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Photographie de deux policiers.

Jouer à l’homme dans la police

par 

Correspondante de la presse francophone à Mexico depuis 2011. Formée au Centre de Formation des Journalistes à Paris, elle a démarré sa carrière de journaliste dans le sport. Après une année de voyage en 2009, elle s'est orientée vers le développement durable couvrant notamment les conférences sur le climat de Copenhague et Cancún. Depuis son arrivée au Mexique, elle s'est beaucoup intéressée aux problématiques touchant les femmes mexicaines. Elle est également l'une des spécialistes de l'affaire Florence Cassez, qui a animé les relations franco-mexicaines entre 2005 et 2012.

Accentuer des comportements agressifs, machistes et misogynes : c’est ce à quoi les policières de Mexico doivent se contraindre pour être acceptées et respectées par leurs pairs.

« Pour que mes collègues masculins m’acceptent, j’ai dû entrer dans la peau d’une personne que je n’étais pas. Je me suis mise à parler grossièrement, à cracher par terre et à être agressive envers les citoyens. Parfois même, je n’avais pas d’autre choix que d’accompagner des collègues dans des bars miteux pour prendre un verre et rire de leurs blagues sexistes. Je devais être comme eux pour qu’ils me laissent tranquille. » Maria, la trentaine, a travaillé comme agente de terrain dans la police de la Ville de Mexico pendant cinq ans.

Photographie d'une policière mexicaine.
Selon le concept de Raewyn Connell, sociologue australienne, les policières de Mexico évoluent dans un corps policier qui s’est développé sur le « culte de la masculinité », où les femmes sont diffamées, discriminées, traitées avec condescendance, et voient leur valeur sociale reniée.

Sa demande de conserver l’anonymat dans cet article (son prénom a été modifié à sa demande) révèle la difficulté de l’expérience. La jeune femme avait pourtant choisi ce métier par admiration pour la carrière d’un membre de sa famille. Mais dès son entrée dans cette institution qui la faisait rêver, elle a déchanté, obligée de se métamorphoser pour gravir les échelons ou tout simplement pour couper court au harcèlement sexuel et moral quotidien. « Je ne sais pas si j’avais davantage l’air d’un homme, mais une fois que j’enfilais mon uniforme, il n’y avait pas de place pour ma féminité. Comme si je n’avais pas le droit d’être une femme au travail », raconte-t-elle. Après cinq ans passés à prétendre qu’elle était quelqu’un d’autre, Maria a démissionné.

Masculinité vs masculinisation

Selon une vaste étude dirigée par Olivia Tena Guerrero, docteure en sociologie à la Faculté de sciences politiques et sociales de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), cette situation n’a rien d’exceptionnel. Depuis deux ans, la coordonnatrice du Programme d’investigation féministe de l’UNAM observe les effets du genre sur l’émancipation (empowerment) des femmes dans la police de Mexico. Pour cette étude publiée en mai 2013, la chercheuse et son équipe se sont basées sur les témoignages de 500 policières de terrain, 72 policières gradées et 500 hommes de terrain. « Notre étude a démontré que les policières mexicaines doivent s’adapter à une institution sexiste qui exige qu’elles se comportent selon des codes qui relèvent d’une vision hégémonique de la masculinité, ou qu’elles tombent dans l’extrême inverse en choisissant une posture féminine exagérée dans le but d’obtenir la protection de leurs collègues masculins. Dans les deux cas, les policières sont fortement critiquées par leurs confrères, hommes comme femmes, ainsi que par les citoyens de Mexico. »

Photographie de Olivia Tena Guerrero.
« Ces femmes agissent comme des hommes, mais ne deviennent pas des hommes. Elles n’intègrent pas le genre, elles le jouent »  — Olivia Tena Guerrero, docteure en sociologie de l’Université nationale autonome du Mexique

Encourager et exagérer le culte de la masculinité ne mène pas pour autant à une véritable masculinisation des policières mexicaines. « Je trouve ce terme très péjoratif et ambigu, souligne la chercheuse. Ces comportements relèvent d’un choix, d’une décision, et s’appliquent dans le seul champ du travail. Lorsque nous avons mené les entretiens pour la deuxième phase de notre étude, les femmes se sont bien comportées avec nous, absolument pas selon les codes qu’elles disaient adopter une fois vêtues de leur uniforme. »

Jouer le genre

Dans son analyse, la sociologue de l’UNAM s’est appuyée sur le travail de la philosophe américaine Judith Butler, dont le concept de « performativité du genre » s’adapte parfaitement aux expériences vécues par les policières mexicaines. Pour Butler, au-delà des différences biologiques, l’identité de genre est une construction sociale à travers la performativité, c’est-à-dire le fait de « jouer » à être un homme ou une femme. Olivia Tena Guerrero explique que, dans le cas des policières de Mexico, l’image de l’institution machiste fait que « ces femmes agissent comme des hommes, mais ne deviennent pas des hommes. Elles n’intègrent pas le genre, elles le jouent ».

