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Photographie de Lise Lalonde.

Aux sources de la violence

par 

Diplômée d'un baccalauréat en administration des affaires aux HEC Montréal et d'une maîtrise en journalisme international complétée à Rome. Geneviève a travaillé en Inde comme formatrice en voix et accent dans un centre d’appel. Elle a collaboré aux stations de radio CISM et CIBL à Montréal et plus récemment, elle est devenue journaliste pigiste pour des médias canadiens et italiens. En mai 2012, l’Armée italienne déployée en Afghanistan l’a embarquée comme journaliste.

Lise Lalonde a passé 30 ans à sonder le terrain miné de la violence faite aux femmes. L’intervenante voulait comprendre, mais surtout, prévenir. En résulte Les agresseurs et leurs victimes. Les troubles physiques et psychologiques qu’engendre ce fléau. Un ouvrage qui, elle l’espère, aidera les victimes à se reconnaître avant d’être aspirées dans la spirale.

« J’ai vu des femmes arriver au centre d’hébergement avec des fractures de clavicule, des cheveux arrachés, des points de suture sur tout le corps. On devait en guider certaines, devenues aveugles pour quelques jours. C’était aussi grave pour les enfants : ils avaient des brûlures, des bleus, des hémorragies. C’était traumatisant! » Dès ses débuts, en 1984, comme intervenante dans une maison accueillant des femmes victimes de violence, à Longueuil, Lise Lalonde se sent complètement impuissante face à cette réalité troublante.

« À l’époque, on ne connaissait rien sur les hommes violents ni sur la violence. On pouvait seulement fournir aux femmes un endroit sécuritaire pour les aider à se remettre de leurs blessures, à se séparer ou à divorcer. Et quand elles déménageaient, leurs agresseurs les retrouvaient. Je me disais : “Ça n’a pas d’allure, il faut faire quelque chose!” »

Devant cette méconnaissance d’une réalité silencieuse, mais ô combien répandue, Lise Lalonde va cogner à plusieurs portes pour approfondir le sujet. Psychologues, intervenants : personne n’ose aborder cette épineuse question. « C’était comme parler d’une bibitte rare. J’ai réalisé que si j’étais moi-même victime de violence un jour, je me retrouverais devant rien, je n’aurais aucun soutien psychologique, personne ne pourrait m’aider. »

Elle s’engage alors dans un long processus de recherche qui, 6 000 rencontres plus tard, aboutit à un livre : Les agresseurs et leurs victimes. Les troubles physiques et psychologiques qu’engendre ce fléau. Trente ans de discussions avec des victimes et des agresseurs lui ont permis de remonter aux sources de la violence plutôt que de s’en tenir à la gestion de crise. Après ces nombreuses rencontres, elle peut se définir comme une experte en la matière. Mais elle avoue candidement qu’au départ, ses recherches avaient un but tout à fait égoïste. « Je voulais me protéger. Savoir comment réagir si un jour je vivais la même chose. »

Fléau mondial

Son livre parle d’un sujet maintes fois traité, mais qui continue à faire des ravages partout sur la planète. Un récent rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révèle que la violence physique ou sexuelle touche plus du tiers des femmes dans le monde. Et tout comme Lise Lalonde, la recherche de l’OMS répète à maintes reprises qu’il urge de renforcer l’aide allouée à la prévention.

Le livre de l’intervenante va dans cette direction en rappelant le cycle de la violence : les débuts souvent pernicieux, comme des remarques désobligeantes ou des comportements jaloux, qui se transforment en une escalade de violence verbale et physique avant d’aboutir, peut-être, à l’irréparable. En dévoilant ce cycle, Lise Lalonde espère guider la victime — qui l’est généralement à son insu — pour qu’elle sorte de ce tourbillon de violence. « En lisant quels sont les signes du début du cycle de la violence, les victimes se reconnaîtront. Elles comprendront que si le début est vrai, ce qui suit le sera probablement aussi. Je parle de meurtre à la fin du cycle; je veux qu’elles comprennent que ça pourrait leur arriver. »

De victimes à agresseurs

Photographie de Lise Lalonde.

