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Photographie de Jade Beall, la photographe thérapeute.

Jade Beall, la photographe thérapeute

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Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

Ses clichés puissants et authentiques montrant des corps de mères nus, sans retouches, ont fait le tour de la planète en 2013. Un an plus tard, la photographe revient sur les motivations qui l’ont incitée à militer pour une image corporelle diversifiée.

« Une entrevue avec le Québec? Génial! » s’exclame Jade Beall au bout du fil. La photographe américaine cumule les entretiens avec les médias depuis que ses photos de nouvelles mamans dénudées ont circulé de manière virale dans les réseaux sociaux, il y a tout juste un an. « Je suis tellement passionnée par ce projet, qui m’a tant donné en retour. Je ne me suis jamais sentie aussi bien de toute ma vie! »

Lorsqu’on lui demande de nous raconter la petite histoire derrière la publication de son livre de photos The Bodies of Mothers : A Beautiful Body Project * (Green Writers Press, 2014), son enthousiasme déborde. « En février 2013, j’étais enceinte de cinq semaines. Déjà, je flirtais avec le dégoût de moi-même. J’avais toujours voulu être plus mince, avoir une peau plus douce… En tant que photographe et maman en devenir, et pour donner un sens positif à cette nouvelle vie, j’ai pensé : pourquoi ne pas proposer des images de mères au naturel, au corps transformé par l’acte de la naissance, et militer à ma façon pour une image corporelle diversifiée? »

La photographe part en quête de modèles, mais seules des femmes minces et athlétiques acceptent de se faire photographier. Ce n’est que lorsqu’elle se mettra elle-même en scène que l’idée fera boule de neige. « Je crois que c’est la vulnérabilité et l’authenticité de ma démarche qui ont donné à d’autres la confiance nécessaire pour s’exposer telles qu’elles sont, avec leurs imperfections. »

Jade Beall.
Publiée sur Internet en 2013 par la photographe, l’image de cette mère américaine au ventre strié par les accouchements devient rapidement virale et est partagée en ligne par des milliers de femmes.

Une mère américaine au ventre strié par les accouchements accepte de se faire photographier en compagnie de ses deux enfants, amoureusement blottis contre elle. Dans les mois qui suivent, l’image devient virale et est partagée par des milliers de femmes sur Internet. « À partir de ce moment, on m’a contactée de partout aux États-Unis, au Canada, en Australie, et même en Finlande pour que je prenne en photo des mères qui souhaitaient faire la paix avec leur corps », confie Jade Beall.

Pour répondre à la demande, il lui faut de l’argent ! Elle inscrit son projet sur Kickstarter, une plateforme de financement collaboratif. Son objectif : récolter 20 000 $. On lui en donnera 60 000. La preuve qu’il y a avait là un nœud social à dénouer?

La solidarité par l’image

Des femmes de toutes tailles et de tous horizons ont répondu à l’appel. Jade Beall les a croquées avec son objectif bienveillant, les invitant à pratiquer l’amour de soi et à avoir de la compassion pour leur corps. Au final, elle retiendra 86 portraits de mères dans son ouvrage The Bodies of Mothers. Vergetures, seins lourds, fesses dodues : la puissance et la beauté des femmes au naturel y sont célébrées en noir et blanc. Un modèle a longuement lutté contre l’anorexie, un autre a vécu une série de fausses couches. La plus voluptueuse d’entre toutes ne parle plus à sa mère depuis la parution du livre. Cette dernière n’a pu comprendre pourquoi sa fille acceptait de s’exposer ainsi…

Photographie de Jade Beall.
« Nous sommes tellement entraînées à juger et à critiquer! […] Entre nous, il faut se traiter comme des sœurs, pas comme des compétitrices! »  — Jade Beall, photographe américaine dont le livre de photos The Bodies of Mothers : A Beautiful Body Project est paru en 2014

« Nous sommes tellement entraînées à juger et à critiquer! Si j’ai tant de succès depuis un an, c’est parce que j’ai décidé de m’engager, de me lier à ces femmes et de les mettre en valeur, affirme la photographe. Entre nous, il faut se traiter comme des sœurs, pas comme des compétitrices! » Elle déplore la tendance qui prévaut dans les médias de montrer des starlettes sveltes et radieuses en bikini, quelques mois à peine après leur accouchement. Selon elle, le discours que ces vedettes tiennent n’est pas « Regardez-moi, je suis belle, et vous aussi », mais plutôt « Regardez-moi, je suis fantastique, pourquoi pas vous? ».

