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Photographie de Marie Trudeau.

Camionneuses : suivre sa voie

par 

Journaliste depuis 2003. Après avoir écrit pour L’Acadie Nouvelle, notamment, elle se tourne vers la pige en 2013. L’idée de partager ses découvertes et l’information qu’elle recueille avec le public est certainement l’aspect de son travail qui la satisfait le plus. C’est à l’occasion d’une collaboration avec un magazine spécialisé en transport routier que l’univers des femmes camionneuses a plus que piqué sa curiosité. Depuis, les femmes en métier non traditionnel demeurent pour elle un sujet aussi riche que vaste.

Une longue route — parfois cahoteuse — a été tracée depuis l’arrivée des premières femmes dans l’industrie du camionnage. Si elles sont de plus en plus acceptées et appréciées, elles ont encore du chemin à faire avant d’être considérées partout sur le même pied d’égalité que les hommes.

Trois pour cent. C’est la proportion de femmes que compte l’effectif du camionnage au Québec. C’est peu, même si leur nombre a constamment augmenté au cours des cinq dernières années. Selon la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ), 5 259 femmes détenaient un permis de classe 1 en 2013, par rapport à 4 687 en 2009 — une hausse de 12 %. Du côté de la formation, environ 10 % des élèves au Centre de formation en transport de Charlesbourg (CFTC) sont des femmes.

Photographie de Pascal Gaudet.
Pour survivre à la pénurie de la main-d’œuvre qui touche durement l’industrie, Pascal Gaudet, vice-président à la gestion des routiers de la compagnie Trans-West, mise sur le recrutement de couples pour les trajets sur de longues distances.

Au sein de l’entreprise de camionnage Trans-West, le ratio de femmes derrière le volant dépasse largement celui de l’industrie. Le vice-président à la gestion des routiers, Pascal Gaudet, mentionne que près de 30 % de leurs « routiers professionnels » sont des femmes, soit plus de 125. Cette proportion s’explique en partie par le fait que la compagnie mise sur le recrutement de couples pour les trajets sur de longues distances. Il ajoute que les compagnies de camionnage n’ont d’autre choix que de se tourner vers les femmes si elles veulent survivre à la pénurie de main-d’œuvre qui touche durement l’industrie.

Avancer malgré les freins

Du haut de son siège, Marie Trudeau recule aisément son mastodonte devant le quai de chargement d’une entreprise de cornichons, en vue d’une livraison aux États-Unis. Elle contrôle l’imposant véhicule avec une facilité et une précision impressionnantes. La sympathique camionneuse se rappelle qu’à ses débuts, lorsqu’elle prenait son temps pour bien manœuvrer, certains disaient que c’était normal puisqu’elle était une femme. Aujourd’hui, ses capacités en épatent plus d’un. « Quand j’ai commencé, on était un peu des cobayes. Maintenant, je pense que l’industrie a accepté les femmes », estime la routière forte d’un bagage de 14 ans dans le camionnage.

Photographie de Marie-Claude Duval.
« Avant, les clients étaient surpris de voir une fille [derrière le volant]. Lorsqu’ils constataient que je réussissais à faire le même travail qu’un homme, ça allait bien. »  — Marie-Claude Duval, pendant 20 ans camionneuse avant de devenir formatrice pour le Centre de formation en transport de Charlesbourg

Marie-Claude Duval, qui a passé 20 ans à avaler les kilomètres avant de devenir formatrice pour le CFTC, partage le même avis. Elle dit avoir vu l’industrie s’ouvrir progressivement aux femmes. « Avant, les clients étaient surpris de voir une fille [derrière le volant]. Lorsqu’ils constataient que je réussissais à faire le même travail qu’un homme, ça allait bien. »

Marie Trudeau raconte que lorsqu’elle a commencé dans le métier, il lui est arrivé de se faire crier des insultes sur la radio « CB » par un autre routier parce qu’elle « volait le job des gars ». Un jour, un homme qui la dépassait en voiture s’est mis à se masturber après l’avoir aperçue. Une autre fois, un camionneur stationné dans un relais routier l’a prise pour une prostituée alors qu’elle était allée cogner à sa portière pour lui demander de déplacer son véhicule. Déterminée et passionnée, elle n’allait pas abandonner sa passion en raison de ces fâcheux événements.

Et elle a eu raison : en 2013, elle a été nommée meilleure des 350 employés de Trans-West en ce qui a trait aux habiletés de conduite. Marie-Claude Duval, elle, s’est démarquée lors de compétitions d’habiletés au fil des ans. Lorsqu’elle a obtenu le poste de formatrice au CFTC, ils étaient 108 candidats à avoir postulé. Les deux routières d’expérience ont gagné la confiance de leurs pairs grâce à leur professionnalisme et à leurs capacités.

