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Illustration d'un bonhomme blogueur

Le proféminisme vu par trois blogueurs

par 

Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

Qu’ont en commun Rabii Rammal, Murphy Cooper et Mathieu Charlebois? Les trois bénéficient d’une belle tribune sur des blogues populaires (La Presse+, Nightlife et L’actualité), et surtout, ils abordent de front des sujets chauds touchant à la condition des femmes.

Rabii Rammal

Diplômé de l’École nationale de l’humour, Rabii Rammal a blogué un an pour le magazine Urbania avant d’être approché par La Presse+ en 2014. Il se sert de ses tribunes pour rapporter des conversations qu’il a dans la « vraie vie » avec des gens de son entourage. Chère grosse truie, une chronique qui débute par « J’espère que tu liras en entier cette lettre que je t’adresse. T’es grosse. T’aimais un gars, le gars t’aimait pas », est tirée d’une histoire vraie. « C’est quasiment recopié mot pour mot d’une discussion que j’ai eue avec une collègue. »

Photographie de Rabii Rammal.

« Tout ce que je fais, dans mes textes, c’est de mettre en relief les inégalités entre les sexes dont je suis témoin. »

Rabii Rammal, humoriste et blogueur à La Presse+

Chère grosse truie a été sélectionnée par le metteur en scène Alexandre Fecteau, qui devait en intégrer des extraits à sa relecture des Fées ont soif de Denise Boucher, présentée au Théâtre de la Bordée en 2014, avant que les plans changent. Idem pour ses textes Chère blonde du gars qui trippe anus bleaché, Chère danseuse nue et Chère barmaid articulée qui m’a parlé de one night stand. Blogueur proféministe, Rabii Rammal? « Je dirais que mes propos sont parfois proféministes. Mais moi, les étiquettes, ça ne me fait pas tripper tant que ça. Tout ce que je fais, dans mes textes, c’est de mettre en relief les inégalités entre les sexes dont je suis témoin. »

Ses billets récoltent parfois des commentaires virulents, mais l’auteur ne prend pas le temps de répondre à tous. « Par exemple, j’ignore ceux qui s’inscrivent dans une théorie conspirationniste voulant que je sois un homme rose qui répond aux ordres de ses patronnes féministes. »

L’humoriste affirme ne pas se censurer. « Tout sujet polarisant va créer des réactions polarisées. Tu dois vivre avec le fait que certains lecteurs ne seront pas d’accord. » Cela dit, le vingtenaire estime qu’il a le devoir de traiter n’importe quel sujet complexe – le viol ou les stéréotypes de genre en faisant partie – avec le sérieux et le respect qu’il mérite. « En écrivant ce genre de billets, je suis conscient qu’une femme sur trois a vécu à un moment de sa vie une agression sexuelle, ce qui équivaut donc potentiellement à un tiers de mon lectorat féminin. »

Murphy Cooper

Actif sur le webzine Nightlife sous le pseudonyme Le Détesteur, Murphy Cooper ne fait pas dans la dentelle. Avec des titres de chroniques comme J’irai vomir dans ta section rose ou « Sois pas fâché, j’peux te faire une pipe, si tu veux », on comprend qu’il a horreur du décorum. Au téléphone comme dans ses billets, la voix est claire et assumée : « Moi, je fais du Web, et je vais parler de la façon dont j’ai envie de parler. »

Photographie de Murphy Cooper.
Lorsqu’il est question de conditions des femmes, Murphy Cooper, alias Le Détesteur, croit que certains hommes ont peur de perdre leurs privilèges et que ça les empêche de voir clair dans tout ça.

Le jeune trentenaire ne s’affiche pas ouvertement proféministe et ne fait partie d’aucun groupe féministe sur Facebook, car il considère que « là n’est pas [s]a place », mais il aborde de manière récurrente les thèmes de la violence faite aux femmes et des stéréotypes de genre. « En 2012, j’ai parlé pour la première fois de la culture du viol sur mon blogue. Il y a eu tellement de réactions violentes de la part de gars qui niaient à la fois cette réalité-là et celle de la pertinence du mouvement féministe que je me suis dit : “C’est grave! Il faut absolument que je continue d’écrire sur ce sujet-là.” »

Si les sujets proféministes en général créent un certain malaise chez ses lecteurs et lectrices, il affirme que c’est lorsqu’il traite de la culture du viol en particulier que l’impact est le plus grand. « Mon inbox devient surchargé de témoignages de femmes, ainsi que de courriels d’hommes qui me remercient de leur avoir ouvert les yeux. Des enseignants au secondaire, au cégep et à l’université m’écrivent pour me dire que leurs étudiants me lisent, et qu’ils en parlent en classe. »

