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Photographie de Julie Dirwimmer

Les dames du slam

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Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Elles déclament leurs créations avec des mots qui claquent, au gré d’un rythme qui pulse. Elles ont choisi le slam, cet art oratoire dit démocratique, comme médium d’expression. Ouvrez grand les oreilles.

Si la majorité des Québécois ont entendu le mot slam pour la première fois en 2008, suivi de près du nom du Français Grand Corps Malade, cet art parlé serait apparu dans une taverne de Chicago à la fin des années 1980. Son créateur, Marc Kelly Smith, a voulu offrir de la poésie « pour tous, par tous, et pour quiconque souhaite entendre des mots poétiques récités avec passion et talent ». Le slam est aussi une compétition où des juges choisis au hasard parmi l’auditoire notent les performances.

Julien Fréchette, observateur de la scène slam québécoise et réalisateur des capsules La vie en slam, présentées sur le site Internet de TV5, note que « la moitié des slameurs de la scène québécoise sont des femmes. Le slam est un médium très ouvert. Il se prête à toutes les conjugaisons. Peut-être qu’il y a beaucoup de femmes en raison de cette absence de confinement des styles ». Marc Kelly Smith compare Montréal à Chicago, où les slameurs les plus cohérents sont des… slameuses. Mais comment expliquer que les femmes occupent le devant de la scène slam, alors que l’univers du rap demeure majoritairement l’apanage des hommes?

En plus de son côté compétitif unique, le slam se différencie du rap (pour rythm and poetry) dans sa forme. Les textes des joutes de slam doivent être récités a capella, alors que la musique est un ingrédient essentiel de la recette rap. Les performances slam sont restreintes à trois minutes, tandis que le rap peut prendre son temps. Fortement inspiré des traits socioculturels afro américains, ce dernier est né dans les ghettos noirs de New York une décennie avant le slam qui, lui, est pratiqué par des artistes d’origines variées depuis ses débuts.

Julie Dirwimmer, slameuse originaire de Strasbourg, en France, aujourd’hui installée à Montréal, a d’abord cru que le slam, comme le rap, n’était pas pour elle. « Je pensais que cette discipline était réservée aux gars de cités [de banlieues], et je viens d’une petite famille bourgeoise de la province française. » Elle a vite compris qu’au Québec, le slam est ouvert à la diversité des genres. « Nul besoin d’avoir grandi dans un ghetto ou de porter des chaînes en or pour le pratiquer; le slam accepte toutes les brebis, égarées ou pas », relate Julien Fréchette, qui a consacré l’une de ses capsules à la Montréalaise d’adoption.

Preuve de la variété des styles qui peuplent la scène d’ici, Julie, alias Madame Cosinus, se démarque en disséquant des sujets à haute teneur scientifique : « Je suis perdu dans le système quantique / Je suis perdu dans la théorie de l’identique / Mon problème, il est comme le vôtre / Je suis défini par les autres / Je ne suis qu’un atome / Je ne suis qu’un fantôme », raconte-t-elle dans Psychologie de l’atome.

Lors de la finale provinciale de poésie slam en 2009, quatre des cinq finalistes étaient des femmes. Marjolaine Beauchamp, 27 ans, originaire de l’Outaouais, s’est hissée au premier rang avec ses textes abrasifs : « Mal d’un amour charcuterie / D’un amour vertige et saccage / D’un amour qui “scrape”. » Résultat : elle représentera le Québec en juin lors de la septième coupe du monde Grand Slam de Bobigny, en banlieue parisienne. Marjolaine se décrit comme une assoiffée qui a toujours aimé l’art. Elle est tombée dans la poésie slam il y a trois ans. « Le mot littérature me rebute; le monde de la poésie, je le trouve stuck-up. Je n’ai pas de diplôme, et les gens qui parlent trop bien m’intimident », exprime la verbomotrice qui sera pourtant publiée aux Éditions de l’écrou cet automne.

Marjolaine s’est imbibée de l’oeuvre de Richard Desjardins alors qu’elle plantait des arbres en Abitibi. Des années plus tard, en octobre 2009, elle rend hommage en slam et en personne au « grand aux cheveux sel et poivre qui donne à nos vies des chapeaux de héros », lors d’une soirée-bénéfice au Dépanneur Sylvestre de Hull, un commerce à vocation sociale.Considération partagée, « le grand » en question lui demande d’assurer la première partie de ses spectacles au Centre national des Arts d’Ottawa en mars 2010. C’est devant un public de non-initiés qu’elle a déclamé ses mots coups de poing : «C’est la fin des programmes / C’est une belle sortie / Dans la neige d’la TV, ta face en filigrane / PUNCH OUT TAKE OFF / J’t’ai déjà vu pleurer / J’ai gardé l’kleenex dans une enveloppe / À soir j’ai envie de t’la poster / PUNCH OUT / De toute façon c’est tout ce que tu aurais su faire, PUNCHER / C’est fascinant toutes ces choses que l’on choisit de taire. »

Avec la poésie slam, tous et toutes semblent disposer des mêmes chances sur la ligne de départ. « Y a pas d’histoire de “Elle est bonne… pour une fille”. Les femmes ont envie de prendre la parole, elles la prennent. Nous autres aussi on sacre.Nous autres non plus on n’est pas propres », explique Marjolaine. Et c’est justement ce côté mal léché qui a attiré dans la voie du slam Marie-Marine Lévesque, artiste multidisciplinaire dans la jeune trentaine. « Il n’y a pas d’âge pour la poésie. Tu n’es pas obligée d’être belle, d’être parfaite. Tout ne doit pas être droit et lisse comme en chanson. C’est plus sale, ça craque. Le slam va au-delà de l’apparence », croit celle qui a lancé l’album de chansons Héritage humain en 2006.

Marie-Marine constate que le slam lui assure une plus grande indépendance que la chanson ou la peinture. Nul besoin de musiciens ou de chevalet, elle n’a qu’elle-même à déplacer pour que la magie opère. « C’est facile de voyager avec le slam: il te faut ton texte en tête et tu es partie », raconte celle dont les slams sont empreints d’un humour dénonciateur. « Le slam est plus engagé, plus politique. C’est un médium qui me permet de véhiculer ma colère,mon indignation.La chanson, c’est plus introspectif, alors qu’avec le slam, je porte un regard sur la société. Le slam est moins formulé au je, davantage au nous. » Cet art inclusif lui rappelle les monologues engagés de son père, le poète Raymond Lévesque, le rythme en plus. « Des étoiles de fin du monde / Du fin fond de Brossard / Du fin fond du Québec / Pour nous montrer qu’la pauvreté / C’est pas juste ailleurs », récite-t-elle dans Inoccupé, un texte inspiré de la téléréalité.

Le slam deviendra-t-il un art grand public? Julien Fréchette ne le croit pas, mais estime qu’à l’instar de l’improvisation, il perdurera. Marjolaine Beauchamp, elle, lui prédit de fortes répercussions : « Le slam va faire renaître la poésie, car c’est la poésie de l’oralité. » Quoi qu’il en soit, cette forme d’art aura fait d’une pierre deux coups en redonnant à la poésie ses lettres de noblesse, et aux femmes, une voix de plus pour s’exprimer.

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