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Photographie de Mylène Paquette.

Des femmes à la mer

par 

D'origine française, elle arrive au Québec en 2009 et termine ses études en journalisme scientifique à l'Université Laval, avant de venir s'installer à Montréal. En 2012, elle fonde le collectif de pigistes Ublo Média. Depuis, elle collabore avec plusieurs magazines au Québec.

« À bord d’un navire, il n’y a ni homme, ni femme, il y a des marins », a écrit Albert Londres au début du 20e siècle. Pourtant, 200 ans plus tôt, les femmes n’avaient pas le droit de monter — et encore moins de travailler — sur un bateau. On croyait que, comme les lapins, leur présence à bord portait malheur aux navires et à leurs équipages. Si l’univers de la navigation maritime est devenu moins machiste depuis, il impose encore des contraintes aux navigatrices.

Photographie d'Arianne Tessier-Moreau.
« Quand je ne peux pas exécuter une tâche parce que je ne suis pas assez forte, je grince tellement des dents que je réveille les baleines… et j’essaie de m’entraîner pour ne plus que ça se produise. »  — Ariane Tessier-Moreau, première officière et responsable du programme de voile d’ÉcoMaris
Photographie d'étudiantes sur un voilier.
Au cours de l’été 2013, de jeunes filles participent à une journée de sortie en mer à bord du Roter Sand. Au programme, navigation à la voile face au bord de Sorel-Tracy.

Lors d’un bel après-midi de juillet 2013, le voilier-école d’ÉcoMaris, Roter Sand, largue les amarres sur le fleuve Saint-Laurent. L’excitation est palpable. Le tumulte urbain et la silhouette du pont Champlain s’estompent, laissant place à la tranquillité des îles sauvages. Ariane Tessier-Moreau, une brune bouclée au sourire franc, est première officière et responsable du programme de voile. Elle transmet aux jeunes marins en herbe son amour de la mer. « Toutes les femmes marins que je connais sont une source d’inspiration pour moi. En 2005, j’ai croisé une dame de 56 ans qui partait sur un 28 pieds [NDLR : bateau de 8,5 mètres] pour rejoindre le continent africain en solitaire. Son mari l’aidait dans ses préparatifs, mais souhaitait de tout cœur qu’elle change d’idée… »

Pionnières marinières

Jusqu’au 18e siècle, les bateaux étaient interdits aux femmes. Elles portaient malheur! Pratique, cette croyance éliminait les possibles crises de jalousie, disputes et tentatives de viol d’hommes frustrés par le long isolement en mer. Le lien de la femme avec la mer se résumait à attendre le retour de son mari, souvent en vain, comme dans la chanson française Santiano : « Tiens bon la vague tiens bon le vent / Hisse et ho, Santiano! / Si Dieu veut toujours droit devant / Nous irons jusqu’à San Francisco / Je pars pour de longs mois en laissant Margot / Hisse et ho, Santiano! » Dans l’univers des marins, la femme pouvait aussi être sirène cruelle, figure de proue protectrice ou prostituée réconfortante dans un port lointain.

Quelques femmes ont bravé ces interdits : les Américaines Anne Bonny et Mary Read, pirates du 18e siècle, ou la Française Jeanne Barret, première femme à faire le tour du monde. Elle s’était déguisée en valet pour suivre son mari, le botaniste Philibert Commerson, à bord de l’expédition dirigée par le comte Louis-Antoine de Bougainville en 1766. Plus récemment, la Française Anita Conti a été la première femme océanographe. Entre les deux guerres mondiales, elle a embarqué sur de nombreux bateaux de pêche et a dessiné les premières cartes de pêche.

Si le milieu compte aujourd’hui quelques grands noms comme l’Anglaise Ellen MacArthur, les Françaises Florence Arthaud ou Isabelle Autissier, reste que peu de femmes sont navigatrices, pêcheuses ou commandantes de vaisseaux militaires. Elles occupent 2 % des postes de la marine marchande dans le monde, selon l’International Transport Workers’ Federation (ITF). En France, en 2010, la Marine nationale comptait 8 % de femmes dans ses rangs, et la Marine marchande, 5,9 %, selon une étude du Centre de droit maritime et océanique de l’Université de Nantes.

Relations houleuses

Photographie d'Émilie Prunier.
La force physique est moins nécessaire sur un voilier de plaisance, soutient Émilie Prunier, qui a participé à une traversée transatlantique de Lorient, en France.

À sa première expérience en mer — une traversée transatlantique de Lorient, en France, à Salvador de Bahia, au Brésil —, Émilie Prunier, originaire de Normandie, a subi le machisme de plein fouet. « Le capitaine était épouvantable avec moi parce que j’étais une fille. Il me le rappelait tous les jours, d’ailleurs. Il m’a prise dans l’équipage parce qu’une fille, ça met une bonne ambiance, et qu’il pouvait reluquer mes seins. Par contre, hors de question que je dépèce le poisson ou que je touche à quoi que ce soit dès que la mer s’agitait. C’était une affaire d’hommes… » Elle précise que cette mésaventure est surtout due à un conflit de personnalités et à un manque de chance. « Les deux autres membres de l’équipage ont été adorables et ne m’ont jamais traitée différemment. »

Isabelle Autissier a été la première femme à accomplir un tour du monde en compétition, en 1991. Elle voit peu de différences entre les hommes et les femmes en mer, « si ce n’est que les femmes sont plus collaboratives et ont sans doute plus l’esprit d’équipe ».

Photographie de Mylène Paquette en mer.
« Je dois toujours justifier mon exploit parce que je suis une femme. Si j’étais un homme, ce serait différent. »  — Mylène Paquette, qui a traversé l’Atlantique à la rame en solitaire en 2013

En 2013, la Québécoise Mylène Paquette a réussi à traverser l’Atlantique à la rame en solitaire, en 128 jours. « Ça a été dur d’obtenir de la crédibilité avant mon départ. Les hommes me prenaient souvent à la légère. Dans les salons de chasse et pêche où j’allais présenter mon projet et mon embarcation, certains croisaient les bras en disant : “Voyons donc, une fille toute seule sur l’océan… Franchement! Fais voir tes gros bras.” Et quand je leur expliquais qu’il faut surtout de la force dans les jambes, ils me touchaient les cuisses… Charmant! Je dois toujours justifier mon exploit parce que je suis une femme. Si j’étais un homme, ce serait différent. Historiquement, les explorateurs ont toujours été des hommes : Christophe Colomb, Jacques Cartier… »

Le physique de l’emploi

Le manque de force physique est la principale critique assénée aux femmes. « Quand je ne peux pas exécuter une tâche parce que je ne suis pas assez forte, je grince tellement des dents que je réveille les baleines… et j’essaie de m’entraîner pour ne plus que ça se produise », confie Ariane Tessier-Moreau, responsable du programme de voile d’ÉcoMaris.

La Canadienne Anouk Shetush travaille sur un chalutier qui pêche le crabe au large de la Côte-Nord. Seule fille à bord, elle a d’abord été embauchée pour faire le ménage. Au bout d’une semaine, un pêcheur manque et le capitaine lui propose de le remplacer. Sept ans plus tard, elle raconte : « Pour tirer le cordage, j’aurais besoin des bras de Popeye. Mais je compense en faisant d’autres tâches. »

Photographie d'Anouk Shetush.
« Pour tirer le cordage, j’aurais besoin des bras de Popeye. Mais je compense en faisant d’autres tâches. »  — Anouk Shetush, qui travaille sur un chalutier pêchant le crabe au large de la Côte-Nord

La force physique est moins nécessaire sur un voilier de plaisance. « Avec les équipements actuels, il me faut peut-être deux ou trois minutes de plus qu’un homme pour régler les voiles. Ça ne change pas grand-chose », explique Émilie Prunier. En effet, la technologie a permis aux femmes de manier les voiliers plus facilement, confirme Isabelle Autissier.