Pression malsaine

Les médias regorgent d’articles du genre « perdre du poids après la grossesse » (947 000 résultats de recherche dans Google) ou « trois conseils de stars pour retrouver sa ligne après l’accouchement ». Or, bien peu de femmes ont le luxe de se payer un entraîneur privé cinq fois par semaine comme Jennifer Lopez ou de suivre un régime macrobiotique comme Gwyneth Paltrow.

Jade Beall
Jade Beall a croqué, avec son objectif bienveillant, des femmes de toutes tailles et de tous horizons, les invitant à pratiquer l’amour de soi et à avoir de la compassion pour leur corps.

Aux États-Unis, le mythe de la mère parfaite, une tendance que les Anglo-Saxons ont nommée new momism – le culte de la maternité mince, énergique et source intarissable de bonheur –, a le vent dans les voiles. Dans le new momism, maman doit être irréprochable en tout : elle doit lire du James Joyce, aider son fils en maths, reconduire à tout moment fillette à ses activités sportives, être positive et sexy, avoir un ventre lisse. Un idéal difficile à atteindre pour bien des femmes…

« Parce que je mettais en scène des femmes aux courbes voluptueuses, on m’a accusée de faire la promotion de l’obésité. N’importe quoi! Je fais la promotion de l’estime de soi. Les femmes disent souvent : “Je serai heureuse quand j’aurai perdu cinq livres, quand j’aurai raffermi les muscles de mon ventre, etc.” Je leur réponds : “Aimez-vous maintenant! Ainsi, lorsque vous aurez 60 ans et que vous regarderez de vieilles photos, vous penserez : Mon Dieu, une chance que je savais combien j’étais belle à 30 ans, à 40 ans!” »

Jade Beall

Jade Beall rêve qu’une loi soit adoptée pour obliger les publicitaires à apposer la mention « photoshopée » sur toute publicité montrant une femme dans les médias écrits et en ligne. Ce serait génial, estime la photographe qui refuse d’utiliser ce logiciel de correction. « Les femmes ont tendance à ignorer ou à oublier la quantité de retouches effectuées sur une seule image. » Jade Beall vote pour la transparence.

Un an après le tsunami médiatique qui a propulsé sa carrière, Jade Beall souhaite plus que jamais poursuivre dans la lignée de la photographie thérapeutique. Elle travaille à un projet de livre sur les femmes âgées de 50 ans et plus, et à un autre sur celles qui vivent avec le cancer. Là encore, l’objectif est de livrer des portraits authentiques de femmes qui lui ont confié leur histoire. Des portraits dans lesquels d’autres femmes pourront se reconnaître, et qui les aideront à s’accepter comme elles sont. « Je veux faire disparaître la honte que les femmes ressentent lorsqu’elles feuillettent les magazines », conclut la photographe. Après un dernier éclat de rire communicatif, Jade Beall nous quitte pour poursuivre sa collecte d’images thérapeutiques. Des intéressées?

  • * Si le livre The Bodies of Mothers se consacre à des portraits de mères, le site Web A beautiful body project célèbre les femmes à tous les stades de la vie.

Qu'en pensez-vous?

6 Réactions

  1. Lorraine Loranger

    Quelle belle façon de restaurer l’estime de soi! C’est d’une fraîcheur qui me touche profondément. Bravo Madame Beall!

  2. verena haldemann

    Je suis un peu triste chaque fois que l’on parle de la beauté des femmes – on les photographie et on les bichonne quand elles sont jeunes, quand elles sont mères aussi, on les conseille sur la manière de rester jeunes, du genre « belle à tout âge »: 20 ans, 30 ans, 40 ans, 50 ans – pas plus. Parce que après, c’est fini, ce n’est plus la peine d’en parler.
    J’ai 70 ans et j’ai des amies de 80 ans et plus, leur nombre augmente ainsi que leur invisibilité. Je souhaite de tout mon coeur que quelque designer vraiment se donne la peine de créer des vêtements vraiment intéressants et adaptés pour ces âges. Pourquoi rester prisonnières des coupes juste-au-corps, des décolletés et des couleurs flou – osons nous inspirer des travaux de design d’autres cultures qui valorisent et célèbrent le corps autrement. Nous pourrions apprendre bien des choses et avoir beaucoup de plaisir!

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