Les préjugés sont plus près qu’ils ne le paraissent

Marie Trudeau note cependant que les hommes laissent encore peu de place à l’erreur chez les femmes. Si un accrochage survient avec un autre camionneur, la raison invoquée est souvent liée à la présence d’une femme derrière le volant. « On a toujours un peu plus de pression en tant que femmes », dit-elle. Elle observe également que les nouveaux clients ont le réflexe de s’adresser d’abord à son conjoint et partenaire de route. « Beaucoup pensent que je ne suis pas la conductrice, que je ne fais qu’accompagner le conducteur. »

Photographie de Francine Descarries.
« Les femmes sont encore généralement confrontées à la résistance des hommes dans les métiers non traditionnels. »  — Francine Descarries, sociologue et professeure à l’UQÀM

La sociologue et professeure à l’UQÀM Francine Descarries indique que, malgré les histoires de réussite, les femmes sont encore généralement confrontées à la résistance des hommes dans les métiers non traditionnels. À preuve, en 2008, une compagnie de transport de Carignan a refusé de considérer la candidature d’une camionneuse d’expérience sous prétexte qu’elle était une femme. Trois ans plus tard, le Tribunal des droits de la personne a estimé qu’il s’agissait d’un cas flagrant de discrimination.

Aux yeux de Marie Trudeau, seule une minorité d’hommes croient encore — malheureusement — que la femme devrait rester « dans ses chaudrons ». Dans les relais routiers, les camionneurs seraient très galants. Elle se sent toujours en sécurité, même seule. Si un pépin lui arrivait, elle sait qu’elle pourrait compter sur un confrère pour l’aider.

Pour que ça roule…

Horaires, climat de travail, longueur des trajets, type de véhicule : les conditions de travail dans le milieu du camionnage varient grandement d’une entreprise à l’autre. Selon le guide Les carrières d’avenir 2014, le salaire hebdomadaire moyen des camionneurs et camionneuses est de 931 $. Il n’y aurait pas d’écart salarial entre les femmes et les hommes, au dire de Marie Trudeau.

Ce sont surtout les défis que pose la conciliation famille-travail qui mènent les femmes à abandonner le métier. Il s’agit néanmoins de cas par cas, puisque certaines réussissent à combiner harmonieusement les deux. Marie-Claude Duval raconte être rentrée tous les soirs après sa journée de travail lorsqu’elle était sur la route. Elle partait tôt le matin pour revenir à la maison pour le souper.

« Il commence à y avoir plus de femmes en gestion dans le domaine du transport. Leur présence a des répercussions sur les conditions de travail, car elles comprennent mieux la réalité des camionneuses », souligne le directeur du CFTC, Eddy Vallières.

Comment pourrait-on encourager davantage de femmes à se tourner vers le camionnage? Francine Descarries propose plusieurs pistes de solution : permettre une bonne conciliation famille-travail, s’assurer que l’environnement est exempt de harcèlement sexuel ou de conduite sexiste, promouvoir et valoriser leur présence dans le milieu.

Photographie de Marie Trudeau.
Marie Trudeau, forte d’un bagage de 14 ans dans le camionnage, a été nommée en 2013 meilleure des 350 employés de Trans-West en ce qui a trait aux habiletés de conduite.

En février dernier, un comité ontarien nommé Supporting Women in Freight Transportation (SWIFT) a justement été créé afin de promouvoir le camionnage auprès des femmes et d’améliorer leur intégration. Il analysera les pratiques de recrutement des femmes et élaborera des outils pour les soutenir. Marie Trudeau estime d’ailleurs que plus de femmes choisiraient ce métier si elles étaient mieux informées.

Elle ferait une bonne ambassadrice, elle qui n’a pas assez de deux mains pour dénombrer les aspects positifs de son travail : elle adore voyager, être libre, gérer son temps, ne pas avoir à composer avec un patron qui surveille ses moindres faits et gestes… Côté confort, elle se dit très choyée. Son conjoint et elle aménagent la cabine du camion comme une roulotte de camping. Tout y est, y compris Coquine, accompagnatrice canine.

Marie-Claude Duval, elle, garde de précieux souvenirs de ses années derrière le volant. « Si on m’avait dit que je pouvais changer de carrière, j’aurais choisi le même métier. J’ai eu tellement de plaisir à travailler! »

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13 Réactions

  1. kim methot

    je suis contente de lire cet article, je réoriente ma carrière comme camionneuse, je commence mon cours en août au cftr et j’ai tellement hâte, je travaille comme répartitrice au transport présentement et j’ai hâte de voir l’autre coté de la médaille….chapeau les filles!!!

  2. Rita paradis( chouette)

    J’ai moi même conduit durant 16 ans les camions , j’ai été une des premières routières en 1987 …j’ai travaille en couple chez Pelo a st hyacinthe , et chez SGT , a st Germain et seule chez Besner a St Nicolas durant 13 ans..j’aimais beaucoup ,la route c’était la joie de vivre et la liberté total … J’ai commencé ce beau métier à 44 ans , comme on dit y a pas d’âge pour faire ce que l’on aime ..j’ai du arrêté après avoir eu deux opérations à une épaule que je m’étais brisés en chargeant un traiteur sinon je sais que je serais encore la au volant d’un TRUCK….
    J’ai bien connu Marie Claude Duval , nous avons souvent placetté sur le CB …
    J’espère qu’il y aura encore beaucoup de femmes qui auront la chance de faire ce beau métier … Rita Paradis (Chouette )

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