L’auteure utilise le même cycle de violence avec les agresseurs, avec qui elle s’est mise à travailler quelque temps après le début de ses recherches. C’est lors d’une rencontre avec des victimes qu’elle a ouvert la porte à cette nouvelle clientèle : une femme lui a avoué se reconnaître dans la description de l’agresseur, et l’a suppliée de l’aider. « Elle m’a dit : “Si tu ne fais rien pour moi, je vais le tuer.” » Habituée à travailler avec les victimes, Lise Lalonde se trouvait devant une situation embarrassante, mais a décidé de relever le défi.

Au fil des rencontres, elle a fait des rapprochements. « Grâce aux réponses que les agresseuses me donnaient, je pouvais faire des liens entre leur situation et celle des victimes. C’est à ce moment que j’ai compris qu’elles étaient aussi des victimes. » Après plusieurs interventions avec ces femmes, elle était fin prête à rencontrer des hommes.

« Quand j’ai commencé à aider les hommes, je me suis aperçue qu’il n’y avait pas de différence entre agresseurs et agresseuses. Quand je leur pose la question “Qui t’a fait ça?”, c’est à ce moment que la personnalité casse et que la victime sort. Et moi, je travaille le côté victime. Après, reste à comprendre pourquoi une victime devient agresseur. »

Des marques sur l’esprit et le corps

Ses nombreuses rencontres lui ont également permis de découvrir les répercussions que la violence engendre sur le plan psychologique, mais aussi physique. « J’étais capable de comprendre l’impact de la violence sur le plan mental, mais je n’avais aucune donnée concernant le corps. Pourtant, si je touchais une victime en lui parlant, elle se reculait immédiatement parce que ça lui rappelait des souvenirs. » C’est alors qu’elle a compris qu’une formation en massothérapie était essentielle pour l’accompagnement de ses « patients », afin de libérer le corps de tout le stress accumulé.

« J’ai découvert que la violence amène beaucoup de stress sur le plan physique. Une personne qui a été étranglée aura un débalancement de la glande thyroïde. D’autres qui ont reçu des coups de poing souffriront d’hypoglycémie », ajoute-t-elle. Dans son livre, les nombreuses séquelles sur le corps sont illustrées par des tableaux qui permettront aux victimes de trouver réponse à leurs maux. Lise Lalonde espère aussi que son ouvrage aidera les médecins et les endocrinologues, par exemple, à repérer les victimes de violence chez leurs patients.

De l’espoir

En traitant la violence sous toutes ses coutures, les recherches de Lise Lalonde visent à briser les tabous qui l’entourent. « Il est temps de changer de discours dans les médias et les écoles. Il faut parler de prévention et donner des moyens aux gens de se reconnaître dans des situations de violence. Et surtout, leur dire qu’il y a espoir de s’en sortir », affirme celle qui, depuis cinq ans, travaille au Chaînon, une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence située à Montréal.

Personne n’est immunisé contre ce fléau. « En 30 ans de travail comme intervenante, j’ai constaté l’ampleur de la violence : la violence familiale, conjugale, en milieu de travail, entre voisins, la rage au volant, l’intimidation dans les écoles… Mais c’est la violence conjugale qui prend toute la place dans le discours public. On ne parle pas de violence psychologique, on ne fait pas de prévention. Toutes celles qui demandent des services dans les maisons d’hébergement se trouvent à une étape avancée du cycle de la violence. En expliquant le début du cycle, je veux éviter aux victimes de se rendre jusqu’à cette phase. Je fais de l’information, de l’éducation et de la prévention. »

Pour continuer sa croisade, Lise Lalonde souhaite ouvrir un centre spécialisé en violence qui compterait une équipe multidisciplinaire : intervenants en toxicomanie, en santé mentale, en itinérance, massothérapeutes… Car il n’y a jamais trop de ressources pour extraire les victimes des filets de la maltraitance.

Page couverture du livre Les agresseurs et leurs victimes.
Lise Lalonde, Les agresseurs et leurs victimes. Les troubles physiques et psychologiques qu’engendre ce fléau, Performance édition, 2013, 186 p.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Batteau Pascake

    Une approche du phénomène de la violence très intéressante… Reconnaître les débuts de l’engrenage qui mène aux extrêmes est en effet on ne peut plus utile pour des femmes qui ne perçoivent pas toujours immédiatement ce qui les menace… Je ne sais pas si en France la formation à la prévention est aussi avancée…
    En tout les cas dans les médias ils abordent toujours cette question par son aspect « spectaculaire »… Ce qui n’aide pas forcément celles qui sont concernées…
    Merci à Lise Lalonde de nous faire partager son expérience !

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