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Femme noire

Plusieurs Africaines tentent de blanchir leur teint d’ébène au moyen de crèmes toxiques. Dans cette quête d’un épiderme plus clair, certaines y laissent… leur peau.

Jeanne devait être jolie avant l’apparition des taches rouge vif qui parsèment son visage. Avant qu’elle ne commence, à l’instar de ses compatriotes africaines, à se blanchir la peau. La première fois qu’elle a eu recours à des produits éclaircissants, Jeanne n’avait que 14 ans. Elle a d’abord emprunté la crème décolorante de sa grande sœur, puis s’est acheté différentes lotions commerciales. La Burkinaise a aussi brièvement flirté avec des mélanges faits maison, à base de javellisant. La jeune fille a rapidement déchanté lorsque sa peau s’est mise à piquer, à brûler, puis à rougir. Mais le mal était fait.

La dépigmentation artificielle, qui consiste à se décolorer des parties du corps (ou le corps entier) au moyen de produits parfois très toxiques, est largement répandue sur le continent africain. Elle séduit surtout les femmes qui, souvent, deviennent accros dès l’adolescence, mais gagne en popularité auprès des hommes. Aussi appelée xeesal ou leeral au Sénégal, tacha-tcho au Mali, ou dépigmentation cutanée cosmétique par les experts de la santé, la décoloration de la peau à des fins esthétiques n’est pas un phénomène récent. Les premiers cas africains rapportés dans la littérature médicale remontent au début des années 1970.

L’aspect le plus inquiétant de cette pratique? Ses effets secondaires, d’autant plus qu’ils ne se manifestent que plusieurs semaines, voire des mois après les premières applications. Si bien que souvent, les femmes ne font pas le lien entre l’emploi d’un produit et l’apparition des symptômes. Et comme l’effet décolorant est éphémère, elles doivent sans cesse recourir aux éclaircissants afin de conserver leur teint…

La plupart des produits sur le marché sont fabriqués à base d’hydroquinone et de corticoïdes, des composés qui se révèlent néfastes s’ils ne sont pas destinés à un usage médical spécifique qui n’a rien à voir avec la dépigmentation de la peau.Quant aux concoctions artisanales, elles ne sont pas moins nocives puisqu’elles contiennent généralement de l’eau de Javel, des sels de mercure ou du peroxyde. Les complications dermatologiques sont nombreuses : l’acné, les vergetures, les mycoses et la gale comptent parmi les plus fréquentes. Des effets secondaires plus sérieux, tels le diabète, l’hypertension et l’insuffisance rénale, ont aussi été rapportés chez maintes adeptes. Sans compter que plusieurs médecins soupçonnent que l’application à long terme de ces substances chimiques sur la peau augmente l’incidence de certains cancers.

L’idéal mulâtre

On a longtemps expliqué le désir d’avoir une peau claire par un présumé sentiment d’infériorité par rapport aux colonisateurs européens. Être blanc était synonyme de succès et d’argent, donc de bonheur. Mais plusieurs dermatologues africains contredisent cette hypothèse. D’abord parce qu’il n’a jamais été question de devenir blanc, mais plutôt de s’éclaircir le teint. De plus, des études récentes suggèrent que la dépigmentation artificielle serait un phénomène de mode, et la motivation principale, purement esthétique : tout comme les Occidentaux ont un penchant pour les peaux bronzées, les Africains sont à la recherche d’un teint harmonieux et attrayant, incarné par une peau de mulâtre. Pour accéder à cet idéal, les produits décolorants semblent une solution facile et efficace. Les standards de beauté véhiculés par les vedettes américaines exercent-ils une grande influence? Sans doute. Mais les dermatologues africains précisent que le problème vient aussi de l’intérieur : de nombreuses stars africaines se soumettent à ces mêmes critères… et les répandent.

Dre Fatima Ly, dermatologue à l’Institut d’hygiène sociale de Dakar, au Sénégal, déplore que son service doive investir plus de la moitié de ses maigres ressources financières à soigner les nombreuses victimes de la dépigmentation artificielle. Elle blâme principalement l’industrie pharmaceutique et l’inertie des gouvernements. « Il y a perpétuellement de nouveaux éclaircissants dangereux sur le marché, alors que les produits de qualité sont rares et coûtent jusqu’à six fois plus cher. »

À preuve, l’étalage d’Audette, dans un marché populaire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, regorge d’éclaircissants. Après quelques hésitations, la jeune femme avoue s’être éclairci la peau par le passé. «Un teint pâle, c’est tellement plus beau! dit-elle avec un sourire coquet. Et puis, ce n’est pas aussi dangereux qu’on se l’imagine. Surtout si on choisit les bons produits et qu’on ne fait pas de mélanges. C’est ça, le problème : les femmes qui utilisent plusieurs crèmes à la fois. » Sa voisine de kiosque, Sandrine, a une opinion plus tranchée. «C’est idiot de vouloir changer, surtout s’il y a du danger! s’indigne celle qui se dit fière de son teint ébène. Je ne comprends pas pourquoi les femmes chez nous s’éclaircissent la peau. Nous sommes belles au naturel! »

La dépigmentation cosmétique demeure taboue. Les statistiques sur sa prévalence en Afrique de l’Ouest varient énormément selon le pays, la ville et même le quartier. On estime quand même que près de 70% de la population a recours à des produits éclaircissants. Il fut un temps où les victimes étaient stigmatisées : celles qui osaient consulter pour des complications étaient rejetées par les médecins. Aujourd’hui, les dermatologues du monde entier reconnaissent que la dépigmentation artificielle est un problème de santé publique en pleine croissance et qu’il y a urgence d’agir.

Quelques recherches avançant des estimations crédibles commencent à émerger, mais les résultats varient encore beaucoup. Par exemple, certaines affirment qu’entre 25 et 65% des Africaines se décolorent la peau, alors que les résultats d’une autre recherche évoquent une proportion allant de 25 à96% en ce qui concerne les femmes de l’Afrique subsaharienne. Il est pratiquement impossible d’établir la proportion de femmes adeptes de cette pratique par rapport aux hommes, car aucun véritable échantillonnage n’a été réalisé.

Mais le mal est loin d’être enrayé : cette pratique est bien ancrée dans les mœurs, tant au quotidien que lors d’occasions spéciales. Par exemple, la forte pression sociale liée aux grandes cérémonies (mariages, baptêmes…) encourage la décoloration; un teint plus pâle permettrait de séduire les hommes et de trouver un mari plus facilement. Et la publicité omniprésente et mensongère n’aide pas. À Abidjan, les panneaux d’affichage qui vantent les mérites des produits éclaircissants mais taisent leurs effets potentiellement néfastes abondent, autant dans les petits magasins qu’en bordure des autoroutes. Les campagnes publicitaires pour d’autres biens de consommation, tels les téléphones cellulaires et les vêtements, ont systématiquement recours à des modèles mulâtres.

Sensibiliser et réglementer

Dre Ly est convaincue que pour éradiquer la décoloration artificielle, il faut sensibiliser la population. C’est pourquoi elle préside l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA). Depuis sa création en 2002, cette ONG basée à Dakar tient régulièrement des séances d’information dans les quartiers populaires de la ville.

L’an dernier, les organisateurs d’un concours de beauté ont fait leur part pour décourager la décoloration artificielle et promouvoir une image plus saine des femmes : ils ont mis sur pied la première compétition au monde qui exige explicitement que toutes les candidates aient un teint naturel. Miss Authentica Côte d’Ivoire a attiré l’attention de plusieurs grands médias étrangers, mais la réaction à l’intérieur des frontières ivoiriennes a été très mitigée. «On s’est attaqué à toute l’industrie de la décoloration, une industrie très puissante chez nous, explique Edmond Etty, gérant du concours. Le gros problème est que la décoloration artificielle est partout. Des membres de toutes les couches de la population utilisent des crèmes décolorantes…même les ministres et les députés! Comment pouvons-nous espérer faire changer les mentalités alors que ceux-là mêmes qui pourraient provoquer des changements légaux défendent cette pratique? »

La dépigmentation artificielle est aussi répandue parmi les populations d’origine africaine vivant dans les métropoles européennes et nord-américaines. Si une réglementation limite à 2% la concentration maximale d’hydroquinone de tous les produits vendus dans l’Union européenne, les produits de beauté illicites abondent sur le marché noir. En juillet 2009, les autorités françaises ont saisi des dizaines de milliers de ces cosmétiques et arrêté plusieurs personnes qui alimentaient le territoire français et certains pays voisins. La situation a poussé la mairie de Paris à lancer, en novembre de la même année, une grande campagne d’information sur les dangers de la décoloration.

Dre Ly rêve d’une réglementation à l’image de celle de l’Union européenne pour les pays africains. À l’heure actuelle, seule la Gambie a adopté une loi qui bannit la dépigmentation artificielle. Au Sénégal, la loi se limite à interdire cette pratique chez les élèves. En attendant que le gouvernement prenne ses responsabilités et durcisse la réglementation sur les produits cosmétiques, la dermatologue de Dakar et l’AIIDA poursuivent leurs activités de sensibilisation. « Il faut essayer chaque jour de gagner une bataille pour que la dépigmentation artificielle ne soit bientôt plus qu’un mauvais souvenir… »

La blanche crème à Montréal

Montréal n’échappe pas à la frénésie de la peau claire. Dans l’ouest de la ville, rue Sherbrooke, Queen-Mary ou Victoria, des dizaines de boutiques et de salons de beauté africains offrent des produits à base d’hydroquinone et autres substances décolorantes. Lorsqu’on les questionne, les vendeurs, gérants et propriétaires se font discrets. Ceux qui osent s’exprimer accusent les fournisseurs de Toronto, des États-Unis ou encore d’Afrique de mentir sur la composition réelle des produits. N’empêche, ces crèmes et lotions se retrouvent sur les tablettes de leurs magasins…

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