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En août 2007, 600 volontaires ont posé nus sur le glacier d'Aletsch, en S

Des fesses pour la bonne cause?

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Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

« Cachez ce sein que je ne saurais voir » : la célèbre réplique du Tartuffe de Molière paraît bien désuète en cette ère où la nudité sert à vendre n’importe quoi : bière, parfum, vêtements… Mais lorsque ce sont des organisations humanitaires qui adoptent des techniques de marketing à la morale discutable, doit-on s’offusquer ou applaudir à la créativité ?

En 2007, puis en 2009, l’organisation environnementale Greenpeace s’est associée au photographe Spencer Tunick, reconnu pour ses photos-installations de foules nues dans des lieux publics. Le New- Yorkais a d’abord immortalisé les corps dévêtus de 600 femmes et hommes sur le glacier d’Aletsch en Suisse. Puis, ce sont des Français qui ont été invités à se dénuder pour la séance photo de Tunick dans un vignoble du sud de la Bourgogne. Dans les deux cas, le but était de « mettre en parallèle la vulnérabilité de la planète face au réchauffement climatique avec celle des corps humains confrontés au froid et aux éléments naturels », dixit le site Internet de Greenpeace.

À Montréal, le 13 juin 2009, la World Naked Bike Ride a réussi à rallier des cyclistes qui ont enfourché leur vélo, certains nus comme des vers, pour protester contre le trafic automobile excessif en milieu urbain. Et c’est pour décrier le suremballage que la boîte de cosmétiques Lush a encouragé ses employés à se déshabiller en 2008. La liste des initiatives qui mettent la nudité au service de la revendication s’allonge…

Jusqu’à la porno pour sauver la nature ?

Photographie prise lors de l'évènement
En août 2007, 600 volontaires ont posé nus sur le glacier d’Aletsch, en Suisse, à 2 300 mètre d’altitude. Cette action avait pour objectif de mettre symboliquement en relation la fragilité du corps humain et la vulnérabilité des glaciers aux changements climatiques.

Sauf que si tout le monde le fait, ça perd de l’intérêt. Certains poussent donc beaucoup plus loin le recours à la nudité pour des motifs humanitaires. C’est le cas de l’organisation écopornographique norvégienne Fuck for Forest (FFF), la première en son genre, qui remet les fonds qu’elle amasse à des organismes de protection de la nature. Les deux cofondateurs, le Norvégien Tommy Hol Ellingsen et la Suédoise Leona Johansson, alimentent le site Internet de FFF en matériel pornographique amateur. Près de 1 000 abonnés déboursent un peu moins de 20 $CA par mois pour y avoir accès.

Depuis ses débuts en 2004, FFF a remis à des organismes écologistes la somme non négligeable de 743 000 $CA. La chercheuse finlandaise Susanna Paasonen s’est penchée sur le sujet. « Fuck for Forest a innové en étant la première organisation à amener cette notion de “pornographie de bonne volonté”, associant la pornographie à un projet social », relate-t-elle à la Gazette des femmes. Dans son livre Pornification: Sex and Sexuality in Media Culture, paru en 2007, elle a exploré comment la pornographie a proliféré et s’est infiltrée dans notre quotidien par l’intermédiaire des médias. Elle y décrit les protagonistes de Fuck for Forest comme de simples « activistes amassant des fonds pour la préservation des forêts tropicales ».

Alors que plusieurs s’indignent devant les méthodes hétérodoxes du couple Ellingsen-Johansson, la cofondatrice de FFF insiste : son conjoint et elle n’utilisent pas la pornographie comme un moyen pour arriver à leurs fins. « Notre objectif principal est de libérer la nature, explique-t-elle. La sexualité est l’un des instincts naturels les plus importants. La déconnexion des gens par rapport à leur corps et à leur sexualité se reflète dans la façon dont ils traitent la nature qui les entoure. C’est intimement lié. »

De l’argent sale ?

