’Acte constitutionnel accorde le droit de vote aux « personnes » propriétaires, à certaines conditions. Les femmes se considèrent comme des personnes et se présentent aux urnes. Elles sont les seules dans tout l’Empire britannique à interpréter cette absence d’interdiction formelle comme une autorisation. Les choses commencent à se gâter en 1834. La résistance au vote des femmes se concrétise. A l’occasion d’une révision de la Loi électorale, une proposition d’amendement leur niant spécifiquement le droit de vote est acceptée. Cette loi n’entre pas en vigueur pour diverses raisons, mais l’objectif est atteint: il ne semble pas que les femmes aient voté aux élections qui suivirent.

Lorsque seront promulgués le Code municipal (1870) et la Charte de Montréal (1874), les femmes en seront exclues. En 1866, la situation se dégrade à nouveau. Le Code civil que se donne le Québec transforme les femmes mariées en « incapables » sur le plan juridique, « au même titre que les enfants, les interdits et les fous ». Cette déchéance légale a pour effet de les empêcher d’être les gardiennes de leurs enfants, de se défendre ou d’intenter une action devant les tribunaux, de recevoir un héritage, d’avoir droit au produit de leur travail. La remontée sera longue et ardue.

Les veuves et les célibataires sont les premières à récupérer des droits. En 1888, elles peuvent voter dans les villes régies par le Code municipal si elles sont majeures et propriétaires. En 1892, les locataires deviennent à leur tour électrices. La Ville de Montréal emboîte le pas en 1899. Les « suffragettes » portent la lutte au fédéral et au provincial. Partout au Canada, leur voix se fait entendre, de plus en plus haut et fort. En 1916, trois provinces de l’Ouest cèdent: le Manitoba, la Saskatchewan et l’Alberta. Suivent en 1917 l’Ontario et la Colombie-Britannique. Quant au gouvernement fédéral, il accorde le droit de vote aux femmes en 1918.

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« Laissons ces pauvres jeunes filles de 21 ans à leur piano, à leur broderie ou à leur dentelle, et surtout aux occupations qui les prépareront à devenir de bonnes et pratiques ménagères. » (Laurent-Olivier David devant le Sénat en 1918). Cité par Michèle Jean, revue Forces, no 27. 1974.

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Les provinces récalcitrantes sont rapidement emportées par ce raz-de-marée. La Nouvelle-Écosse légifère dès 1918, le Nouveau-Brunswick en 1919, l’île-du-Prince-Édouard en 1922 et Terre-Neuve en 1925. Seul le Québec résiste malgré la lutte de tous les instants que mènent depuis 1912 la Montreal Suffrage Association et après elle, d’autres groupes. Les Québécoises devront attendre 1940. Leur épopée a ses figures de proue: Marie Gérin-Lajoie qui fonde le Comité provincial pour le suffrage féminin en 1922; Thérèse Casgrain qui en devient présidente en 1928 et lui donne le nom de Ligue des droits de la femme, Idola Saint-Jean qui dirige l’Alliance canadienne pour le vote des femmes issue, en 1927, d’une scission au sein du Comité provincial.

L’année 1922 inaugure la série des pèlerinages à Québec. Le Comité provincial rencontre le premier ministre Alexandre Taschereau qui déclare que si les femmes obtiennent un jour le droit de vote, ce ne sera pas grâce à lui. Il a tenu parole! Année après année, un projet de loi est déposé et une délégation conjointe de la Ligue des droits et de l’Alliance se rend à Québec pour assister au débat.

La misogynie ne tue pas! Elle s’exprime donc abondamment à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Assemblée législative. Ces dames de la meilleure bourgeoisie sont la cible de remarques discourtoises, de caricatures irrévérencieuses, d’attaques virulentes. Henri Bourassa, entre autres, voit dans la femme émancipée « un monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme ». L’opposition vient aussi de femmes qui, peu ou mal informées, se font l’écho des opinions de leur mari, de leur père ou de leur curé. La victoire de Duplessis sur Taschereau en 1936 ne fait en rien avancer la cause des femmes, le « Chef » étant un farouche adversaire de l’émancipation féminine.

Les féministes, se rappelant peut-être le cheval de Troie, attaquent de l’intérieur. En 1938, Thérèse Casgrain, qui est aussi vice-présidente des Femmes libérales du Canada et l’épouse du président de la Chambre des communes, fait inscrire 40 déléguées au congrès du Parti libéral du Québec qui a invité les femmes à ses assises. Ces déléguées font du suffrage féminin un article du programme libéral. Lorsqu’il devient premier ministre en 1939, le nouveau chef, Adélard Godbout, est lié par cet article qu’il a promis de respecter. Le discours du trône du 20 février 1940 annonce le dépôt d’un projet de loi. C’est le quinzième depuis 1927.

Se sentant menacés, les opposants sortent l’artillerie lourde. Le 7 mars, le cardinal Villeneuve se prononce contre le vote féminin. Sa prise de position fait la une des journaux. Godbout est dans l’embarras. Il se sort de l’impasse, rapporte Thérèse Casgrain, en menaçant de démissionner et de faire appeler au Gouvernement l’anticlérical T.D. Bouchard. Le 9 avril, le projet de loi est déposé. Il est adopté en première lecture le 12 avril par 67 voix contre 9. Le 23, il arrive au Conseil législatif. C’est là que ses adversaires décochent leurs dernières flèches. A Médéric Martin qui s’appuie sur son expérience et sur son âge pour le fustiger, une femme de l’assistance rétorque à mi-voix: « Quand nous serons députées, nous fixerons une limite d’âge… » Enfin, malgré l’envolée réactionnaire d’un sir Thomas Chapais, la loi est votée, à 13 contre 5, le 25 avril 1940. Elle reçoit la sanction royale le même jour.

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« Les hommes ne veulent pas des femmes érudites. Le problème du Québec, c’est qu’on oriente les filles vers le cours classique, snobisme nouveau. Ne serait-il pas opportun de marquer clairement que la culture, pour une femme, n’est pas du tout la même que pour un homme, et qu’à la différence des natures et des fonctions domestiques et sociales doit correspondre une différence dans la formation des intelligences et des coeurs et dans l’information scolaire des cerveaux? » (R. Duhamel dans L’Action nationale, 1944). Cité par Mona-Josée Gagnon, Les femmes vues par le Québec des hommes, Éd. du Jour, 1974, p. 33.

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« Il y a sûrement moins d’inconvénients à ce que la femme aille voter à chaque élection plutôt que de recevoir une instruction… qui n’est adaptée ni à la tournure particulière de son esprit, ni à sa vocation sociale, ni à ses obligations domestiques éventuelles, ni souvent à sa santé. » (R. Duhamel dans L’Action nationale, 1944). Cité par Mona-Josée Gagnon, Les femmes vues par le Québec des hommes, Éd. du Jour, 1974, p. 35.

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Les Québécoises ont obtenu le droit de vote 22 ans après l’avoir obtenu au palier fédéral et au terme d’une lutte d’une âpreté sans pareille. Comment expliquer cet écart?

Dans un contexte de survivance, la société québécoise a fait de la femme la principale dépositaire de ses valeurs morales et nationalistes. La famille devient le lieu privilégié où ces valeurs se développent. D’où l’importance considérable accordée à cette institution dont la cohésion est assurée par sa structure patriarcale. Or l’égalité des droits remet en question le concept de la suprématie masculine sur lequel s’appuie tout l’édifice. Il importe donc de défendre cette suprématie… même au prix de la rationalité. « Avec ce mélange d’illogisme, de crainte et de bêtise dont sont fabriqués les préjugés, les droits politiques étaient perçus comme essentiellement masculins, contraires à la nature noble des femmes et surtout au-delà de leur compétence. » Pourtant, « les projets de ces féministes s’inscrivaient dans une démarche excluant la remise en cause du rôle traditionnel de la femme-mère-épouse… »

