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Photographie du mur où est inscrit la Casa del Migrante.

Mexique : le périlleux voyage des migrantes centraméricaines

par 

Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

Cher et dangereux, le périple des migrants au Mexique est parsemé d’extorsions et de violence. Et pour les femmes, les « faveurs » sexuelles servent souvent de passeport vers le prochain segment de route.

À la Maison du migrant de Saltillo, à quatre heures de route de la frontière texane, les nouveaux arrivants sont dûment enregistrés et fouillés avant de pouvoir profiter d’un dortoir et de quelques repas. Alejandra est une des rares femmes (elles étaient cinq sur une cinquantaine de migrants, lors de notre passage) à faire une halte entre ces hauts murs de béton. Elle a peur, confie-t-elle, mais un peu moins que lors des dernières semaines : elle a rencontré trois nouveaux compagnons de voyage, Guatémaltèques comme elle. Ils embaucheront le même passeur pour se rendre au Texas, à cinq heures de route. Ils traverseront le Rio Grande à la nage, de nuit. Cela leur coûtera 4 000 $ US chacun.

Elle a tout d’une miraculée, Alejandra. Jusqu’à l’État de Veracruz, au sud-est de Mexico, elle voyageait avec deux camarades, en train et en bus, le tout entrecoupé de longs segments à pied. Ils ont échappé à plusieurs courses-poursuites avec les officiers de l’Institut national de migration (INM), l’autorité chargée de traquer les sans-papiers. Jusqu’à ce poste de contrôle où ses deux compères sont arrêtés et sortis manu militari du bus. En revanche, l’INM ne demande pas à voir les papiers de la jeune femme de 31 ans. Elle arrive seule dans la ville de Minatitlán, à 2 h du matin.

Elle décide alors d’acheter un billet pour se rendre à Córdoba, l’arrêt suivant sur la ligne. « Au moment de remonter dans le bus, le chauffeur s’est rendu compte que j’étais une migrante. Il m’a demandé si je voyageais avec les deux gars qui avaient été arrêtés. J’avais peur, j’ai répondu que oui. »

« À partir de Minatitlán, c’est son collègue qui prenait le volant. Il n’y avait qu’une dizaine de personnes dans le bus. J’étais assise au fond. Il est venu s’asseoir à côté de moi. Et il m’a posé la main sur la cuisse. J’ai ressenti un profond dégoût. Je me disais : “Que va-t-il me faire? Il va me demander quelque chose… Qu’est-ce que je fais? Si je refuse, il va me livrer à l’Immigration.” Il m’a dit : “Tu as peur, n’est-ce pas? Mais pourquoi es-tu seule? Si j’avais su que toi aussi tu étais une migrante, je t’aurais dénoncée à l’INM. Mais bon, tu as de la chance.” Il montait sa main toujours un peu plus haut. J’ai prié Dieu pour qu’il s’arrête. Je n’ai rien fait non plus pour l’enlever. Je n’ai pas bougé. J’ai fermé les yeux, je me suis collée contre la fenêtre. J’imagine qu’il était fatigué, il a laissé sa main sur ma jambe pendant trois heures, et il s’est endormi. En arrivant à Córdoba, j’ai repoussé sa main doucement, pour qu’il ne sente rien, et je suis descendue. »

L’agression, partout, tout le temps

Ce type de situation est omniprésent sur les routes du Mexique. Amnistie internationale affirme que 60 % des migrantes sont victimes d’agressions sexuelles lors de leur traversée du pays. Mais d’autres organisations estiment que ce chiffre pourrait en réalité s’élever à 80 %. De nombreuses femmes ne dénoncent pas les crimes dont elles sont victimes, car s’adresser à la police, c’est prendre le risque d’être déportée.

Avocat à la Maison du migrant de Saltillo, Javier Martínez s’occupe d’enregistrer les plaintes des migrants et de leur donner suite. Il confirme la sous-estimation des agressions contre les femmes. « Beaucoup n’osent pas parler car leurs agresseurs les menacent, elles et leur famille. Et c’est compliqué pour elles de me parler de ça à moi, un avocat qu’elles ne connaissent pas. Il faut d’abord qu’elles s’ouvrent à leur mère ou à leur sœur au téléphone. » D’ailleurs, selon Me Martínez, les hommes déposent plus de plaintes que les femmes.

Bien sûr, l’ensemble du peuple migrant est confronté aux dangers de la route, où la faune des extorqueurs prend différents visages : policiers fédéraux et municipaux, agents de l’INM, bandits de grand chemin ou membres du crime organisé. Ils demandent une somme d’argent pour laisser la voie libre. Les hommes s’en sortent souvent en se départissant de toutes leurs possessions, souliers compris. Quant aux femmes, qui représentent 20 à 25 % des migrants, elles devront accorder des faveurs sexuelles — parfois, elles coucheront avec un policier pour laisser passer le groupe d’hommes avec qui elles voyagent. « Presque toutes les femmes commencent à prendre la pilule contraceptive avant de quitter leur pays, car elles savent qu’elles seront violées », explique Javier Martínez. Les réseaux criminels en contraignent certaines au travail forcé, qui prendra la forme d’esclavage ou de prostitution.

Photographie des migrants accompagné du Père Solalinde.
© Rémy Bourdillon

À la maison du migrant d’Ixtepec. Tout en avant : le père Alejandro Solalinde, directeur de cette maison et l’un des plus grands défenseurs des droits des migrants au Mexique.

À l’autre bout du pays, dans la chaleur suffocante d’Ixtepec, grosse bourgade de l’État d’Oaxaca, Paola Quiñonez travaille comme bénévole à la Maison du migrant. Les jeunes yeux de cette Hondurienne de 22 ans en ont déjà beaucoup vu. « Au Chiapas, un policier municipal m’a pris les 1 500 pesos (120 $ CA) que j’avais sur moi, tout en me précisant que c’est parce que je payais qu’il ne me violait pas, raconte-t-elle. Près de la frontière américaine, j’ai été séquestrée par le crime organisé avec 114 autres personnes, dont des enfants. On a été sauvés par une opération policière. » Munie du « visa humanitaire » que les migrants victimes de délits en chemin peuvent demander, elle a décidé de rester au Mexique afin de s’impliquer auprès des clandestins, notamment les femmes, dont elle écoute attentivement les histoires. « Ce qui me chagrine le plus, c’est que bien souvent, ce sont les migrants eux-mêmes qui abusent d’elles. La pire chose que j’ai vue, c’était dans le train : une femme criait car sept migrants l’agressaient. Et je ne pouvais rien faire. »

L’adieu à la Bestia

Le train, c’est la légendaire Bestia, ces convois de marchandises que les migrants harponnent. Il s’agit de la manière la plus rapide et la moins chère de traverser le pays, mais c’est aussi un coupe-gorge fréquenté par des bandits faisant payer un droit de passage. Agripper ce train peut être un cauchemar pour les femmes, généralement moins fortes que les hommes, comme en témoigne Alejandra. « Un jour, la Bestia m’a traînée sur 250 m. Je n’arrivais pas à me hisser, mes pieds raclaient le sol. J’ai fini par lâcher prise, je me suis ouvert la main et les genoux. Mais j’ai réussi à me relever et à monter sur un des derniers wagons », conclut-elle, pas peu fière.

José Luis, le nouvel ami avec qui elle voyagera jusqu’aux États-Unis, la trouve chanceuse. « J’ai vu une femme tomber entre deux wagons et se faire couper en deux par le train », raconte-t-il. Parfois, un migrant attentionné actionne le frein d’urgence pour permettre aux femmes de monter. Mais cela irrite d’autres passagers clandestins, car il y a alors un risque que le machiniste appelle la police migratoire.

Photographie d'enfants regardant le train Bestia.
© Rémy Bourdillon

Des enfants regardent passer la légendaire Bestia, ce train de marchandises que les migrants harponnent.

En août 2014, le gouvernement mexicain Peña Nieto, avec la bénédiction des États-Unis, a adopté le programme Frontera Sur (Frontière Sud), dont le but officiel est de protéger les migrants, surtout les mineurs. L’une des principales résolutions de ce programme est d’empêcher l’accès à la Bestia par plusieurs moyens : surveillance accrue, nouveaux wagons offrant moins de prise, érection de murs le long des rails, meilleur entretien des voies afin que le train prenne plus de vitesse. Depuis, il n’y a presque plus âme qui vive sur les wagons-silos de la Bestia. Si les migrants l’empruntent ponctuellement, il est inimaginable de traverser tout le Mexique en train, comme avant.

Désormais, les sans-papiers utilisent la route — où, là aussi, les guérites de l’INM poussent comme des champignons —, en bus ou à pied. Conséquences de ce changement : un périple plus long et plus cher, davantage de rencontres avec les différents échelons de police et, donc, des périls démultipliés pour les femmes. « Si les femmes étaient exposées au viol, elles le sont maintenant encore plus », résume Paola Quiñonez.

Migrants pourchassés, criminels en santé

Plus d’un an après la mise en place du programme Frontera Sur, tous les organismes de défense des droits de la personne abondent dans le même sens : cette initiative, qualifiée de « chasse aux migrants » et qui a transformé le Mexique en sous-traitant des services douaniers américains, n’a pas endigué le flux de clandestins. Causes de leur fuite, pandillas (gangs de rue) et pauvreté sévissent encore en Amérique centrale. Parallèlement, au Mexique, la lutte contre le crime organisé (autre promesse du controversé programme) est un échec.

Le seul « succès » de Frontera Sur se situe du côté de la répression de la migration : entre janvier et mai 2015, près de 68 000 personnes ont été déportées du Mexique — 72 % de plus que pendant la même période l’année précédente. En 2014, le nombre de femmes détenues par l’INM a également bondi de 70 %. Mais ces chiffres restent bien loin de la réalité des migrants, qui ne peuvent calculer que le nombre de leurs mésaventures et les sommes qui leur sont extorquées.

Alejandra, elle, compte les contrôles migratoires qu’elle a traversés seule en bus depuis Minatitlán : « Une dizaine… Béni soit Dieu, on ne m’a jamais demandé mes papiers! fait savoir celle qui a raison de croire aux miracles. En arrivant à Saltillo, j’ai enfin pu appeler mes fils, à qui je n’avais pas parlé depuis deux semaines. » C’est là l’unique espoir de milliers de familles, du Nicaragua jusqu’au Guatemala : que, malgré les extorsions et le viol, le téléphone continue de sonner…

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