Mais si FFF n’était que la consécration d’une astucieuse technique de marketing ? Nul doute qu’une manifestation teintée de nudité attire davantage l’attention qu’un cortège de manifestants pancartes en mains. Mais de là à utiliser la pornographie pour faire valoir une bonne cause, il y a une limite que certains n’ont jamais osé franchir, sauf FFF. « J’ai étudié l’organisation; je peux vous dire que les acteurs de FFF sont sincèrement enthousiastes envers la pornographie, qu’ils considèrent comme une partie intégrante de leur démarche visant à rapprocher l’humain de la nature. Évidemment, cette approche leur a valu une bonne dose d’exposition médiatique, mais elle les a également empêchés de créer des ponts avec d’autres groupes », affirme Susanna Paasonen.

En effet, la branche norvégienne du groupe écologiste World Wildlife Fund (WWF) a conclu en 2004 qu’elle ne pouvait pas accepter l’argent de Fuck for Forest. « Nous avons un code d’éthique établi que nous devons suivre par respect pour nos 11 000 membres. Il y est clairement inscrit que WWF Norvège n’accepte pas les dons des groupes et des compagnies oeuvrant dans les domaines suivants : industrie de l’armement, de l’alcool, du tabac, de la pornographie et des combustibles fossiles », explique Maren A. Esmark, directrice de la conservation chez WWF Norvège. Ce à quoi Leona Johansson rétorque : « C’est triste que les gens de WWF Norvège considèrent nos façons d’amasser de l’argent tellement sales qu’ils préfèrent ne pas l’utiliser à bon escient. J’imagine que leur vertu est plus importante que la sauvegarde de la nature ! »

Quand on lui demande s’il est moralement acceptable d’utiliser de la pornographie à des fins humanitaires, l’auteure de Pornification affirme ne pas avoir d’objection catégorique, car le terme pornographie englobe selon elle une variété de produits distincts. Elle argue que « la prolifération sur le Web de pornographie dite alternative ou amateur permet de redéfinir les conventions de production à l’extérieur des confins de la pornographie commerciale traditionnelle ». Selon la chercheuse, il n’y aurait pas qu’une façon de faire de la pornographie. Pour le prouver, elle cite au passage les mouvements de production pornographique féministe qui ont cours en Finlande et en Suède. « Ça ne me surprend pas de voir la pornographie listée à côté de l’industrie de l’armement. Encore aujourd’hui,même dans les universités, la pornographie est classée dans une case étroite, dans un genre unique », se désole-t-elle.

À des fins humanitaires, dites-vous ?

Certains spécialistes sont catégoriques : le recours à une cause sociale n’est ni plus ni moins qu’une façon de valoriser la pornographie pour s’accorder le droit d’en consommer. Pour d’autres, comme Richard Poulin, c’est la banalisation de la pornographie et de la nudité dans la société qui expliquerait l’utilisation accrue de fesses « pour la bonne cause ». Le sociologue et professeur à l’Université d’Ottawa propose une description bien tranchée de l’initiative Fuck for Forest : « C’est de la pornographie qui donne bonne conscience. Le gars qui regarde va se masturber quand même, peu importe où va l’argent. À partir du moment où l’on juge cela acceptable, on pourrait aussi faire de la pédophilie pour une bonne cause, non ? » renchérit celui qui dénonce depuis de nombreuses années la banalisation de la pornographie et de la prostitution.

Selon M. Poulin, la porno met généralement en scène des rapports de domination où la femme est présentée comme inférieure à l’homme. Peu importe si les recettes des films ou des images vont à des organismes humanitaires, la conséquence est toujours la même : « La femme est exploitée dans le but de faire éjaculer l’homme. »

Ana Popovic, organisatrice communautaire à Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), estime que le site FFF est particulièrement révoltant. « C’est vraiment de la porno et pas juste des corps nus dans la nature », dénonce-t-elle. Pour cette militante féministe qui a longtemps travaillé dans des centres pour femmes, il n’est jamais justifié de « s’octroyer le droit d’acheter le corps des femmes », pas même pour la préservation de la nature.

La nudité : un autre monde

Où trace-t-on la ligne entre acceptable et immoral ? La responsable des communications chez Greenpeace Canada, Catherine Vézina, rappelle qu’il s’agit d’une grande question sociétale, et que la réponse variera selon l’endroit où l’on se trouve. « Il faut se questionner sur l’état d’esprit de la société dans laquelle nous vivons. » Susanna Paasonen abonde dans le même sens et va plus loin en affirmant « qu’il y a moins de tabous par rapport à la nudité et à la sexualité en Europe du Nord que dans une Amérique du Nord où le débat est encore teinté par la guerre des sexes des années 1980 ».

