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À l’université du sexisme ordinaire

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Partage son temps entre le journalisme indépendant et le web de ICI  Radio-Canada. Formée en études internationales et en journalisme, elle s'intéresse autant à l'hyperlocal qu'à l'international, aux humains, aux histoires et aux chiffres, toujours à la recherche de nouvelles perspectives. Elle est récipiendaire de la bourse AJIQ — Le Devoir en 2014.

Longtemps exclues de la production des connaissances, les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes à faire des études universitaires. Ce qui ne signifie pas que ce milieu leur est toujours favorable. Un peu de sexisme ordinaire entre deux cours?

En 2012, 32 % des Québécoises détenaient un diplôme universitaire contre 27 % des hommes, selon l’Institut de la statistique du Québec. Pourtant, elles restaient moins publiées, moins citées, moins embauchées. Les études montrent régulièrement que, malgré un certain rattrapage, le milieu universitaire se modèle encore au masculin, des bancs des études supérieures à la tribune professorale. Des exemples?

Photographie d'Anne-Marie Roy.
Anne-Marie Roy, présidente de la Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa, qui a été la cible de propos explicites et dégradants, se demande pourquoi la violence relayée par la culture du viol laisse les gens aussi indifférents.

Sur les 5,4 millions d’articles scientifiques évalués par Vincent Larivière, chercheur à l’Université de Montréal, seuls 30 % étaient signés par des auteures. Son étude à l’échelle internationale a été publiée en décembre 2013 dans la revue Nature et relayée dans de nombreux médias. Postdoctorant à l’Université McGill, Jérémie Cornut, dans une étude de 2010, a démontré que les doctorants en science politique sont plus susceptibles d’être embauchés à l’université que les doctorantes, à 51,2 % contre 45,8 %. Plus récemment, dans une recherche à paraître cosignée par Heather A. Smith et M. Cornut, on parle carrément de « marginalisation » des femmes dans le champ d’études de la politique étrangère canadienne.

Une question de culture

Une jeune professeure de sciences sociales dans une université montréalaise, soucieuse de son anonymat, en a vu des vertes et des pas mûres. Un commentaire du doyen de sa faculté selon lequel « deux enfants, c’est suffisant ». Des invitations insistantes à prendre un verre de la part de ses collègues. Des pairs qui s’étonnent immanquablement d’apprendre qu’elle a obtenu son doctorat d’une université prestigieuse. Elle répond donc « oui » quand on lui demande s’il règne un certain sexisme dans son département.

Elle mentionne aussi son collègue qui ajoute systématiquement « la belle » devant les prénoms féminins. « Ce n’est pas un macho crasse, mais je me demande pourquoi il le fait. C’est un peu agressant, c’est paternaliste », laisse-t-elle tomber. Elle croit — et espère — que ce paternalisme est une question de génération. Son département est vieillissant et les attitudes sexistes condescendantes viennent plus généralement des professeurs à la longue expérience, selon elle.

À l’opposé, Myriam Brochu, qui enseigne le génie mécanique à l’École polytechnique de Montréal — et qui est l’une des rares professeures dans cette institution —, s’est toujours sentie bienvenue dans ce monde d’hommes. Elle voit même le fait d’être une femme comme un avantage. Comme quoi le sexisme ne surgit pas toujours là où on l’attend.

La philosophie, champ rétrograde

Se faire constamment rappeler que l’on est une femme semble bénin? Pas pour Marianne Di Croce. Aujourd’hui professeure de philosophie au cégep, elle a souvent eu envie d’abandonner ses études en philosophie, tant le climat lui apparaissait sexiste. Ses malaises, son syndrome de l’imposteur et son silence dans les salles de classe se sont bientôt transformés en exaspération.

Des soirées où régnait une discrimination subtile, mais irritante, elle en a aussi vécu. Seule femme à table avec des professeurs et des étudiants des cycles supérieurs, elle avait beau tenter de participer à la conversation, elle ne récoltait que l’ignorance de ses pairs. « C’était comme si je n’avais rien dit, jusqu’à ce qu’un ami relaie mes paroles. »

En discutant avec d’autres étudiantes, elles aussi découragées de s’accrocher, elle a compris que son champ d’études était particulièrement sexiste. Une réalité que moquent et dénoncent d’ailleurs quelques blogues américains comme What Is It Like to Be a Woman in Philosophy? et Feminist Philosophers.

