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Femme tenant un papier où il est écrit « Ma valeur est inestimable »

Pour quitter la prostitution, c’est par où?

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Partage son temps entre le journalisme indépendant et le web de ICI  Radio-Canada. Formée en études internationales et en journalisme, elle s'intéresse autant à l'hyperlocal qu'à l'international, aux humains, aux histoires et aux chiffres, toujours à la recherche de nouvelles perspectives. Elle est récipiendaire de la bourse AJIQ — Le Devoir en 2014.

Les conditions de vie souvent déplorables des prostituées poussent plusieurs organismes à s’occuper de leurs besoins primaires : dormir, manger, se protéger. Mais au-delà des nécessités immédiates, existe-t-il une porte de sortie pour les femmes qui désireraient abandonner la prostitution?

Survivante. C’est le mot que Stella Roy* utilise pour se décrire. Elle a commencé à danser dans un bar érotique à 14 ans. Après plus d’une décennie dans la rue et presque trois dans l’industrie du sexe, alors qu’elle pesait à peine 34 kilos (75 livres), elle a décidé d’essayer de vivre autrement. « Étranglée et laissée pour morte », comme elle le raconte, l’évidence d’une mort imminente la pousse à quitter le milieu. C’était il y a 13 ans. Et depuis, elle s’est souvent sentie seule au monde.

Valérian Mazataud
La CLES souhaite que des survivantes de la prostitution s’expriment sur la place publique.

Mélanie Carpentier, elle, a le mot survivor tatoué sur le poignet. Mais elle préfère maintenant dire qu’elle est « une gagnante », qu’elle regarde en avant. Elle a fait reconnaître comme organisme de bienfaisance La Maison de Mélanie, un des rares centres d’hébergement expressément créé pour les femmes qui ont vendu ou vendent leur corps.

Parer au plus urgent

Partout dans la province, des maisons d’hébergement pour femmes en difficulté accueillent des personnes prostituées. Yolanda Alvarez, directrice de la Maison Charlotte à Québec, confirme que les femmes qui se présentent aux refuges d’urgence « arrivent souvent dans un état de survie, avec des problèmes multiples », dont la prostitution. Les occupantes doivent respecter un horaire strict et avoir un projet de vie, des critères qui les laissent parfois à la rue. Plusieurs refuges refusent en effet de prendre en charge les personnes avec de trop lourds problèmes de toxicomanie ou de santé mentale.

Valérian Mazataud
Marie dit que son ancienne vie lui donne encore du fil à retordre, mais elle suit rigoureusement une thérapie de substitution à la méthadone.

Quant aux organismes qui travaillent uniquement avec les personnes prostituées, ils pallient les besoins les plus urgents. Plusieurs ont une mission de sécurité et de dignité. Pour l’organisme Stella et le Projet intervention prostitution Québec (PIPQ), l’objectif principal est de réduire les risques : distribution de condoms et de seringues, prévention des ITSS, suivi médical, écoute, etc. Anna-Aude Caouette, coordonnatrice clinique de l’organisme Stella, défend ce travail de terrain qui permet de « créer des liens de confiance ». Geneviève Quinty, coordonnatrice du PIPQ, affirme en écho « répondre aux besoins ».

S’en sortir, un tabou?

Ce travail de première nécessité est crucial, reconnaît Stella Roy. Les refuges et organismes de proximité l’ont « beaucoup aidée dans l’aspect de survie, pour manger et dormir ». Elle déplore cependant qu’en 30 ans, personne ne lui ait parlé de sortir de la prostitution. « C’est comme si c’était tabou. Il serait temps qu’on ouvre la bouche et les oreilles; il faut au moins ouvrir une porte. »

Émilie*, ancienne prostituée, rapportait la même situation dans la plus récente étude de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Elle considère que le silence de toutes les intervenantes qu’elle a côtoyées a contribué à nourrir son impression qu’il lui était impossible de quitter l’industrie du sexe.

Le désir d’accueillir sans jugement et l’urgence d’aider font craindre aux intervenantes que la question de la sortie soit blessante et éloigne d’elles les personnes prostituées. Loin d’avoir de mauvaises intentions, elles souhaitent souvent « respecter l’endroit où la fille est rendue dans sa vie », selon les mots de Geneviève Quinty, du PIPQ.

Éliane Legault-Roy, responsable des communications pour la CLES, incite à voir plus loin que la réduction des méfaits : « Ce n’est pas une fin en soi. » Offrir des options de vie n’est pas incompatible avec le respect et l’accompagnement.

Éclairer le grand trou noir

De quoi ont besoin celles qui manifestent le désir de cesser de se prostituer? « De tout », dit Marie*, entrée dans le milieu à 33 ans à cause d’une dépendance à la cocaïne, puis aux opiacés. Elle insiste sur le besoin de répit des femmes, mais aussi sur celui de « réapprendre à vivre complètement ». Une phrase reprise par Stella, qui est « encore en train de [se] reprogrammer, à 57 ans ». « Toutes les choses qui semblent anodines à la société en général, comme prendre l’autobus ou utiliser un cellulaire, je ne savais pas les faire. Je sortais du bois! » ajoute-t-elle.

Photographie de Rose Dufour.
Rose Dufour espère faire de la Maison de Marthe un centre de référence en ce qui concerne la sortie de prostitution.