Pour WWF Norvège et Greenpeace Canada, une limite sépare nettement nudité et pornographie. Maren A. Esmark souligne que des photos à la Tunick n’iraient pas à l’encontre du code d’éthique de WWF Norvège. Greenpeace Canada, de son côté, refuserait un éventuel don de l’organisation Fuck for Forest, dont les méthodes de collecte de fonds « instrumentalisent la sexualité et vont à l’encontre de nos valeurs de respect des droits de la femme et des droits de l’homme », explique Catherine Vézina.

À propos des pubs où les tenues d’Ève et d’Adam font office de code vestimentaire, comme pour la campagne de Greenpeace en France ou, plus récemment, pour la lutte contre le cancer du sein au Québec – 13 comédiennes et chanteuses ont posé la poitrine dénudée pour l’édition rose du magazine Clin d’oeil –, les spécialistes interrogés formulent des opinions nuancées. Richard Poulin estime qu’il ne faut pas comparer des pommes avec des oranges. « Ce n’est pas parce que je m’oppose à la pornographie que je m’oppose au nudisme ! Dans ces cas-là, le corps de la femme n’est pas exploité comme il l’est dans les films XXX », affirme le professeur, qui remet toutefois en question le bon goût d’une telle approche marketing.

Cette réflexion soulève également la question du droit des femmes à la nudité. Serons-nous éternellement tenues de nous cacher pour éviter que notre corps soit systématiquement considéré comme un objet sexuel ? «Au contraire, dans un monde idéal, les femmes ne seraient pas obligées de se cacher puisqu’elles ne seraient pas sexualisées ! » précise Mme Popovic.

Josée Néron, professeure en droit à l’Université Laval, va plus loin en soulignant que c’est la question de l’utilisation de cette nudité qui est épineuse, et non la simple présentation de corps nus. «Dans le cadre d’un événement ou d’une publicité qui met l’accent sur le message [comme dans le cas de Greenpeace], ce n’est pas problématique », dit la docteure qui a notamment travaillé sur des questions liées à la violence faite aux femmes.

À l’inverse, il y a glissement, selon elle, lorsqu’on se sert de la sexualité des femmes pour vendre un produit ou une idée. « Ce qui est grave, c’est que cette tendance est à la hausse », observe-t-elle, déplorant le manque de législation. « Où est le droit des femmes de vivre dans une société sans être réduites à une paire de fesses qui fait bander les gars ? »

Il y a en effet deux manières d’utiliser le corps humain en publicité, soutient Luc Dupont, spécialiste de l’image et professeur à l’Université d’Ottawa. Soit dans sa « fonction première », comme c’est le cas lorsque des citoyens posent nus dans un endroit X, soit comme objet.C’est cette deuxième fonction qui devrait être dénoncée, d’autant plus que cette méthode « garantit l’attention, mais non la conviction », selon lui.

M. Dupont, qui a colligé d’importantes archives (plus de 15 000 publicités) au moment de réaliser ses recherches doctorales sur l’image publicitaire à l’Université Laval, regrette également que la publicité sociale adopte de plus en plus souvent les méthodes de la publicité commerciale. « Des fesses dans un message publicitaire, c’est facile », lance t- il, ajoutant que cette stratégie banalise le propos plutôt que de le servir.

Il cite en exemple Pamela Anderson qui, couverte d’un simple manteau de fourrure, a été photographiée nue pour l’organisme PETA, qui se porte à la défense des animaux. Cette campagne a certes attiré l’attention, dit-il, mais y a-t-il vraiment moins de gens qui achètent des vêtements de fourrure ? Rien n’est moins sûr.

Si, à l’égard de la porno, les opinions sont divisées, en matière de nudité, tous les spécialistes que la Gazette a rencontrés s’entendent pour dire que c’est à la finalité que l’on doit s’attarder. Est-on dans un processus de marchandisation du corps de la femme dès que certaines parties de son corps sont exposées ? Pas nécessairement. Mais tout de même, il y a parfois lieu de se questionner sur le bon goût et sur la véritable efficacité de telles techniques de marketing…

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