Écoutons Thérèse Casgrain au lendemain de la victoire: « Pour nous les femmes qui avons travaillé depuis si longtemps pour revendiquer nos droits, c’est beaucoup de voir qu’enfin, on y fait écho. Car si nous avons tellement insisté, ce n’est pas pour la vaine gloriole d’aller aux urnes, mais bien parce que nous considérions que nous avions de nouveaux devoirs à remplir dans le domaine social et qu’ainsi nous espérons faire davantage pour la protection de nos foyers et l’intérêt du pays tout entier. »

Fadette, la célèbre épistolière du Devoir, tenait dans sa « lettre » du 20 février 1940 un discours similaire. « Le vote des femmes de la province de Québec, nous le voyons venir, il ne peut pas en sortir de mal, il est probable qu’il en résultera du bien. (…) Le vote féminin sera donc un grand moyen d’exercer notre influence, d’abord pour défendre nos propres intérêts si souvent lésés, et aussi comme moyen de protéger l’enfance, les pauvres et, peut-être plus tard, nous assurer dans le monde la prépondérance du bien et de la justice. (…) Mais soyons décidées de ne pas nous masculiniser, de ne pas nous jeter follement dans la mêlée politique, d’y aller sagement, doucement, sans sortir de notre rôle de femme. Autrement nous serions ridicules, et je me demande un peu quelle est l’influence d’une femme qui prête à rire? »

Cette même Fadette écrivait en 1917: « Pour ma part, il me semblait qu’on n’améliorait pas la politique en y incluant les femmes et je savais qu’on gâterait sûrement les femmes en les mêlant à la politique. » De 1917 à 1940, la pensée de Fadette a évolué, à l’instar de celle d’une majorité de femmes.

« La différence des sexes entraîne la différence des fonctions sexuelles et la différence des fonctions sexuelles crée la différence de fonctions sociales. Le prétendu « droit » de suffrage n’est qu’une forme des fonctions, des charges sociales qui incombent à l’homme, soit à cause de sa conformation physique ou mentale, soit, surtout, à cause de sa situation et de ses devoirs de chef de famille. » (Henri Bourassa, « Le suffrage des femmes » dans Le Devoir du 30 mars 1918). Cité par Michèle Jean, revue Forces, no 27, 1974.

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Simonne Monet-Chartrand, la compagne depuis bientôt cinquante ans du bouillant syndicaliste Michel Chartrand, parle aussi d’humiliation. « Jeune fille, j’ai pensé que si je n’avais pas le droit de vote, c’était uniquement parce que je n’avais pas 21 ans. Quand mon père m’a dit que je ne pourrais pas voter une fois majeure, je me suis sentie humiliée. D’apprendre que ma mère, une femme si intelligente et cultivée, ne pouvait voter m’a bouleversée. Mon féminisme date de ce jour-là. J’avais été élevée très librement, d’une façon égalitaire. Je trouvais épouvantable de n’avoir rien à dire sur la direction de mon pays surtout que, déjà, j’étais très engagée, étant la présidente nationale de la Jeunesse étudiante catholique (JEC). »

Femme d’action, Simonne Monet annonce qu’elle fera des études de droit «pour changer tout cela». Deuxième humiliation cuisante: le Barreau n’accorde pas le droit de pratique aux femmes.

Simonne a eu pour mentor sur le plan politique son père, le juge Monet. Il lui explique le droit, recueille les coupures de presse de la lutte pour le suffrage féminin, l’incite à adhérer à la Ligue des droits, lui parle d’Idola Saint-Jean, lui présente Thérèse Casgrain et Marie Gérin-Lajoie. Avoir le droit de vote est une chose, l’exercer en est une autre… Les femmes ont pris du temps avant de l’exercer vraiment. En un sens, ce n’était pas logique qu’elles votent, puisque le Code civil faisait encore d’elles des mineures. Malheureusement, plusieurs ne faisaient pas beaucoup d’efforts pour s’informer. En outre, les moeurs politiques de l’époque – assemblées contradictoires, boisson, batailles, télégraphes – n’avaient rien d’invitant.

