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Photographie du drapeau de la Suède

Au pays des politiciens féministes

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Le premier ministre suédois est féministe. « Un fervent féministe », pour reprendre les mots de l’ancien soudeur devenu chef du gouvernement l’automne dernier. Et à Stockholm, ça ne fait broncher personne. Dans la capitale nordique, vous n’auriez pas assez de vos 10 doigts pour compter les élus masculins s’affichant publiquement féministes. Et ici, on en dénombre combien?

À la présidence du syndicat suédois des métallurgistes, Stefan Löfven a parfait ses qualités de médiateur; sa carrure et sa gueule de boxeur n’ont certainement pas nui à asseoir sa crédibilité à la table de négociations. Mais pendant toutes ces années passées à représenter le monde ouvrier, ce que le néo-politicien a façonné pour ensuite l’inviter à entrer au Parlement par la grande porte, c’est sa réflexion sur l’égalité des genres.

« Le nouveau gouvernement suédois en est un féministe, a annoncé à son arrivée au Riksdag le premier ministre social-démocrate. Nous lutterons contre les rôles et les structures genrés qui empêchent les gens d’aller de l’avant. Les femmes et les hommes bénéficieront d’un pouvoir égal leur permettant de façonner notre société et leur propre vie. » Löfven a également instauré le nouveau concept de « politique étrangère féministe », que mène depuis trois saisons, non sans casser quelques œufs, la chef de la diplomatie suédoise, Margot Wallström. La ministre, qui ne fait pas copain-copain avec l’Arabie saoudite, a expliqué que la lutte pour l’égalité des sexes était une condition sine qua non à la réalisation des objectifs suédois en matière de politique internationale.

Gudrun Schyman aime bien penser qu’il y a un peu d’elle là-dedans. Bien que la sexagénaire ne siège pas au Parlement, celle qui a fondé il y a 10 ans le parti Initiative féministe (Feministiskt initiativ ou FI) ne sous-estime pas son ascendant sur les orientations égalitaires de la nouvelle coalition de gauche au pouvoir.

Photographie de Gudrun Schyman.

« À partir du moment où les politiciens se proclament féministes, on les pousse à proposer et à mettre en place des politiques qui favoriseront une société égalitaire. »

Gudrun Schyman, fondatrice du parti Initiative féministe (Feministiskt initiativ ou F1)

« Avec le succès que FI a obtenu lors de la dernière campagne électorale – ses appuis sont passés de 0,4 % à 3,1 % en quatre ans, ce qui demeure toutefois sous la barre des 4 % nécessaires pour siéger au Riksdag –, le parti a réussi à imposer ses idées dans les débats, à influencer les plateformes. Les chefs des différents partis, particulièrement les partis de gauche, ont compris que c’était politiquement intelligent d’adopter cette étiquette féministe », croit Annika Bergman Rosamond, chargée de cours au Département de science politique de l’Université de Lund. La BBC écrivait récemment que le féminisme est devenu une force politique en Suède, beaucoup à cause de Mme Schyman. Mais ça ne date pas d’hier.

L’homme moderne suédois est féministe

Au début des années 2000, le premier ministre (1996-2006) Göran Persson annonçait publiquement être féministe : « Je suis féministe depuis que je suis social-démocrate. » À droite, Anders Borg (du parti Moderaterna), qui arborait la queue de cheval lorsqu’il était ministre des Finances (2006-2014), se décrit depuis une décennie comme féministe. Le libéral Jan Björklund (Folkpartiet) a martelé lors de la plus récente campagne électorale que la Suède avait besoin de « féminisme sans socialisme », 13 ans après la parution du livre de son cousin politique, Lars Leijonborg (Folkpartiet), Le féminisme libéral.

Une chorale de barytons féministes autoproclamés qui ne chante pas toujours à l’unisson quand il est question de définition et de fond. Mais sur la forme, un chœur plutôt non controversé, selon l’universitaire qui coordonne un groupe de recherche sur le genre et la politique. « La Suède est un état féministe. En ce sens que les droits des femmes et l’égalité des genres font partie de l’identité suédoise. Il n’est donc pas inusité d’entendre un élu masculin dire qu’il est féministe », explique Mme Bergman Rosamond. Après tout, les politiciens sont le reflet de leur société, n’est-ce pas? Sur le site touristique officiel du pays d’ABBA et d’IKEA, vous lirez que « l’homme moderne suédois est un féministe ».

Photographie de Annika Bergman Rosamond.
© Maria Strömvik

« Les chefs des différents partis, particulièrement les partis de gauche, ont compris que c’était politiquement intelligent d’adopter cette étiquette féministe. »

Annika Bergman Rosamond, chargée de cours au Département de science politique de l’Université de Lund.

Ce qui provoque débats et éditoriaux chez les Vikings, c’est lorsqu’un homme de pouvoir contourne la question. Comme en 2014, quand le jeune chef des verts, Gustav Fridolin – ouvertement féministe –, a demandé au premier ministre conservateur Fredrik Reinfeldt (parti Moderaterna) s’il était féministe. En guise de réponse, le leader de centre-droite a préféré réitérer son appartenance politique : « Je suis modéré. » Les sections opinions des quotidiens et les réseaux sociaux ont été inondés.

Bienvenue aux hommes

Occupant l’arène politique depuis 1990, Gudrun Schyman n’est pas une adepte de la non-mixité prônée par certaines féministes. Elle accueille les hommes féministes à bras ouverts. « Être féministe ou pas, ça n’a rien à voir avec le genre. C’est un processus intellectuel qui se passe dans votre cerveau et non entre vos jambes. De plus en plus de gens comprennent que le féminisme ne concerne pas seulement les droits des femmes. Il s’agit aussi du droit des hommes à sortir d’un mode de pensée patriarcal. Une femme n’est pas nécessairement féministe et une personne féministe n’est pas nécessairement une femme. »

La politologue de l’Université de Lund émet pour sa part quelques craintes quant à l’adaptabilité de l’« étiquette » féministe, que les politiciens transforment en y ajoutant « libéral » ou « sans socialisme ». Il faudra garder un œil là-dessus et s’y intéresser, dit la chargée de cours. Ce que compte bien faire la patronne de FI. « À partir du moment où les politiciens se proclament féministes, on les pousse à proposer et à mettre en place des politiques qui favoriseront une société égalitaire », signale Gudrun Schyman.

À Ottawa et Québec

Au Canada, les politiciens qui se présentent comme féministes ne sont pas légion. Du moins, c’est ce qu’on croyait. La Gazette des femmes a contacté les hommes chefs de partis à Ottawa et à Québec, ainsi que le député solidaire Amir Khadir, pour leur demander : Êtes-vous féministe?

Photographie de Manon Cornellier.
Lorsqu’on lui demande pourquoi les politiciens québécois ne disent généralement pas qu’ils sont féministes, Manon Cornellier, chroniqueuse politique, répond qu’on ne leur pose probablement pas la question.

« Oui, absolument, répond Justin Trudeau du Parti libéral du Canada. Je suis un féministe. Je suis marié à une féministe. Je suis le fils d’une féministe. Et j’enseigne à mes trois enfants à être féministes. » Le député de Papineau a par ailleurs promis, dernièrement, la parité hommes-femmes au sein d’un éventuel cabinet libéral.

Le chef de l’opposition officielle, Thomas Mulcair, affirme sans détour : « Oui. Je suis féministe. C’est pour moi une question de principes et de justice. » Le leader du NPD ajoute vouloir « aider à créer une société canadienne dans laquelle [s]a petite-fille et [s]on petit-fils ont des chances égales de réussir dans la vie ».

Gilles Duceppe, de retour à la tête du Bloc québécois, explique : « Si être féministe c’est faire la promotion de plus d’égalité économique, politique, sociale entre les femmes et les hommes, alors oui, je me considère comme un allié des femmes et de leurs revendications, ici comme ailleurs dans le monde. »

Les premiers ministres du Canada et du Québec ont choisi de ne pas répondre. L’équipe de Stephen Harper nous a redirigée vers le ministère de la Condition féminine, et à Québec, le porte-parole de Philippe Couillard a indiqué que ses seuls commentaires seraient : « Le premier ministre, père d’une jeune femme dans la vingtaine, souhaite bâtir une société où l’égalité femmes-hommes n’est pas théorique, mais pratique dans toutes les sphères de notre société. »

La chroniqueuse politique Manon Cornellier n’est pas surprise. « C’est typique des leaders de vouloir se protéger. Stephen Harper ne répond à rien. Par contre, je suis étonnée que Philippe Couillard ne se mouille pas davantage. C’est une occasion ratée de bien paraître », note celle qui écrit dans les pages du quotidien Le Devoir.

Restons à Québec, où le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau, se dit féministe et indique être « profondément convaincu que les hommes ont leur place dans les luttes féministes et qu’ils pourraient et devraient la prendre davantage ». Une idée exprimée également dans la campagne onusienne HeForShe.

De son côté, François Legault de la Coalition Avenir Québec déclare : « À tort ou à raison, par respect pour celles qui ont mené et qui mènent encore aujourd’hui la lutte pour les droits des femmes, je ne suis pas à l’aise, en tant qu’homme, de me dire féministe. »

Finalement, chez Québec solidaire, « un parti fièrement féministe », le seul homme élu, le député de Mercier Amir Khadir, répond être « féministe de toutes les façons : un féministe complet dans le concept, les valeurs, l’aspiration, et incomplet dans le partage des tâches, dans les manières et parfois les réflexes, plus paternalistes que macho ».

Cinq des huit politiciens interrogés affirment donc être féministes. Une proportion presque suédoise. Alors pourquoi avons-nous l’impression de les entendre pour la première fois se définir ainsi? « Parce qu’on ne leur a jamais posé la question », répond sans hésiter Manon Cornellier, qui couvre la politique depuis 30 ans et ne se souvient pas avoir entendu de telles déclarations.

L’analyste ajoute que les réponses des élus québécois représentent la mentalité québécoise qui évolue. « Ce n’est pas une surprise de voir ces hommes s’afficher comme féministes, c’est cohérent avec les idées qu’ils défendent. »

Cohérent, et certainement encourageant, à condition qu’il s’agisse de réelles convictions qui se transposeront en actions.

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1 Réaction

  1. turlais

    en islande une 1iere ministre elue pour 3 mandats successifs par une majorite de votants-males , c est pas du feminisme ???

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