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Photographie des trois fées de la pièce

Les fées ont soif… de jouer

par 

Étudiante en littérature au Cégep Garneau. Elle entreprendra sous peu des études universitaires dans le domaine des lettres et souhaite allier sa passion pour l’écriture à son grand intérêt pour la cause féministe.

Près de 36 ans après sa première représentation, la pièce controversée de Denise Boucher, Les fées ont soif, reprend vie sur les planches du Théâtre de la Bordée. Retour sur cette création dont les thèmes sont — malheureusement — toujours d’actualité.

Nous sommes en pleine décennie 1970, marquée par les bouleversements de la Révolution tranquille et les derniers soubresauts du manifeste Refus global. Grandes oubliées de la lutte anticolonialiste et nationaliste du Québec, les femmes réussissent à créer un mouvement qui aura des répercussions dans toutes les sphères de la société. À la fin de la décennie émergent œuvres d’art, romans, journaux, librairie et groupes constitués ou réalisés par les femmes et pour les femmes, semant la controverse dans une société toujours habitée par un sexisme que propage le traditionalisme.

C’est dans ce contexte effervescent que les comédiennes Michèle Magny et Sophie Clément demandent à l’auteure Denise Boucher de leur écrire une pièce. Rapidement, les protestations des groupes catholiques s’élèvent lorsqu’un extrait des Fées ont soif est publié dans un journal. Aussitôt, le Conseil des arts de la région métropolitaine de Montréal annonce que la pièce ne sera pas subventionnée. La seule femme siégeant au Conseil démissionne dans la foulée.

Photographie de Denise Boucher.
« Les trois archétypes que sont les personnages de ma pièce sont issus de la mythologie. Dans la contemporanéité et avec le matérialisme, on pourrait aller, par exemple, jusqu’à associer la Statue aux mannequins qu’on trouve dans les magasins. »  — Denise Boucher, poète, dramaturge et auteure de la pièce « Les Fées ont soif »

Les fées ont soif sont finalement jouées en novembre 1978 au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), à Montréal, dans une mise en scène de Jean-Luc Bastien. Louisette Dussault incarne le troisième personnage de cette pièce aux allures de manifeste qui remporte beaucoup de succès… et s’attire de nombreux détracteurs. Seulement 15 jours après la première, une manifestation organisée par un groupe d’extrême droite catholique a lieu devant le TNM. Une injonction vient aussi interdire l’impression, la publication et la diffusion du texte, à l’instigation de plusieurs groupes et organismes catholiques. Le 25 janvier 1979, l’injonction est levée en raison d’un vice de forme, au même moment où est rendue publique une lettre en appui aux Fées signée par plusieurs intellectuels français, dont Simone de Beauvoir et Philippe Sollers; la « querelle des Fées » a atteint l’autre côté de l’Atlantique. Au Québec, les articles déferlent : critiques, textes d’opinion, de contestation, de défense, etc. Si elles sont encensées par certains, Les fées… sont aussi malmenées et clouées au pilori du bon art et de l’hygiène verbale.

Trois fées, trois archétypes

Pourquoi la pièce a-t-elle été victime d’une censure si virulente? Principalement en raison des thèmes abordés, tels que la violence faite aux femmes, la solitude et la sexualité, et de l’utilisation d’une langue jugée inconvenante, où dominent le joual et les sacres.

Les personnages aussi dérangent, et pas qu’un peu. La pièce met en scène trois femmes : la Statue, Marie et Madeleine. Comprendre la Sainte Vierge, la mère et la prostituée, trois figures symbolisant les carcans qui emprisonnaient les Québécoises. Claire Lejeune, écrivaine féministe belge et auteure de la préface du texte des Fées, parle d’un « modèle statufié du destin féminin » que les personnages de la pièce viennent chavirer en effaçant la distance qui sépare la vierge de la mère et de la putain. « Les fées ont soif n’est pas une œuvre de fiction, c’est la mise en scène de la violente irruption de la vie réelle dans l’imaginaire de trois femmes confinées dans un rôle traditionnel dont elles sont irréversiblement excédées », disait-elle au sujet de l’œuvre de Denise Boucher. Prisonnières de stéréotypes et de rôles millénaires, ces trois femmes se coalisent pour délier leurs chaînes et faire éclater leur individualité au grand jour.

L’avis de l’auteure

Photographie des trois comédiennes incarnant les Fées.
Plus de 35 ans après les grands remous qu’elle a causés, la pièce est présentée au Théâtre de la Bordée, à Québec. Sur scène, les comédiennes Lise Castonguay, Lorraine Côté et Marie-Ginette Guay incarnent les Fées.

Plus de 35 ans après ces grands remous, le Théâtre de la Bordée, à Québec, s’apprête à présenter la pièce. Une belle occasion de discuter avec son auteure, qui aura 80 ans en décembre. Denise Boucher reçoit notre appel à la résidence d’été de Gabrielle Roy, à Petite-Rivière-Saint-François, où elle séjourne pour deux mois à titre de récipiendaire de la Bourse d’écriture Gabrielle-Roy 2014. Elle affirme d’emblée qu’elle est très heureuse de « voir aller ses Fées », qui n’ont pas été jouées en français au Québec depuis 1985. Croit-elle que les propos tenus dans sa pièce sont toujours actuels? Elle nous renvoie la question, un rire dans la voix :  « Vous l’avez lue, vous, qu’en pensez-vous? » Après une brève discussion, elle résume :  « Les trois archétypes que sont les personnages de ma pièce sont issus de la mythologie. Dans la contemporanéité et avec le matérialisme, on pourrait aller, par exemple, jusqu’à associer la Statue aux mannequins qu’on trouve dans les magasins. » Les rôles traditionnels qui emprisonnent les personnages existent toujours. L’auteure dit qu’ils « sont des états d’être qui n’ont pas cessé de prendre des formes différentes. Les images changent, mais les statues restent ».

Si elle refuse qu’on accole une étiquette à son texte — même celle de pièce féministe —, elle avoue tout de même, plus personnellement : « Je suis une féministe, ça, c’est bien certain! » Toutefois, une chose est claire pour elle : sa pièce est « une œuvre d’art avant tout », « une histoire de filles » inspirée de ce qu’elle voyait autour d’elle, et non franchement une dénonciation.

Quand elle revient sur la réception extraordinaire qu’ont eue Les fées ont soif à leur sortie et sur ce qui s’est dit dans les journaux, elle souligne qu’un aspect a été passé sous silence : le rire. Car la pièce, explique-t-elle, bien que tragique et dure, provoque indubitablement le rire, « comme lorsqu’on est gêné de faire une colère, qu’on la fait et que finalement on est tellement content et soulagé de l’avoir faite qu’on en rit ».

Les nouvelles Fées

Pour tenir la barre de la mouture 2014, qui promet d’être une vraie fête en l’honneur des Fées, Jacques Leblanc, directeur artistique du Théâtre de la Bordée, ainsi que les comédiennes Lise Castonguay, Lorraine Côté et Marie-Ginette Guay ont choisi le jeune dramaturge et metteur en scène Alexandre Fecteau. L’idée de monter la mythique pièce trottait dans la tête de Jacques Leblanc depuis un bon moment. « Quand on monte un spectacle avec un texte qui a été lu, qui est disponible, qui est toujours enseigné, il est impératif de se donner le temps de faire vivre la pièce. » C’est pourquoi l’équipe s’est mise à l’ouvrage dès décembre 2013.

Cette œuvre, ils l’ont donc découverte ensemble dans le but de « lui faire reprendre sa place dans le temps et dans l’espace, ici en 2014 ». Et ce n’est pas qu’une petite place qu’on veut lui donner. « La pièce a dormi trop longtemps pour qu’on ne veuille pas lui insuffler tout ce que l’on peut lui donner, affirme le metteur en scène, Alexandre Fecteau. Je l’ai abordée quasiment comme une création et je crois que c’est comme ça qu’on va lui rendre honneur. Je souhaite l’amener dans le théâtre contemporain et créer une relation plus étroite avec le spectateur. »

Ne reste plus qu’à espérer que le public, jeune et moins jeune, initié ou non, sera de la partie pour cet hommage mérité à Denise Boucher et à une pièce qui a brassé la cage… et de nombreuses idées.

Les fées ont soif, du 16 septembre au 11 octobre au Théâtre de la Bordée, à Québec

Qu'en pensez-vous?

6 Réactions

  1. Hélène

    Si la pièce avait jouer près de chez moi, je serais allée la voir.

  2. claire alarie

    J’ai eu la chance par le biais du comité condition féminine de la fiq d’assister à la représentation à Québec. Nonobstant la difficulté de comprendre dans une salle qui propage mal le son, j’ai été bouleversée par le jeu et la mise en scène de la pièce. J’admire par dessus tout le courage de ses femmes, j’ai 55 ans, l’âge de la honte du corps qui vieillit et ces femmes partiellement dénudées m’ont touchées plus que je n’aurais crue. Les stéréotypes sont encore d’actualité. Félicitations aux actrices.

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