Cela n’a pas empêché Simonne Monet-Chartrand de participer activement à la lutte contre la conscription en 1942, à celle des grévistes d’Asbestos en 1949. Elle s’est levée chaque fois que la justice était bafouée, que des droits sociaux et humains étaient niés. Elle trouve le temps de s’engager socialement malgré la présence des enfants qu’elle doit élever souvent seule à cause des longues heures de travail et des fréquents déplacements de Michel.

Politique et maternité sont considérées comme inconciliables à cette époque, comme le montre cette anecdote de la vie de Simonne Monet-Chartrand. En 1942, je me suis retrouvée sur la même estrade qu’Henri Bourassa sorti de sa retraite pour l’occasion. J’étais enceinte de mon premier enfant. Bourassa m’a interpellée en ces termes: « Une femme n’est pas une vraie femme qui, dans la condition où vous êtes, se trouve sur une estrade politique. Si votre mari avait un peu de sens commun, il vous ramènerait dans votre cuisine. » Sans le vouloir, Henri Bourassa a raffermi sa volonté de se battre. « Il y a toujours, à l’origine de l’action, une situation qui frappe, fait plaisir ou choque. L’attaque de Bourassa a fouetté ma détermination. »

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« L’annonce des délégations féminines ne créa pas, au Parlement de Québec, un mince émoi. S’il en est ainsi quand ces dames viennent demander des droits politiques, qu’en sera-t-il quand elles les exerceront? » (Le Devoir, 10 février 1922). Cité par le Collectif Clio dans L’histoire des femmes au Québec, Éd. Quinze, 1982, p 346.

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La mère de Françoise Stanton était la soeur de Marianna Jodoin, la première sénatrice canadienne-française. Celle-ci racontait volontiers ses expériences, ses regrets, ses espoirs, parlait de l’action des Thérèse Casgrain, Marie Gérin-Lajoie… Malgré tout, Françoise Stanton se considérait comme une femme sous influence en 1940. « On votait encore selon les traditions familiales ou comme nos maris. Nous ne remettions pas les choses en question. Les rôles étaient stéréotypés. Les hommes discutaient d’un côté, les femmes de l’autre. Ce qu’ils disaient, nous ne le savions pas. Entre femmes, nous ne discutions pas de politique … »

En 1936, elle épouse un haut fonctionnaire. Elle fréquente assidûment les cercles de la Haute Ville de Québec. Sa vie mondaine n’empêche pas la famille. Elle aura cinq filles qui toutes auront des carrières bien remplies, dont Michèle Jean, coauteure de L’histoire des femmes au Québec.

Six ans après son mariage, en 1942, Françoise Stanton décide « de n’être pas uniquement mère de famille ». Cette décision la mènera jusqu’en politique comme candidate du Nouveau Parti démocratique. Durant la guerre, elle travaille avec la Croix-Rouge et siège à la Commission des prix. Elle a 27 ans. S’ouvrir vers l’extérieur, c’est aussi ouvrir ses horizons. « Lorsque les femmes ont décidé de ne plus rester à l’écart, de se renseigner davantage, de se mêler aux décisions politiques, elles ont commencé à voter de façon autonome. » Cette évolution ne s’est pas faite en un jour. Françoise Stanton raconte qu’en 1972, en faisant du porte à porte comme candidate du NPD dans un comté de Québec, elle s’est fait dire par une femme: « Je ne puis vous répondre, mon mari n’est pas à la maison. »

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« Les Saintes Écritures, la théologie, la philosophie antique, la philosophie chrétienne, l’histoire, l’anatomie, la physiologie, l’économie politique et la psychologie féminine s’accordent à reconnaître que la place de la femme est non pas l’arène politique mais le foyer. » (J-J. Denis, Débats de la Chambre des communes, 1918, t. I, p. 678). Cité par Susan Mann Trofimenkoff dans Travailleuses et féministes – Les femmes dans la société québécoise, Boréal Express, 1983, p. 299.

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L’intérêt pour la politique se manifeste tardivement chez la sénatrice Solange Chaput-Rolland. « En 1940, j’étais plongée dans la littérature, les arts, la musique. J’étais étudiante à Paris et j’avais bien autre chose à faire que de m’occuper du vote des femmes. Mon séjour en France a néanmoins marqué le début de mon émancipation. » A son retour, elle épouse André Rolland, dont elle aura deux enfants.

La lutte pour le suffrage féminin réveille chez Solange Chaput-Rolland l’image d’un train, sans doute celui qu’ont tant de fois emprunté les délégations de femmes pour descendre à Québec. Elle a bien connu Thérèse Casgrain, une amie de ses parents. « Quand le vote a été acquis, tout le monde a chanté les louanges de Thérèse Casgrain. Mais je mentirais si je disais qu’elle a trouvé chez mon père ou ma mère un appui. Mes parents étaient des gens conventionnels et bourgeois qui ne voyaient sûrement pas d’un bon oeil cette agitation politique. En fait, Thérèse Casgrain a trouvé dans son milieu social des résistances et non l’aide dont elle aurait eu besoin. »

La loi de 1940 marque, selon elle, « la première brèche dans le monde des hommes. A partir du moment où elles ont eu le droit de vote, les femmes ont élevé la voix et ont commencé leur marche vers ce qu’elles sont aujourd’hui. L’évolution a été lente. Cela a pris des années avant que la femme mariée cesse d’être considérée comme une idiote, une non-personne .Il y a à peine une dizaine d’années que les femmes votent différemment de leur père, de leur mari ou de leur amant. »

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« La femme doit plus que jamais participer à la chose publique. L’homme seul a failli à la tâche. » (Idola Saint-Jean dans La sphère féminine, 1933, p. 3-4.) Cité par Michèle Jean dans Québécoises du 20e siècle, Éd. du Jour, 1974, p. 24.

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« Pour ma part, ce n’est qu’à 30 ou 35 ans, à la faveur des luttes contre Duplessis et la toute-puissance de l’Église, que je me suis découvert une conscience sociale et politique » L’écriture, le journalisme écrit et télévisé sont les premières armes avec lesquelles elle défend ses convictions. Ses prises de position lui valent de faire partie de la Commission Pépin-Robarts sur l’unité canadienne. Puis c’est le saut en politique active. A partir de 1979, elle siège à l’Assemblée nationale après avoir été élue députée de Prévost dans les Laurentides, comté où elle habite toujours, quoique son nouveau rôle de sénatrice l’oblige à vivre une bonne partie de l’année à Ottawa.

Solange Chaput-Rolland jette un regard sans complaisance sur le monde politique. « Les femmes éprouvent encore des difficultés à l’intérieur des partis politiques. Le Sénat demeure un club mâle et chauvin. Le nombre de femmes dans la haute fonction publique est toujours insuffisant. Leur présence est pourtant aussi importante sinon plus que celle des femmes ministres ou députées. Enfin, de nombreux problèmes inhérents à la condition des femmes sont loin d’être réglés. »

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« Femmes de ma province, nous avons besoin de vous pour édifier l’avenir de vos fils et de vos filles. Il ne s’accomplira pas dans l’ordre national et provincial, si vous en êtes exclues. Toute la législation sociale vous intéresse au plus haut point, toute l’économie de la province vous affecte. (…) Votre influence doit se faire sentir dans la vie publique, comme dans la vie familiale, car les problèmes sont d’une telle complexité que nous avons besoin de toute votre collaboration. » (Adélard Godbout à l’occasion de l’octroi du droit de vote aux femmes, 1940). Cité par Michèle Jean dansQuébécoises du 20e siècle, Éd. du Jour, 1974, p. 229.

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Irène Lussier, célibataire, place l’équité salariale en tête de sa liste des objectifs encore à réaliser. A cause sans doute des inégalités qu’elle a vécues au cours de sa carrière d’enseignante. Son indignation est d’autant plus vive qu’elle a surmonté bien des obstacles pour se donner de l’instruction».