L’univers farfelu et cru du blogueur qui se décrit comme un humoriste pédagogue attire surtout un lectorat dans la vingtaine. « Des gens m’arrêtent dans la rue pour prendre des selfies avec moi… » Sur sa page Facebook, suivie par près de 15 000 personnes, les commentaires abondent. « Certains lecteurs sont choqués par les commentaires misogynes de certains hommes. D’autres au contraire se reconnaissent dans ces propos. Durant toute la semaine qui suit la publication d’un billet, je suis en mode discussion sur ma page pour confronter ces perceptions. Je réponds à tous les commentaires peu édifiants, et je laisse aussi les autres répondre, car c’est enrichissant pour tout le monde. Certains ne participent pas, mais il y a un déclic qui se fait dans leur tête. Ils se disent : “ Comment ça un gars comme Cooper, qui parle de la condition de la femme sur le Web, se fait autant ramasser? ” Ensuite, ils en parlent avec les femmes autour d’eux. »

Murphy Cooper estime que des donneurs de leçons au masculin sur le Web, il y en a beaucoup. « Je ne fais pas d’ingérence dans le mouvement féministe, et l’écho est bon de ce côté-là. On m’a dit que Martine Delvaux [NDLR : professeure de littérature des femmes, essayiste et féministe] envoyait des gens vers ma chronique. » Le blogueur se contente, à sa manière, de vulgariser un message. « Voyez, je suis un homme, et je ne trouve pas ça ridicule ce que les féministes expriment. C’est ça que je dis. Et malheureusement, à certains hommes, ça leur prend ça pour comprendre… »

Dans les débats qui ont lieu dans les médias sociaux, il y a une tendance, selon lui, à tout ramener vers soi. « Quand on parle de condition féminine, c’est mille fois pire : au lieu de se livrer à une véritable réflexion, certains hommes vont réagir négativement, car ils ont l’impression qu’on veut leur enlever quelque chose. Ils ont peur de perdre leurs privilèges, et ça les empêche de voir clair dans tout ça. »

Mathieu Charlebois

Blogueur sur le site du magazine L’actualité, Mathieu Charlebois a comme mandat d’écrire des textes drôles sur la politique et la société. « Je peux écrire n’importe quoi. Si une nouvelle me permet d’aborder la question du féminisme, je le fais. Parce que le discours inverse du féminisme est plein de trous, et que ma job, c’est de pointer les trous. »

Photographie de Mathieu Charlebois.

« Les hommes doivent faire attention de ne pas monopoliser dans l’espace public une discussion qui n’est pas la leur. »

Mathieu Charlebois, blogueur sur le site du magazine L’Actualité

Dans le billet Les filles ne sont pas drôles, il mentionne au passage un crime misogyne aux États-Unis, l’enlèvement de jeunes filles au Nigeria, l’assassinat de femmes autochtones, et les agressions sexuelles dans l’armée. « J’ai écrit cette chronique une semaine où il y avait plein de nouvelles tragiques sur la condition de la femme. »

Ailleurs, dans un de ses tweets, il écrit : « Si tu penses qu’on vit dans une société matriarcale postféminisme, “poste” la photo d’une aisselle féminine poilue et “checke” les commentaires. » « Le Journal de Montréal, avait publié un article sur la mode de ne plus se raser les aisselles, raconte-t-il. Les commentaires sous le texte en ligne étaient hallucinants! Un article sur une nouvelle mode d’égorger les chats n’aurait pas suscité des réactions plus violentes… »

Et sur son blogue? Disons que les billets proféministes font plus réagir que ceux sur la politique fédérale. « J’ai lu ça sur un blogue : “Les commentaires sous un article féministe ont tendance à prouver l’utilité de l’article féministe.” C’est assez vrai! » dit le trentenaire.

Quand il écrit, c’est pour se faire le relais d’une étude, de réalités qui existent, chiffres à l’appui. « Mes textes servent à donner des outils à ceux qui veulent soutenir ces idées-là. Il n’y en a aucun qui a fait changer d’idée qui que ce soit. Un livre, un essai, peut-être… Ma contribution fait partie d’une démarche plus large. C’est une brique dans un mur en construction. »

Après avoir rédigé plusieurs textes sur la condition des femmes, le blogueur a pris une pause. « Je n’ai rien écrit sur le mouvement #AgressionNonDénoncée, parce que je considérais que ma job de gars, ce n’était pas d’écrire un 48e billet sur le sujet, mais d’écouter et d’encourager les autres à écouter. » Tout comme Francis Dupuis-Déri (lire l’article), Mathieu Charlebois estime que les hommes doivent faire attention de ne pas monopoliser dans l’espace public une discussion qui n’est pas la leur. « Oui, on a le droit d’y participer, mais si on est toujours au micro, il y a quelque chose qui ne marche pas! »

Koriass féministe

Le 13 juillet dernier, l’artiste hip-hop québécois Koriass faisait paraître sur le blogue d’Urbania un billet intitulé « Natural Born Féministe », dans lequel on pouvait lire : « Je vais me faire pitcher des roches en disant que je suis féministe. Parce que le mot féministe aujourd’hui, c’est péjoratif. Ce qu’on voit en l’entendant c’est des femmes moches frustrées qui brûlent leur soutien-gorge ou le FEMEN qui brise des vitrines et smash des chars de la F1. »

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