Aller directement au contenu
Caron-Caroline

Derrière l’image

par 

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

La mode hypersexualisée a monopolisé maintes pages de journaux et ondes radio dans les années 2000. Mais elle a aussi engendré une image peu flatteuse des adolescentes. Que cachait vraiment cette tendance? Et pourquoi les principales intéressées n’ont-elles pas eu leur mot à dire sur la question? Pistes de réponses.

De sexy, elle est devenue « hypersexualisée ». En plus de connaître une inflation terminologique, la mode vestimentaire des adolescentes a habillé, au milieu des années 2000, plusieurs phénomènes comme la sexualisation précoce des jeunes et la « pornoïsation » de la culture. G-strings, minijupes, chandails bedaine et talons hauts sont alors devenus l’ennemi à combattre pour protéger ces filles qui, dans bien des cas, s’auto-assujettissaient insoucieusement au regard masculin.

Mais qu’en pensaient les principales intéressées, ces adolescentes qu’on disait provocantes et trop jeunes pour être sexy? La chercheuse Caroline Caron leur donne la parole dans sa thèse de doctorat en communication publiée à l’Université Concordia, Vues, mais non entendues. Les adolescentes québécoises francophones et l’hypersexualisation de la mode et des médias. Sa conclusion appelle à la réflexion : et si c’était l’expression de leur sexualité qui posait réellement problème?

La docteure en communication,maintenant rattachée à l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa, déclare d’entrée de jeu avoir développé une analyse à contre-courant avec cette recherche complétée en 2009. « Un conformisme d’opinion s’est établi, laissant entendre que l’hypersexualisation est un phénomène déplorable qu’il faut combattre et que les filles qui s’habillent sexy, c’est problématique, voire dangereux, fait observer Mme Caron, rencontrée à Montréal.Mon but est d’offrir un discours “alternatif” dans lequel des personnes pourront se reconnaître et qui proposera d’autres avenues de recherche et d’intervention. » Pour y parvenir, elle a interrogé, en 2007, 28 adolescentes et préadolescentes québécoises francophones âgées de 11 à 18 ans pour connaître leur point de vue sur leurs tenues parfois jugées trop osées par les adultes.

Ancienne enseignante, Caroline Carona voulu approfondir la question, penser au-delà des a priori. « La mode sexy, qu’est-ce que ça veut dire? » s’est demandé la chercheuse féministe, préoccupée par les opinions qui circulaient au sujet des jeunes générations de femmes.

L’échafaudage d’un discours

À cette question, les médias, le mouvement féministe et les experts de l’éducation, de la psychologie et de la sexologie ont apporté une réponse teintée d’une « connotation fortement négative qui laissait présager un danger imminent ». Ce discours s’est construit pendant plusieurs années. Selon Mme Caron, c’est l’article « Montrez ce nombril, il faut le voir », paru en avril 2001 dans La Presse, qui a ouvert le bal. Il révélait que les élèves adoptaient de plus en plus une mode calquée sur le style des vedettes américaines comme Britney Spears, et selon laquelle la taille, et par extension le nombril, avaient la cote.

S’en sont suivis nombre de papiers, de lettres ouvertes et de reportages dans lesquels une multitude d’acteurs sociaux – parents, enseignants, experts – ont dépeint et dénoncé la tendance, relate la chercheuse dans sa thèse, alors qu’elle documente l’évolution du phénomène qu’elle qualifie de « controverse ». L’apogée de cette polémique se situe quelque part en 2005, au moment où l’Office québécois de la langue française s’est employé à définir l’hypersexualisation, un terme déjà abondamment utilisé pour qualifier la «sexualisation précoce », explique Mme Caron. Pour la chercheuse, l’intervention d’un organisme responsable d’officialisation linguistique et de terminologie montre l’importance que la société accordait au sujet.

Pierrette Bouchard, titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes à l’Université Laval de 2001 à 2006 et auteure de la recherche Consentantes? Hypersexualisation et violences sexuelles (2007), considère aussi que le terme a été galvaudé et revêtu d’un caractère sensationnaliste. Selon elle, la focalisation sur les anecdotes salaces n’a d’autre résultat que de choquer et d’éviter une analyse sociologique approfondie.