La Suisse Justine Mettraux s’est classée deuxième à la Mini Transat 2013, course transatlantique en solitaire sur des voiliers de 6,5 mètres. « C’est toujours plus dur pour une femme d’avoir l’occasion de naviguer sur des bateaux intéressants. Les skippers préfèrent être accompagnés d’hommes forts. C’est une des raisons pour lesquelles certaines femmes se tournent vers les traversées en solitaire. »

Mylène Paquette pense cependant qu’à talent égal, il est plus facile pour une femme de se faire commanditer. « Elles retiennent plus l’attention du public, et c’est ce que recherchent les entreprises. »

« Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes? »

Devenir mère peut entraver la carrière d’une femme marin. « Les hommes vont facilement laisser femme et enfants à la maison, alors que les femmes abandonnent souvent le métier quand elles fondent une famille », témoigne Isabelle Autissier. Dans bien des cas, la femme enceinte est reléguée sur le quai sans indemnités dès qu’elle annonce sa grossesse, alors que son congé de maternité ne débute qu’au bout de quelques mois.

Ariane Tessier-Moreau perçoit une différence entre le monde de la voile et celui de la marine marchande. « Je crois que le monde de la plaisance est beaucoup plus ouvert que celui des cargos. Envisager d’avoir des enfants est extrêmement difficile quand on navigue de manière professionnelle. Les filles qui ont étudié pour devenir officières choisissent souvent un poste à terre pour pouvoir élever leurs enfants. »

La mer sans hommes

Photographie de Dawn Santamaria.
Dawn Santamaria, fondatrice de l’organisation américaine Sisters Under Sail, explique que « les femmes sont plus à l’aise de tenter des manœuvres difficiles s’il n’y a pas d’homme pour les juger ».

L’expérience d’Ariane sur des navires marchands l’a poussée à réfléchir aux attitudes des hommes à son égard. « La galanterie des marins m’a marquée. Mes collègues cherchaient à me ménager, ils étaient très respectueux. Mais je me sentais infantilisée. Les marins sont également de grands consommateurs de produits de l’industrie du sexe. Alors, oui, ça arrive qu’on vive de petits malaises en tant que femme… »

Pour éviter toute forme de dénigrement ou de situation désagréable en raison du sexe des membres d’équipage ou des passagers, l’organisation américaine Sisters Under Sail organise des croisières exclusivement féminines depuis huit ans. La fondatrice, Dawn Santamaria, explique que « les filles sont plus à l’aise de tenter des manœuvres difficiles s’il n’y a pas d’homme pour les juger ». Ariane Tessier-Moreau commente : « Il y a des femmes que la présence d’hommes pousse à se dépasser. C’est mon cas. J’éprouve toujours une grande satisfaction à leur prouver que je suis assez forte pour faire le travail quand ils m’en croient incapable. Par contre, certaines femmes sont moins confiantes. Je crois qu’un espace non mixte leur permet d’évoluer beaucoup plus sainement avec les autres, même si les dynamiques de domination peuvent se reproduire dans un milieu féminin. »

Photographie de Justine Mettraux.
Justine Mettraux, qui se classait 2e à la Mini Transat 2013, pense que si le monde de la course nautique fixait un quota de femmes à bord, cela permettrait aux femmes de naviguer davantage.

Bien sûr, il reste du travail à faire pour que les femmes occupent leur pleine place dans la navigation maritime. Selon divers témoignages, leur salaire demeurerait moins élevé que celui de leurs collègues masculins. En outre, l’accès aux sous-marins leur est toujours interdit dans plusieurs pays, comme la France et l’Italie. La raison invoquée : l’exiguïté des lieux empêche la création de dortoirs féminins.

Dawn Santamaria estime que « les hommes prédomineront toujours dans l’industrie, même si les filles sont de plus en plus formées et professionnelles ». Ariane Tessier-Moreau le constate au Québec : « Dans les écoles de navigation, il y a de plus en plus de femmes. » Justine Mettraux, elle, ne voit pas beaucoup d’évolution dans le monde de la course nautique. « Je me dis parfois qu’imposer un quota de femmes à bord serait la solution pour nous permettre de naviguer davantage. Quand on arrêtera de signaler les bons résultats d’une femme parce que c’est une femme, on aura gagné! »

Pour aller plus loin

Qu'en pensez-vous?

7 Réactions

  1. Hélène Moreau

    quelle chance que j’ai d’avoir pour nièce Ariane!
    salutations
    Hélène

  2. Paulette Sonier Rioux

    Très intéressant! lDes femmes et la mer.. Je.le ferai lire à une amie Capitaine d’un crabier ici en Acadie du
    Nouveau-Brunswick

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