Mme Di Croce rapporte une anecdote pour illustrer le sexisme des facultés de philosophie. Afin d’expliquer la différence sur le plan théorique, un professeur invité classait des concepts sur un axe. Après avoir placé le mot féminin avec émotif, il a cru bon de préciser : « C’est pour ça que les femmes ne sont pas à leur place en philosophie. » « Évidemment, personne n’a réagi dans la classe », se souvient-elle avant d’ajouter : « Ce qui me renverse, c’est la nonchalance avec laquelle ce genre de propos est véhiculé. »

La culture des campus

Une opinion appuyée « à 100 % » par la présidente de la Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa, Anne-Marie-Roy, qui a dénoncé haut et fort la culture du viol qui règne selon elle sur les campus. Elle a lancé ce cri du cœur après avoir fait l’objet de propos explicites et dégradants : ses collègues étudiants avaient tenu une séance de clavardage Facebook, révélée au grand jour en mars, dans laquelle ils promettaient de la « punir » sexuellement.

Photographie d'Hélène Lee-Gosselin.
Hélène Lee-Gosselin, titulaire de la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, savoirs et sociétés et professeure de management à l’Université Laval, n’est pas surprise de voir que le sexisme ordinaire se perpétue dans les universités. Elle voit celles-ci comme des « microsociétés » qui reproduisent les mêmes comportements – positifs ou négatifs – que l’on observe en société.

La dénonciation est survenue quelques jours avant que l’Université d’Ottawa décide de suspendre son programme interuniversitaire de hockey masculin, en raison d’accusations d’agressions sexuelles portées contre des joueurs des Gee Gees d’Ottawa. Au-delà de ces épisodes, Anne-Marie Roy souhaite soulever un débat plus large : « pourquoi sommes-nous devenus insensibles à cette violence-là? »

Ces constatations ne surprennent pas Hélène Lee-Gosselin, titulaire de la Chaire Claire-Bonenfant — Femmes, savoirs et sociétés et professeure de management à l’Université Laval. Elle voit l’université comme une « microsociété », qui reproduit les travers de la société en général. À une nuance près : « Les gens qui s’y trouvent ont peut-être les savoirs nécessaires pour maquiller le sexisme plus qu’ailleurs. »

Publier ou procréer

Ce sexisme ordinaire n’est qu’une manifestation d’une discrimination systémique plus large. Comme l’explique Mme Lee-Gosselin, « c’est une façon de maintenir l’ensemble des systèmes, qui sont autant des représentations, des habitudes que des pratiques, et qui ont des effets différenciés sur les hommes et les femmes ».

Et parce que les rôles sociaux sont encore différents, des enjeux comme la conciliation travail-famille continuent à peser plus lourdement sur les femmes. Pour plusieurs, la période d’agrégation au corps professoral coïncide avec l’âge de la maternité. Ces quelques années sont critiques pour obtenir un poste dans le milieu universitaire. En plus de participer à des conférences et de chasser des subventions, les aspirantes professeures doivent « publier ou périr », comme le veut l’expression consacrée.

C’est pourquoi la jeune professeure de sciences sociales à Montréal a repoussé le moment d’avoir des enfants. Elle constate que « les femmes sont amenées plus jeunes à penser à leur stratégie de carrière dans le milieu universitaire, alors que les hommes ont moins à faire ce calcul ». Elle ajoute : « L’un des problèmes qui perpétuent le déséquilibre, c’est que les femmes font beaucoup de tâches administratives. Elles sont très dévouées et un peu moins égoïstes en ce qui concerne l’avancement de leur carrière. »

Les critères pour être considéré « performant » dans le milieu universitaire sont donc plus difficiles à respecter pour les femmes. Si plusieurs départements ont commencé à s’adapter, les changements ne se font pas sans heurts. Hélène Lee-Gosselin cite à ce titre une disposition nouvellement inscrite dans la convention collective de l’Université Laval, qui veut que les parents d’enfants en bas âge choisissent en priorité leurs plages horaires d’enseignement. « Non seulement ça a fait jaser, mais il y a eu des cas où des professeurs, invoquant cette disposition, se sont fait répondre que c’était impossible. » L’institution universitaire a été bâtie par des gens « qui avaient l’habitude d’être exonérés des charges familiales », rappelle-t-elle.

Les universités sauront-elles se montrer plus flexibles et établir un climat égalitaire? Pour l’instant, elles n’ont visiblement pas de leçons à donner en la matière.

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. claire alarie

    Merci, le sexisme ambiant, pas toujours subtil qui nous entoure semble tellement bien accepté par les hommes et les femmes qu’il devient difficile de le dénoncer. Tout passe sous le thème de l’humour. Que les hommes s’en serve pour avoir le privilège d’un travail ou d’un plan de carrière, je suis capable de le comprendre (on élimine quand même 50% de la concurrence), mais que les femmes y participe, je n’arrive pas à le comprendre. Merci encore pour cet article.

  2. Louise-Laurence Larivière

    Quand j’étais étudiante à l’École de bibliothéconomie et sciences de l’information, fin des années 1980,un professeur qui fut aussi directeur de l’École et vice-doyen de la FAS à l’Université de Montréal, a dit en pleine classe : «UN bibliothécaire, c’est UN GARS qui aime la lecture.» Dans la classe, il y avait 75 %… de filles!

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