La quinzaine de sociologues, psychologues et anthropologues membres de l’équipe de recherche a indiqué que ces femmes, contrairement à Maria, n’avaient pas totalement conscience de l’incidence de la question du genre sur leurs conditions de travail. Les policières de Mexico sont majoritairement des mères célibataires ou divorcées à qui la police a donné une forme d’existence sur le plan social. « Grâce à la police, ces femmes ont pu étudier, grandir, apprendre. Et malgré le harcèlement sexuel dont elles sont victimes, les longues journées sans voir leurs enfants, nombre d’entre elles sont reconnaissantes envers l’Institution de la sécurité publique », relate Olivia Tena Guerrero.

Le culte de la masculinité

De plus, elles évoluent dans un corps policier qui s’est développé sur le « culte de la masculinité », selon le concept de Raewyn Connell, sociologue australienne transsexuelle. Chaque culture a son idée de ce qu’est et doit être un homme. Le contexte historique mexicain fait qu’« une relation s’est développée entre violence et masculinité, et la police semble être un espace légitime pour exercer cette forme d’agressivité », explique la chercheuse. Elle affirme que, dans la police mexicaine, le culte de la masculinité est utilisé comme une structure de prestige, à l’intérieur de laquelle les femmes sont diffamées, discriminées, traitées avec condescendance, et voient leur valeur sociale reniée.

Photographie de deux policiers.
Les policières reproduisent des schémas pratiqués par leurs collègues masculins, et ce, dans des proportions plus exagérées, comme si ces femmes devaient prouver leur valeur à leurs collègues et à leurs supérieurs dans la démesure.

Les témoignages recueillis lors des entretiens démontrent également que les policières reproduisent des schémas pratiqués par leurs collègues masculins, et ce, dans des proportions plus exagérées. Selon Olivia Tena Guerrero, cette exagération constitue un mécanisme de défense, comme si ces femmes devaient prouver leur valeur à leurs collègues et à leurs supérieurs dans la démesure.

S’il a été difficile pour les policières interrogées d’évoquer les brutalités physiques qu’elles ont pu commettre en fonction — il n’existe d’ailleurs aucune base de données sur le sujet —, certaines policières ont laissé entendre qu’elles ont pu avoir recours à la force et à la brutalité. « Le contexte dans la ville a beaucoup changé avec l’arrivée de la nouvelle administration en décembre 2012, tempère Olivia Tena Guerrero. Lors des dernières manifestations pacifiques, la répression et la brutalité policières se sont intensifiées, alors que Mexico a toujours été la ville la plus démocratique du pays. Elle a tenté de l’être, en tout cas, même dans le milieu policier. Malgré les tensions avec les citoyens, la police a toujours laissé les manifestants se rassembler. Avec le changement d’administration, c’est très différent, et on sait que ces brutalités policières sont commanditées par les cercles proches du pouvoir actuel. »

Une unité fondée sur le genre

Autre point intéressant de l’étude : elle ne se cantonne pas au champ théorique. La sociologue et son équipe travaillent à sensibiliser l’ensemble des membres du corps policier de Mexico au fait que les femmes peuvent être de bonnes policières sans recourir à la misogynie ou au machisme.

Depuis 2006, pour faire évoluer les mentalités, l’Institut national des femmes de Mexico donne des cours sur le genre aux fonctionnaires de la Ville. Mais pour Olivia Tena Guerrero, qui y collabore, les politiques publiques ou celles concernant le travail ne suffisent pas. « Il faut modifier la culture depuis l’intérieur du corps de police, dit-elle. Cela passe forcément par l’instauration d’une unité de police du genre [NDLR : sorte d’escouade composée de femmes uniquement]. »

L’expérience a déjà été tentée, en vain. Avec le concours de l’association féministe Territoire de la culture pour l’équité, une unité d’agentes de terrain avait vu le jour en 2008. Las Dianas (« Les Dianes ») avaient pour mission d’assurer la sécurité du centre historique de Mexico. Si l’expérience a été une réussite pour les femmes qui y ont participé, elle n’a pas eu le même effet auprès de la hiérarchie masculine. Après une année d’existence et un changement de chef de police, Les Dianes ont disparu. Les agentes ont été réparties dans les autres unités de la ville, sans distinction de genre.

Le prochain défi du groupe de chercheurs : faire prendre conscience au corps policier de Mexico qu’une vision féministe pourrait améliorer les conditions de travail de l’ensemble des policiers et redonner confiance aux citoyens. Le ministère de la Sécurité publique a d’ailleurs demandé au groupe d’étendre ses investigations à la police fédérale. « Il sera impossible de rétablir la confiance entre policiers et citoyens si, à l’intérieur même des institutions, on ne travaille pas à développer une véritable culture de la démocratie et de l’égalité, l’objectif par excellence de toutes les visions féministes », conclut Olivia Tena Guerrero. 

Qu'en pensez-vous?

8 Réactions

  1. NSimonne BChicoine

    Ce comportement touche-t-il les policières de tout les pays? Comme celle de la ville de Montréal au Québec ?

  2. Chantale Rivard

    la même chose s’est produite au Québec , à quelques années d’intervalle. C’etait de 1978 a 1987. la différence est que notre société s’en allait vers la pacification des conflits et non leur escalade en violence comme c est le cas à Mexico.

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