Issue d’un milieu ouvrier, Irène Lussier a d’abord travaillé dans une imprimerie. En 1938, à 25 ans, elle subit le pensionnat pour faire, son école normale. Elle devient « la seule fille instruite de toute la famille », ce que les hommes de son entourage n’apprécient guère. Est-ce pour cela qu’elle ne s’est jamais mariée? « Non, dit-elle. Ne pouvant marier celui que j’aimais, j’ai décidé que ce ne serait personne d’autre. »

En 1940, au moment où les Québécoises obtiennent enfin le droit de vote, sa joie est vive d’avoir maintenant son mot à dire. Mais cette joie n’est pas partagée par ses proches. Nous avions toutes les misères du monde à envoyer ma mère voter; elle disait qu’elle n’était pas assez instruite… Renaude Lapointe, sénatrice à la retraite depuis janvier 1987, avait pour mère une femme qui avait par contre plus d’instruction que de droits! Pensez donc, le député du comté lui faisait écrire ses discours! Ma mère était une féministe avant l’heure qui, de Disraeli, suivait passionnément les pèlerinages des suffragettes à Québec. Lorsqu’une délégation se mettait en branle, elle appelait une amie du village: « Je me demande si c’est pour cette année. » Au retour, son commentaire était bref: « Pauvres nous autres! »

En 1940, Renaude Lapointe a déjà amorcé sa carrière de journaliste. Elle travaille au Soleil de Québec. Elle écrit, en cachette, à la demande du rédacteur en chef, des éditoriaux qui ne sont pas signés selon la coutume de l’époque. Chaque texte lui rapporte trois dollars. Elle ne se rappelle pas que la question du vote des femmes ait suscité un gros débat dans la population. « Pas autant que le Lac Meech, en tout cas.» Lorsque enfin, la loi est votée, les femmes sont contentes bien sûr, mais «nous avions attendu tellement longtemps que nous avons simplement poussé un soupir en disant enfin! »

Pour qualifier la position du clergé, elle ose un mot: « Dégueulasse. » « Le mot n’existait pas à l’époque, mais la réalité était la même. Je suis une bonne catholique, mais force m’est de reconnaître que l’Église défendait une position moyenâgeuse. »

Elle retrouve sa colère d’antan lorsqu’elle évoque l’attitude d’une forte majorité de femmes. « Rien ne me choquait davantage que d’entendre des femmes dire: « A quoi sa sert d’aller voter? » ou « Je vais voter comme mon mari pour ne pas annuler son vote. » Ma réponse était véhémente: « Vous n’avez pas de tête, vous, madame? Il vous faut vous servir de celle de votre mari? » Beaucoup de femmes ne connaissaient rien à la politique. Quand elles posaient des questions à leurs maris, ceux-ci se contentaient de répondre: « Vote bleu » ou « Vote rouge ». Tout cela me rendait furieuse. »

Renaude Lapointe n’a jamais eu à subir un tel affront: elle est restée célibataire. Cet état a sans doute facilité sa brillante carrière. Après le Soleil, il y a eu La Presse dont elle a été la première femme éditorialiste, puis le Nouveau Journal. Elle a signé de nombreuses collaborations, notamment pour les magazines Time et Life et pour les réseaux français et anglais de Radio-Canada. En 1970, la politique prend une place plus active. Elle est nommée déléguée du Canada aux Nations Unies, un siège qu’elle occupera pendant trois sessions. Elle devient sénatrice en 1971. Elle sera même oratrice du Sénat de 1974 à 1979. Comme quoi, en cinquante ans, la situation politique des femmes a fait un bond!

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« Et dites-nous, (Messieurs), dégagés de votre égoïsme, qui vous apporte moins de bonheur que vous semblez le croire, – dites-nous si vous seriez satisfaits si, un jour, la femme se proclamait votre souverain arbitre et se chargeait, comme vous le faites béatement depuis des siècles, de vous dicter totalement votre ligne de conduite, se constituant l’unique juge de votre destinée. Vous protesteriez à bon droit contre un tel état de choses, n’est-ce pas? Eh bien, nous inspirant des paroles du souverain maître, « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent », permettez-nous d’élire nos législateurs. » (Idola Saint-Jean, discours radiodiffusé la veille d’une des présentations annuelles du projet de loi du suffrage féminin, en 1931). Cité par Michèle Jean dans Québécoises du 20e siècle, Éd. du Jour, 1974, p. 222-223.

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