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Le Dico des filles.

Le Dico des filles : rose toxique

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Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

Le Dico des filles est devenu un incontournable pour les parents en manque d’idées-cadeaux. Révisé et augmenté chaque année, cet ouvrage français fait partie des meilleures ventes du secteur des livres pour adolescentes dans toute la francophonie. Mais attention : s’il paraît inoffensif, se réclamant de la mission d’« aider les filles à devenir femmes », il regorge de stéréotypes sexistes qui peuvent avoir des conséquences néfastes sur ses jeunes lectrices.

Avec sa couverture clinquante rose fuchsia ornée de paillettes et de papillons, Le Dico des filles 2014 poursuit dans la voie du cliché pavée par les éditions précédentes. Présenté comme un ouvrage de référence, il est souvent offert en cadeau aux jeunes filles de 12 à 16 ans. « Il est notamment très populaire dans les Salons du livre, où les filles le consultent pour ensuite le demander à leurs parents », relate Claude Bouchard, responsable des relations publiques chez Prologue, qui distribue le Dico au Québec.

Loin d’être neutre

Après avoir feuilleté les 70 premières pages, réservées à la mode et à des publicités, la jeune lectrice tombe sur des définitions et une foule de conseils pour l’« aider » à traverser l’adolescence. Sexe, avortement, homosexualité, menstruations, relations amoureuses : tout y passe.

Au sujet de l’avortement, on peut lire que « si la loi permet cet acte, elle ne le rend pas pour autant juste ou moral. L’avortement reste un acte grave qui pose des questions sur la valeur que l’on donne à la vie humaine ». Quant à la masturbation, si certains trouveront bénéfique que ce sujet tabou chez les filles soit abordé, sa définition s’avère douteuse : « Autrefois, les adultes cherchaient à en dissuader les jeunes en affirmant que cela rend sourd! Même si aujourd’hui plus personne n’utilise ce pauvre argument, il y a quelque chose à tirer de cette histoire : c’est vrai qu’une pratique assidue de la masturbation rend d’une certaine façon “sourd”… aux autres. Cela reste une expérience pauvre, où il n’y a pas toute la dimension d’échange que l’on peut trouver quand on est deux. »

Révélant les positions religieuses de l’éditeur, ces extraits ont fait bondir plusieurs internautes en France. En plus de dénoncer le manque de transparence du livre (plusieurs se procurent le Dico sans savoir que les Éditions Fleurus sont de sensibilité catholique), les critiques soulignent son caractère sexiste. L’ouvrage véhicule en effet une image traditionnelle, voire rétrograde de la femme. Il y a quelques années, des groupes LGBT montraient déjà du doigt certains passages clairement homophobes, comme celui-ci, extrait de l’édition 2011 : « c’est vrai qu’il existe des couples homosexuels stables. Mais souvent, les relations sont éphémères, instables et les homosexuels ont du mal à se projeter dans l’avenir ».

Effets néfastes

Interrogée par la Gazette des femmes, la blogueuse féministe et professeure de philosophie Véronique Grenier s’insurge contre la vision genrée et réductrice des femmes véhiculée dans Le Dico des filles. « La quasi-entièreté de cet ouvrage fait la promotion des stéréotypes et table sur les différences entre les hommes et les femmes de manière grossière, s’exclame-t-elle. Son ton très normatif incite les jeunes filles à se conformer et à bien exercer leur rôle tel que présenté. Il subsiste alors très peu d’espace pour la pensée. »

Photographie de Véronique Grenier.
« Dans cet apprentissage de l’être-fille [proposé par le Dico des filles], beaucoup de comportements sont attendus et beaucoup, implicitement, sont exclus. »  — Véronique Grenier, blogueuse féministe et professeure de philosophie

À titre d’exemple, sans s’appuyer sur des données scientifiques, le Dico enseigne aux filles qu’elles sont douées pour « l’intuition et la finesse », et les garçons, pour « la clarté et la concision ». Véronique Grenier estime que cette insistance sur la différence a de graves conséquences sur le vécu des filles. « Elle peut servir à justifier certaines iniquités, voire restreindre les jeunes filles dans ce qu’elles vont considérer comme lieux à investir pour leur choix de carrière, dénonce-t-elle. Dans cet apprentissage de l’être-fille, beaucoup de comportements sont attendus et beaucoup, implicitement, sont exclus. »

Pour Martine Delvaux, essayiste et spécialiste des études de genre, le texte sur les caresses est particulièrement dangereux. Étudiant la question du consentement, elle cite un passage qui alimente la culture du viol : « On peut avoir envie de caresses sans forcément vouloir aller plus loin. L’important, c’est de le savoir et de le dire, mais aussi de ne pas laisser le garçon s’embarquer trop loin dans le désir pour dire “stop” au dernier moment. Un garçon ne fonctionne pas comme une fille et il ne comprendra pas forcément que vous passiez des heures à vous laisser cajoler sur un lit si ce n’est pas pour avoir une relation sexuelle », peut-on lire. « C’est criminel d’enseigner ça aux jeunes filles », tranche-t-elle. De fait, cette conception du garçon qui, passé un certain stade, sera incapable de contrôler ses pulsions sexuelles est emblématique de la culture du viol. Ce qu’on devrait enseigner aux filles (et aux garçons!), c’est que toute personne est en droit de retirer son consentement à tout moment ; avant et même pendant une relation sexuelle.

Martine Delvaux dénonce aussi la domestication des femmes, présentée comme naturelle. Le Dico conseille par exemple aux filles qui souhaitent se réconcilier avec leur mère de « se glisser dans la cuisine pendant qu’elle n’y est pas pour mettre les couverts ou étendre la lessive en douce ». « Le livre s’inscrit dans la lignée des jouets genrés qui veulent ramener les filles à leur place, c’est-à-dire à la maison », illustre Mme Delvaux.

Photographie de Martine Delvaux.
« Les jeunes filles visées sont à un âge vulnérable, où elles remplacent les parents par d’autres formes d’autorité […]. Elles cherchent des lignes directrices et le livre en donne. »  — Martine Delvaux, essayiste et spécialiste du genre

Marketing efficace

Dans le contexte actuel où les parents ont de moins en moins de temps à accorder à la sélection des lectures de leurs enfants, il peut être difficile de rester vigilant. D’autant plus que ce genre de livre fonctionne très bien auprès de son public cible. « Les jeunes filles visées sont à un âge vulnérable, où elles remplacent les parents par d’autres formes d’autorité en ce qui concerne leur santé, leur vie privée, affective, sexuelle, etc. Elles cherchent des lignes directrices et le livre en donne », résume Martine Delvaux.

Véronique Grenier abonde dans le même sens. « L’adolescence est une période où les changements et les questionnements foisonnent, à propos de nombreux aspects de l’existence. Les jeunes recherchent des réponses simples et sécurisantes. » Elle ajoute qu’avec le retrait du cours de formation personnelle et sociale au secondaire, ils ont perdu l’un des derniers lieux de réponses et d’échanges.

Avec son marketing bien ciblé, Le Dico des filles a réussi à obtenir une part importante du marché dès sa première publication en 2002. Selon l’éditeur, plus d’un million d’exemplaires auraient été vendus depuis. C’est d’ailleurs au Québec que l’ouvrage a connu la plus grande popularité lors de son lancement. « Il y avait un engouement fou pour le livre dans les premières années », se souvient Claude Bouchard. Elle ne comprend d’ailleurs pas les critiques féministes adressées au Dico qui, selon elle, vise à « dédramatiser l’adolescence » et à « susciter la réflexion chez les jeunes filles ».

Un problème plus large

Quand on sait qu’on trouve le Dico dans les bibliothèques des écoles primaires du Québec, comment faire, en tant que parent, pour sensibiliser sa fille et développer son esprit critique? Martine Delvaux et Véronique Grenier suggèrent aux parents de s’asseoir avec leur enfant si elle rapporte ce genre de livre à la maison, de prendre le temps d’en lire des passages ensemble et d’analyser son contenu. « L’esprit critique implique la capacité de s’interroger, de mettre en doute, de filtrer ce qu’on nous propose. Du coup, il exige de créer un espace entre soi et l’objet à analyser afin de bien le regarder », explique Véronique Grenier.

Mais pour ces deux féministes, c’est auprès des adultes que le travail doit d’abord être effectué. « Le secteur des enfants n’est pas beaucoup remis en question, résume Martine Delvaux. Pourtant, tout y est genré, pas seulement les livres : les jouets, les vêtements aussi. » Elle dénonce le manque d’éducation au sexisme dans les écoles primaires. « Les profs eux-mêmes reconduisent un certain nombre de stéréotypes et de clichés terribles, et les font porter aux enfants, qui ne sont pas outillés pour les évaluer », explique-t-elle en donnant l’exemple des spectacles de fin d’année où les fillettes s’adonnent à des démonstrations de danse sexy.

Selon elle, le gouvernement doit agir pour lutter contre le sexisme, et ce, dès le plus jeune âge. « Une prise de conscience collective doit se faire au jour le jour, et pas juste par rapport au Dico des filles. Ce livre n’est qu’un symptôme d’un problème plus large. »

Quelques suggestions de lectures présentant une vision émancipatrice des femmes, au contenu juste, bienveillant et respectueux de la diversité :

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8 Réactions

  1. Lucie Giguère

    Je suis vraiment outrée et inquiète que ce livre circule entre les mains de nos futurs femmes. Nous sommes en 2015 et des messages datant des années 70 se retrouvent dans ce livre. Il est grandement temps qu’on retourne faire de la sensibilisation dans les écoles.

  2. Oparu

    Super article, ce bouquin est atroce

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