Au plus fort de la « crise », la population, soi-disant « angoissée » devant une telle prolifération de nombrils exposés, de décolletés osés, de g-strings affichés et d’épaules dénudées, devait trouver une solution. Sa riposte : imposer l’uniforme dans les écoles secondaires des quatre coins du Québec. Rien d’étonnant, selon Caroline Caron. « C’est le passage au mode solution. À partir de là, on a eu l’impression que le problème s’était atténué, probablement parce qu’on avait répété que l’école avait pris cela en main.Maintenant que des uniformes cachaient le corps, on avait l’esprit plus tranquille. »

Une image faussée

Quelle image des jeunes Québécoises cette controverse a-t-elle créée? «Celle de filles aliénées et potentiellement maltraitées, qui n’ont pas vraiment de pouvoir. C’est le code culturel dans lequel prévalent la bonne et la mauvaise fille; les filles sexy sont soit des victimes, soit des provocatrices », décrit la chercheuse. De plus, la mode sexy est devenue indissociable des fellations dans les autobus scolaires, des « trips à trois » et des autres pratiques sexuelles délurées que décriaient les médias.Mais ceux-ci n’ont pas été les seuls artisans du portrait peu flatteur des adolescentes. « Les sexologues ont pris pleinement part à la controverse en racontant des anecdotes dans les médias, qui ont ensuite été montées en épingle. »

« Pourtant, s’exclame Caroline Caron, il y a des jeunes qui sont pour l’abstinence. Il s’agit certes d’une minorité, mais les filles qui font des pipes dans les autobus sont aussi une minorité. » Elle admet avoir dû remettre en question ses a priori théoriques et méthodologiques au contact des jeunes. Leurs propos révélaient des réalités beaucoup plus complexes que ce qu’avaient rapporté les experts et les commentateurs sur les tribunes médiatiques.

« On a eu l’impression qu’en s’habillant sexy, toutes les adolescentes se plaçaient en situation d’agression potentielle et qu’elles étaient ainsi très vulnérables. Pourtant, les filles que j’ai rencontrées sont intelligentes et capables de faire preuve de jugement. » Elles se sont révélées critiques envers l’« objectification » du corps des femmes dans les médias, mais aussi devant les discours des experts qui ne collent pas nécessairement à leur réalité, selon la chercheuse.

Et si on pouvait confirmer que l’ensemble des jeunes Québécoises perçoivent ce décalage, comment l’expliquerait-elle? «On ne les a pas écoutées. On a parlé en leur nom sans les consulter ni se soucier de l’image qu’on projetait d’elles », répète-t-elle. Cette attitude a d’ailleurs frustré les adolescentes qui ont participé à sa thèse, rapporte Mme Caron. Elles soutiennent que lorsqu’on leur a demandé leur avis, il était soit peu considéré, soit interprété avec des idées reçues.

Et lorsque la chercheuse les a questionnées sur la définition du mot sexy, ces jeunes filles n’étaient pas unanimes non plus. « Ce qui ressortait, c’est qu’un même style pouvait avoir plusieurs sens qui varient selon le contexte », explique Caroline Caron. Par exemple, elles établissaient de nettes distinctions entre s’habiller pour l’école et pour un party. La chercheuse retient également que les adolescentes ne condamnaient pas « la » mode sexy puisque sa signification varie trop, selon elles, en fonction du temps, de l’espace, ou même de la surface de peau dénudée.

Son de cloche différent du côté de Pierrette Bouchard, qui a étudié, dans sa recherche, une population un peu plus jeune, soit 32 filles de 9 à 12 ans. Selon elle, ces préadolescentes adhéraient fortement aux images de « nymphettes» suggérées par les médias qui leur sont destinés.

En tentant d’imiter ce qui leur était présenté, elles ne se rendaient pas compte que le message décodé par la société pouvait différer de celui qu’elles voulaient émettre. « Il n’y a rien de mal à affirmer sa sexualité, lance Mme Bouchard. Mais ce n’est pas parce que les adolescentes interprètent la mode sexualisée à partir de critères “personnels” que celle-ci n’est pas lue par les hommes, notamment – comme un message d’invite ou de consentement. Individuellement, nous avons tous et toutes des arguments justificatifs pour ceci et cela. Ils sont sincères,mais ça ne change rien à l’analyse.C’est une question de perspective. »

Mais voilà. Caroline Caron déplore justement cette interprétation du style vestimentaire. «Ce que je critique, c’est la chaîne de significations qui s’est créée sur la base d’un décodage unique, effectué par les adultes, et qui se trouve en décalage avec ce qui était vécu sur le terrain. » Pour elle, il ne fait pas de doute que les problèmes liés à la sexualisation précoce, à la «pornoïsation» de la culture et à la violence sexuelle doivent être identifiés. Cependant, il est contre-productif de les englober sous un seul et même terme. C’est d’ailleurs la construction du discours autour de l’«hypersexualisation» en tant que concept fourre-tout, sans que les principales concernées n’aient été invitées à intervenir, qui a mené à la«panique morale» du milieu des années 2000, dit-elle.

Le modèle sexuel féminin

Et pour alimenter cette panique, quel meilleur combustible que des opinions unanimes sur la question? «C’est un consensus auquel on est arrivé; aucun débat n’a eu lieu, puisqu’un débat suppose la mise en commun de plusieurs opinions et une discussion qui évolue », soutient la chercheuse.

Pourquoi disions-nous tous la même chose? « Parce que fondamentalement, le problème relève de l’acceptation inachevée de la sexualité féminine, qui effraie encore », affirme avec assurance Caroline Caron. Ses échanges avec les adolescentes lui ont permis de comprendre à quel point c’étaient le corps féminin et sa connotation sexuelle qui dérangeaient dans l’espace scolaire. «On a ramené l’uniforme parce qu’on ne voulait plus voir les poitrines, les nombrils et les genoux des filles. »

Elle souligne par ailleurs que contrairement à celui des adolescentes, le corps des jeunes garçons paraît neutre sur le plan sexuel.« Il y a un double standard, dénonce-t-elle, puisque l’on fait peu de cas des gars qui portent la taille de leurs pantalons aux genoux, laissant ainsi voir leurs boxers. La sexualité est toujours l’affaire des filles. »

Dans le tumulte, toute l’attention portée sur les jeunes filles aurait faussé la donne, selon Mme Caron. « Peut-être a-t-on mis un peu plus de temps à s’interroger sur le fondement du discours parce que l’on se trouvait dans une logique de protection. S’il avait été question de femmes adultes, l’idée que ce discours en était un de condamnation de l’expression sexuelle aurait peut-être été soulevée plus rapidement», avance-t-elle.

Pour Pierrette Bouchard toutefois, cette prévention demeure essentielle. «Les adolescentes n’ont pas tous les outils pour décoder les enjeux des rapports sociaux inégaux et pour avoir une emprise complète sur le phénomène. » Mais le discours alarmiste a néanmoins servi à une chose, croit-elle : conscientiser les adolescentes sur leurs tenues en travaillant avec elles en amont. Ont-elles appris à reconnaître leur sexualité et à développer leur sens critique? Peut-être pas. C’est ce qui amène Caroline Caron à clore sa thèse en proposant que l’on poursuive la réflexion dans un projet de théorisation du sujet sexuel féminin adolescent. «Je crois que derrière ça se cache sans doute la difficulté qu’éprouvent les adultes à penser la sexualité des jeunes autrement qu’en des termes de prévention et de prescriptions normatives.»

Mme Bouchard souligne par ailleurs que les filles sexualisées socialement – c’est-à-dire dont l’identité est construite à partir d’images sexualisées (parties du corps dénudées, poses séductrices, vêtements aguichants) qui leur sont proposées dans les médias, par les industries de la mode, de la musique et du cinéma – ne sont pas en soi le problème. Dans la perspective d’une «objectification» sexuelle constante des filles et des femmes, celui-ci se pose plutôt en termes de rapports d’inégalité. Elle estime qu’en «objectifiant» le corps des femmes, en accordant une trop grande importance à leur apparence, la société les réduit trop souvent à n’être que des objets de désir. «Le développement du plein potentiel des filles et des femmes ne se réduit pas à la séduction,même s’il inclut la sexualité. Celle-ci doit se vivre dans des rapports sains et égalitaires. »

Étudier la sexualité adolescente n’est pas inutile, selon Pierrette Bouchard. Mais il serait très difficile de théoriser un modèle, soutient-elle, puisque les réalités varient d’une époque à l’autre et entre les cultures.

À preuve, la mode sexy n’est déjà plus identique à celle d’il y a quelques années. Mais la mode aura beau changer, la sexualité des jeunes filles demeurera un aspect de leur vie qu’elles auront à explorer et, espérons-le, à vivre dans le contexte de rapports égalitaires.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre