Aller directement au contenu
Photographie de Marie-ève de villiers, Monique Mercure, Christine St-Pierr

Flammes de culture

par 

Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Une récente rencontre sur l’apport des femmes à la culture a permis d’entendre des récipiendaires d’un Prix du Québec témoigner de la gratification qu’apporte une telle reconnaissance. Pourtant, le tableau n’était pas parfait. Dans l’assistance, à peine un homme ou deux. Nos contributions n’intéressent-elles donc pas l’autre sexe?

Dans le hall de l’Usine C de Montréal, l’ambiance rappelait celle des brunchs du dimanche entre amies. La salle était bondée, quasi exclusivement de femmes. « Pourquoi une réflexion sur l’apport des femmes à la culture n’intéresse- t-elle que… nous? » s’est interrogée l’animatrice, Sophie Durocher. La ministre Christine St-Pierre était en campagne ce jour-là pour stimuler les troupes à présenter plus de candidatures féminines aux Prix du Québec en culture et en science.

Après 50 ans d’incursion formidable dans toutes les disciplines, les femmes ne décrochent encore que très rarement les plus hautes distinctions québécoises (et la bourse de 30 000 $ qui reconnaît une carrière exceptionnelle), que ce soit pour leur apport au rayonnement de la langue française, à l’écriture, aux arts de la scène, au cinéma, aux métiers d’art, au patrimoine, etc. Encore plus rarissime qu’elles remportent les grands honneurs en science… Pourtant, des Québécoises au parcours remarquable dans ces domaines, il y en a beaucoup.«Vous en connaissez toutes, a dit la ministre. S’il vous plaît, proposez-les, sans quoi ces femmes d’exception ne pourront sortir de l’ombre. »

Attablée avec quatre lauréates de grands prix d’excellence en culture, la ministre a dit souhaiter que cette réalité change « puisque les femmes sont là comme nulles autres sur toutes les scènes culturelles, devant et derrière les écrans, et de plus en plus dans les postes clés au sein des directions. Et ne sont-elles pas celles qui,depuis longtemps,ouvrent les portes de la culture à leurs enfants et sont les plus proches des milieux culturels? »

Clémence DesRochers, Monique Mercure, Marie-Éva de Villers et Paule Baillargeon ont raconté combien l’annonce d’un Prix du Québec procure une émotion incomparable, bien qu’une certaine modestie reste palpable.

Monique Mercure avoue avoir ressenti le bon vieux syndrome de l’imposteur en apprenant qu’elle avait remporté le prix Denise-Pelletier, en 1993. Son talent d’actrice était pourtant acclamé jusqu’à Hollywood! « Comme j’ai passé la majorité de ma vie pauvre, ça a été apprécié! J’ai pensé à ma mère, à mes grands-mères qui ont poussé leurs filles à s’éduquer, aux religieuses qui m’ont tellement encouragée; on les oublie trop. Je suis le résultat de cette lignée. »

L’an dernier, Paule Baillargeon s’est exclamée, à l’annonce du prix Albert-Tessier : « Je n’ai pas d’oeuvre, c’est impossible!? » À l’Usine C, elle a expliqué : « Je n’ai pas fait la carrière cinématographique que j’aurais voulue, j’ai si peu réalisé de films… Mais j’ai finalement compris qu’on me remerciait d’avoir été qui je suis, d’avoir mis tant d’efforts à persévérer dans ma voie comme artiste. Et qu’avec mes autres cordes, comme actrice, scénariste, j’avais contribué plus que je ne le croyais à ma culture.Ce prix m’a rendue visible à mes propres yeux.Mais sans les femmes, je ne serais rien.Ce sont elles qui m’ont portée, qui ont proposé ma candidature, qui m’ont encouragée à persévérer. Grâce à elles, je suis fière de moi comme jamais! »

Clémence, qui depuis 50 ans offre une voix à « celles qui parlent bas », a évidemment rigolé en recevant sa récompense. Elle a lancé au premier ministre de l’époque, Bernard Landry : « Posez-la votre belle médaille sur mon 32B! » « J’ai vécu sans complexes toute ma vie, remplie de tous mes espoirs, et j’ai fait une chose après l’autre. Mais ce gros montant d’argent, j’ai bien aimé ça! Ça m’a permis de réaliser un rêve, de produire un disque [celui de Marie-Michèle Desrosiers] et de donner du travail à d’autres artistes. J’ai pensé à ma mère si effacée, à mon père le poète qui prenait toute la place. J’aurais tant voulu qu’ils soient là. Et quel honneur de remporter le prix Denise-Pelletier, une actrice que j’ai tant aimée et que j’ai fréquentée jusqu’à la fin de sa vie. »

On aurait pu entendre une mouche voler quand Marie-Éva de Villers a raconté de sa voix douce comment elle a outillé les femmes de pouvoir qui souhaitaient féminiser leur titre (et, par la bande, le gouvernement). Toute une saga pour faire reculer l’insolence et repousser jusqu’en France cette idée qu’un titre féminin (présidente, première ministre, directrice…) était ridicule et pesait moins lourd dans la balance que madame le sénateur, par exemple. « Entre nous, “madame le ministre est enceinte”, ça ne va pas du tout! » Elle a salué le fait que la société québécoise a été prête, 20 ans avant la mère patrie, à applaudir à la féminisation des titres dans tous les métiers.Avec à son actif trois éditions du Multidictionnaire de la langue français et des décennies d’efforts pour améliorer le français dans le monde de la gestion, Mme de Villers a été la première femme à obtenir le prix Georges-Émile-Lapalme pour le rayonnement de la langue française, en 2005.

« Mais ne soyons pas inquiètes, a-t-elle insisté. Les femmes jeunes et compétentes arrivent en force. Les chiffres dans les universités parlent d’eux mêmes. Partout, sur les tableaux d’honneur, ce sont les femmes qui brillent. C’est inspirant! »

Et Paule Baillargeon de rappeler cette phrase de l’écrivaine Susan Sontag : « Les femmes sont majoritaires en nombre, c’est le seul endroit où on admet leur prépondérance. » «Autrement, elles sont traitées comme une minorité parmi les autres, a-t-elle ajouté. Il est grand temps que ça change. Comment? En cessant de nous parler entre nous. La présence des hommes me manque de plus en plus. Ils devraient être là aujourd’hui, à écouter notre histoire, à comprendre d’où nous venons, à se féliciter de nos avancées. Ils ne savent rien de ce qu’on a fait, de ce que nous accomplissons. Ils ont aussi la responsabilité de nous épauler comme nous les épaulons depuis si longtemps, non? »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre