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Photographie de Justin Trudeau, premier ministre du Canada en 2015.

Justin Trudeau et le mirage de la diversité

par 

Étudiante en droit à l'Université McGill et diplômée en journalisme de l'UQÀM. Elle s'intéresse aux enjeux féministes, à travers son blogue sur le site du journal VOIR. Elle collabore également au magazine L’actualité web ainsi qu'à la chronique, la Chaire des genres, de l'émission Médium Large à Ici Radio-Canada Première.

Si on jouait au bingo de la diversité, Justin Trudeau remporterait sans doute le gros lot, avec une carte pleine. Les progressistes ne peuvent rien reprocher à la composition de son caucus : paritaire, diversifié. Le premier ministre mérite un autocollant en forme d’étoile dans son cahier.

Les rôles attitrés déjouent les stéréotypes : un homme au ministère de la Famille, un sikh à la Défense nationale, une athlète paralympique aux Sports… Certaines nominations sont porteuses d’une symbolique forte : une femme autochtone à la Justice, par exemple. Un signal clair, alors que la commission d’enquête que Stephen Harper s’est entêté à refuser durant des années sera manifestement mise sur pied à l’issue d’une consultation auprès des familles et des proches des femmes autochtones. C’est bien.

Il s’est bien sûr trouvé plusieurs marchands d’opinions pour déplorer le souci accordé par Justin Trudeau à la parité au sein de son caucus. Un tel souci reposerait semble-t-il sur un raisonnement « essentialiste », que les féministes sont d’ailleurs les premières à rejeter. Ne poussent-elles pas les hauts cris dès qu’on véhicule des stéréotypes de genre? font-ils remarquer. Pourquoi, alors, insister sur la présence des femmes en politique? Puisqu’on dit les femmes aussi compétentes que les hommes, ce critère ne devrait-il pas présider seul à l’attribution des postes ministériels?

Certains ont même été jusqu’à affirmer que « forcer » la parité en politique revient à présumer de la compétence des femmes. Cela n’a pourtant rien à voir. Exiger la parité, ce n’est pas prétendre que les femmes feraient forcément de meilleures ministres, ni même qu’elles se comporteraient différemment de leurs collègues masculins. Pour paraphraser la philosophe Françoise Collin : on n’est pas féministe parce que les femmes sont bonnes, mais parce qu’elles sont injustement traitées.

De la même manière, les revendications pour la parité ne présupposent pas que les femmes sont plus aptes à « bien gouverner » par nature. Les revendications pour la parité mettent simplement en relief le fait que les aptitudes des femmes ne suffisent pas à leur donner accès aux postes de pouvoir, ce qui est injuste.

Ainsi, lorsqu’un premier ministre constitue un caucus paritaire, il reconnaît simplement, sans présomptions ni lunettes roses quant aux compétences des candidates sélectionnées, que les femmes n’ont pas bénéficié et ne bénéficient toujours pas d’un traitement équitable au sein de nos institutions démocratiques. Il ne s’agit pas de retirer aux hommes des opportunités d’accéder à certains postes, mais de veiller au partage de fonctions qui, jusqu’ici, étaient octroyées à ces messieurs par défaut.

Bien sûr qu’on ne peut pas affirmer que la seule « nature » des femmes transformera les façons de gouverner. Les femmes n’ont pas le monopole de la gouvernance éthique, elles ne sont pas plus « morales » que leurs collègues. Leur accès aux postes de pouvoir ne garantit pas non plus des gains en matière d’égalité hommes-femmes. Les femmes peuvent très bien endosser des politiques susceptibles d’aggraver les inégalités entre les sexes.

Faut-il rappeler que l’ex-ministre fédérale de la Condition féminine, Kellie Leitch, était contre l’avortement? La sensibilité féministe n’est pas infusée à toute femme qui se voit confier les rênes d’un ministère, loin de là. Toutefois, on peut au moins dire une chose au sujet des femmes qui gouvernent : même si elles n’ont pas toutes les mêmes lectures du monde et des événements, leur expérience de la politique et, plus généralement, de la vie en société diverge de celle des hommes en certains points, d’abord parce qu’elles ont forcément fait l’expérience de l’inégalité entre les sexes, à un moment ou à un autre. Ainsi, lorsqu’elles doivent prendre une décision, elles réfléchissent en adoptant un point de vue différent — point de vue nécessairement informé par l’expérience qu’elles ont pu faire des inégalités femmes-hommes.