Les deux femmes ne jurent que par l’organisme qui les a accueillies, la CLES pour Stella, La Maison de Marthe pour Marie. Elles sont heureuses d’avoir accès à un lieu qui leur permet de prendre à bras-le-corps plusieurs problèmes interreliés. « Je viens aussi chercher de l’amour », répète Marie à quelques reprises, avec des mots qui disent le réconfort, la fidélité d’une oreille. « Rose, c’est comme ma mère. »

Rose Dufour, c’est celle qui a fondé La Maison de Marthe après une carrière universitaire. « Cesser de se prostituer n’est pas sortir de la prostitution », affirme-t-elle d’un ton appuyé, mais d’une voix qui trahit son âge. Elle en connaît un rayon sur l’accompagnement à long terme et l’empowerment de ces femmes. L’organisme qu’elle dirige et porte à bout de bras les aide non seulement à retrouver confiance et à se mobiliser, mais les encourage à se réapproprier leur sexualité.

Accompagnement juridique, désintoxication, aide au logement, soutien psychologique, activités sociales, recherche de soins adaptés, la CLES et La Maison de Marthe sont devenues des quartiers généraux. Lorsqu’il est impossible de fournir un service, les intervenantes dirigent les femmes vers d’autres organismes ou des personnes sensibilisées à leur réalité. En région, c’est plus difficile. Les Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) tentent tant bien que mal d’accueillir les femmes qui souhaitent sortir de la prostitution, mais le personnel n’est pas spécialisé dans ces cas.

Le plus précieux pour Stella? Son implication dans la CLES et le sentiment d’appartenir de nouveau à la société. Claudia Bouchard, responsable des services de la CLES, insiste sur la gamme de services à développer dans un continuum à partir de la sortie, du fonds d’urgence jusqu’à l’employabilité, qui redonne un sentiment d’utilité. Rose Dufour espère elle aussi mettre sur pied un projet de réinsertion par le travail.

Le difficile financement

Beaucoup d’idées, peu de moyens. Les ressources pour contrer l’exploitation sexuelle n’entrent pas dans les cases des formulaires de demandes de subventions. Sur ce point, Rose Dufour est catégorique : « Il n’y a pas de politique sociale, pas de programme. » Sa maison vit de dons et de bénévolat, « sans une cenne récurrente », soupire-t-elle.

Émilie Mercier-Roy, cofondatrice du gîte L’autre porte à Val-d’Or, confirme la difficulté d’obtenir du financement pour ouvrir un centre d’hébergement propre aux femmes en prostitution. Mais elle souligne l’importance que la ressource soit précisément conçue pour elles, notamment en raison des conséquences psychologiques importantes qu’elles ont subies. « Après avoir été considérées aussi longtemps comme un objet, il faut qu’elles se réapproprient leur être, qu’elles apprennent à faire des choses pour elles-mêmes. » L’intervenante craint que, sans un accompagnement consciencieux, plusieurs retournent à la prostitution.

Même situation à la CLES. Claudia Bouchard expose la difficulté de l’organisme à se faire accréditer comme fournisseur de services sociaux. Il se fait souvent renvoyer au ministère de la Sécurité publique, puisque la prostitution tomberait encore sous sa responsabilité.

Nul doute : la niche de services pour les femmes prostituées reste à construire. Mais les communautés de survivantes s’organisent. Et commencent à éclairer la voie à suivre pour trouver la porte de sortie.

* Nom fictif

De criminelles à survivantes

Même si Stella Roy est prête à croire que d’autres en tirent un certain profit, elle décrit la prostitution comme une option de survie. « Personne ne peut dire : “Quand je serai grande, je veux faire des pipes pour gagner ma vie.” »

Une perspective de plus en plus largement adoptée. Dans son dernier plan d’action sur la question, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) décrit les personnes qui se livrent à la prostitution comme « contraintes à travailler dans le commerce du sexe et exploitées à outrance par des criminels agissant à titre de proxénètes ». Le jugement de la Cour suprême du Canada dans le cas Bedford, qui a invalidé les dispositions du Code criminel encadrant la prostitution, reprend à peu de mots près cette idée.

En quelques années, les prostituées sont ainsi passées de criminelles à victimes aux yeux de la police. Un changement de paradigme que confirme en partie le nouveau projet de loi déposé à Ottawa le 4 juin, qui pénalise les clients et les proxénètes tout en décriminalisant en partie les personnes prostituées. Le gouvernement fédéral y promet entre autres 20 millions de dollars pour aider les personnes qui souhaitent abandonner cette activité.

Dans un communiqué publié à la suite du dépôt du projet de loi, le Conseil du statut de la femme a dit souhaiter la mise en place rapide de services sociaux pour aider les personnes qui le souhaitent à sortir des rouages de la prostitution : maisons d’hébergement, services de désintoxication, aide psychologique adaptée, accompagnement pour la réinsertion sociale et économique, aide juridique, etc. L’organisme est d’avis que de tels services devront aussi tenir compte des besoins particuliers des femmes autochtones, surreprésentées dans la prostitution.

Plusieurs intervenants et intervenantes du milieu de la prostitution restent sceptiques quant aux intentions du gouvernement fédéral et à l’obtention du financement promis. C’est que le changement d’approche tarde à s’accompagner de ressources financières adéquates…

Qu'en pensez-vous?

6 Réactions

  1. alice

    Après bien des années de réflexion, je ne comprends toujours pas,
    où sont nos pères, nos frères et nos grands amis pour nous aider dans cette merdique impasse d’exploitation ?

  2. Réjeanne Martin

    Les communautés religieuses vieillissent et ne sont donc plus aptes à rendre bien des services auxquels elles demeurent sensibles.

    Une suggestion: pourquoi ne pas faire appel à leur soutien financier collectif pour soutenir un projet à mettre en place ou à maintenir? Vous trouverez des renseignements sur le site de la CRC (Conférence religieuse canadienne, comité des dons). De plus, connaissez-vous la Fondation Beati? voir le site.Demandez à temps et à contretemps…

    Il n’y a rien à perdre à essayer! Peut-être quelque chose à gagner…

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