C’est mince et un peu court, dira-t-on, et les bienfaits à moyen et long termes de la parité demeurent largement spéculatifs. Il faut en convenir. C’est d’ailleurs pour cette raison que la parité se pose comme un premier pas, modeste mais nécessaire, à la résorption de ce qu’il reste d’inégalités femmes-hommes. Il faut cependant reconnaître que ce souci pour la parité — tout comme pour la diversité — en politique n’est pas qu’un fétiche de la gauche, mais une question de légitimité démocratique.

Pour en revenir à Justin Trudeau, s’il a franchi ce premier pas nécessaire, il faut éviter les débordements d’enthousiasme. Le premier ministre a marqué un précédent historique qui tardait à arriver. Il l’a d’ailleurs souligné lui-même, avec sa (désormais célèbre) déclaration laconique, mais évocatrice : après tout, nous sommes en 2015! Nos gouvernements devraient être paritaires et diversifiés sans qu’on ait à y prêter attention. En forçant un peu les choses, Justin Trudeau a fait preuve d’audace.

Mais il faut garder en tête que les enjeux symboliques, ce n’est pas tout. Il ne faudrait pas que les mots diversité et parité deviennent une carte marketing vouée à séduire les progressistes, afin d’ensuite pouvoir compter sur leur appui pour gouverner en paix — c’est-à-dire sans se soucier de ce qui constitue réellement un frein à l’accès de certaines catégories d’individus aux sphères décisionnelles.

Rappelons que si, à ce jour, les femmes ou les minorités culturelles sont sous-représentées dans les lieux de pouvoir, c’est en bonne partie parce que ces personnes font face à des obstacles matériels bien réels. Il faudra plus que quelques nominations bien intentionnées pour les lever. Une juste proportion de femmes au sein d’un caucus ne signifie pas que la moitié féminine de la population se verra offrir les outils et les opportunités nécessaires pour accroître son autonomie et échapper à la précarité. Qu’elles soient équitablement représentées au Parlement ne changera rien au fait que les femmes, dans l’ensemble, demeurent plus pauvres que les hommes, qu’elles sont toujours victimes de violence, qu’elles peinent encore à avoir accès aux services de garde dont elles ont besoin, etc. De la même manière, le fait qu’on nomme une ministre d’origine autochtone ne résoudra pas, comme par magie, la marginalisation de ces peuples et le mépris exprimé trop souvent à leur égard.

À moins, bien sûr, que le premier ministre se montre réellement à la hauteur des attentes qu’il a fixées en constituant son gouvernement. Il est encore trop tôt pour dire s’il saura faire preuve du courage politique qu’il faudrait pour faire du Canada une société plus juste et égalitaire. Mais chose certaine, il a lui-même placé la barre très haut avec son caucus. Il a d’ailleurs momentanément ému la gauche. Mais les déceptions pourraient être amères. Il a promis beaucoup de choses à beaucoup de gens qui, dans quelques mois, n’auront pas oublié ce qu’on leur a fait miroiter.

Soulignons que déjà, sur le plan économique, il y a risque de déchanter. L’enthousiasme du nouveau gouvernement par rapport à la ratification du Partenariat transpacifique ne tarit pas. Or, on connaît les impacts délétères de ces traités mastodontes sur les travailleurs, ainsi que sur la capacité des États « partenaires » à gouverner dans l’intérêt de leur population. Les femmes étant généralement plus pauvres que les hommes, et puisqu’elles occupent déjà des emplois plus précaires — d’autant plus si elles sont issues des minorités culturelles —, elles pourraient être durement touchées par la libéralisation accrue de certains secteurs de l’industrie.

Doit-on en déduire que le gouvernement Trudeau s’intéresse à l’égalité tant qu’il ne s’agit pas d’opposer résistance aux impératifs du Capital?

Par ailleurs, le nouveau président du Conseil du trésor, Scott Brison, accusait récemment les conservateurs d’avoir laissé les « coffres vides ». Nous servira-t-on encore une fois cette rengaine qu’on connaît? Pour réparer les bévues du gouvernement précédent, il faudra revoir certaines promesses.

Ces deux exemples seraient-ils le prologue d’une série de déceptions? Les prochains mois nous diront si le gouvernement nouvellement élu se montre à la hauteur de l’image habile qu’il s’est construite.

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