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Photographie de Mariette Julien.

La mode sexualisée sévit encore et opère un certain conditionnement sur les individus? Cela en dit beaucoup sur les valeurs qui prévalent dans notre société, affirme  Mariette Julien, professeure de mode et spécialiste de l’hypersexualisation, dans un ouvrage dérangeant. Le corps comme carte de visite.

« Le pantalon en bas des fesses qui laisse voir le caleçon tire ses origines du milieu carcéral, où la ceinture est interdite, et la sodomie, courante. » Voilà  comment, en quelques phrases lapidaires, Mariette Julien déboulonne une mode dont les jeunes hommes s’entichent sans trop s’encombrer de ce qu’elle symbolise. La professeure à  l’École supérieure de mode de Montréal est convaincue que connaître la provenance d’une mode peut faire réfléchir. « Les jeunes répondent à une pression sociale. Quand on  leur explique l’origine d’une mode, ils comprennent qu’ils se font manipuler et leur habillement change », observe la chercheuse qui côtoie beaucoup d’étudiants.

Aucun style vestimentaire n’échappe à son regard aguerri. Spécialiste en sémiotique visuelle, Mariette Julien ponctue ses explications d’exemples glanés ici et là. Elle se  délecte de ce qu’elle traque dans la rue ou le métro. « L’autre jour, après avoir longuement observé un adolescent qui exhibait des bobettes saillantes, un homme âgé s’est  décidé à se lever de son siège pour lui taper sur l’épaule et lui dire : “Hé! Vous allez perdre votre pantalon!” » s’esclaffe-t-elle.

Si la mode sexualisée peut parfois faire sourire, elle demeure surtout une source de malaise, nuance-t-elle. Dans son récent ouvrage La mode hypersexualisée (éd. Sisyphe), la professeure explique l’origine de chacune des tendances de l’hypersexualité. Elle traite aussi du langage sexualisé, qui incite notamment les jeunes filles  branchées à se traiter de « putes » pour avoir l’air cool et postmodernes. L’auteure remonte jusqu’à la pin-up créée par l’illustrateur Charles D. Gibson en 1897 et  popularisée pendant la Seconde Guerre mondiale pour remonter le moral des troupes. Elle décrit comment les hippies, les punks, Barbie, Madonna et les poupées Bratz ont façonné la mode sexy et contribué à construire l’identité féminine. «Toute mode est un langage qui se nourrit d’emprunts à l’exotisme, au passé et à la sexualité », souligne-t-elle.

Par définition, l’hypersexualisation est l’usage excessif de stratégies axées sur le corps dans le but de séduire, cite Mariette Julien. « Actuellement, c’est au Japon  qu’on trouve la mode la plus hypersexualisée. Les designers des quatre coins du monde vont chercher leur inspiration là-bas. » L’influence hyper sexuelle nippone se  traduit ici dans les bottes cuissardes et les jeggings (croisement entre le jeans et le legging).

Partout sur la planète, on observe des exemples de cette tendance hyper sexy. « La dernière mode est de montrer ses fesses avec des tissus transparents ou de la  dentelle. Est-ce que ça va se retrouver chez nous? Peut-être! Au Brésil, les fesses sont mises en valeur avec le legging et le collant blancs, qui donnent l’illusion qu’on se  promène nue. En Inde, le sari, un vêtement traditionnel, se porte maintenant à la façon hyper sexy, en bas du nombril »., détaille Mariette Julien. Le Japon est aussi  l’endroit où l’on a vu apparaître, au début des années 1980, les Harajuku girls, surnommées les « nouvelles geishas ». Ces adolescentes nippones hyper sexuelles  mélangent le style gothique à celui de la poupée de porcelaine victorienne. Leur but : attirer l’attention. Et ça marche! « Elles inspirent les créateurs branchés du monde entier. Ce style qui vient de la rue a transformé le visage de la mode et influencé les stars. »

Mais la mode sexualisée ne fait pas qu’emprunter au passé pour s’actualiser. En ce moment, elle s’abreuverait du présent en exprimant un grand vide collectif; une sorte de quête d’absolu qui passerait davantage par l’extérieur, par le corps, plutôt que par l’intérieur.

En plus d’être à certains moments source de malaise, la mode serait aussi le reflet d’un mal-être. « Cette mode symbolise la panne de désir d’une société dans laquelle  on sublime la sexualité parce qu’elle est déficiente. » Selon la professeure, le fondement même de cette mode repose sur une sexualité mal assumée, soit la fille « agace »  qui se nourrit du regard de l’autre sans aller à sa rencontre. « Le meilleur exemple est la chanteuse Lady Gaga, qui se targue de n’avoir aucune vie sexuelle active alors  que ses vêtements affichent une disponibilité sexuelle et appellent l’acte sexuel. Cette mode traduit beaucoup de solitude et le désir d’être remarquée à tout prix. »

Le culte de la jeunesse

Dans une société où l’on exige toujours plus de performance, le mot d’ordre est jeunesse. Faire jeune est plus important que d’avoir l’air riche ou intelligent, note Mariette Julien. « La culture adolescente domine et, on le sait, l’adolescence est une période où les hormones sont dans le tapis. En adoptant la mode hyper sexy, on  affiche notre perpétuelle prédisposition au sexe et à la reproduction. »

Sous l’influence de la culture adolescente, on a vu apparaître les yummy mummies, ces mères sexuellement attirantes qui ont toujours existé mais qui, avec la mode  sexy, subissent une pression supplémentaire. « Elles se sentent obligées d’afficher leur disponibilité sexuelle, même si vieillir et avoir des enfants ne sont pas toujours  compatibles avec l’hypersexualisation », note Mariette Julien.

Aucune génération ne semble épargnée par les diktats de la mode sexy, pas même les bébés! Depuis quelques années, cite l’auteure, on trouve des vêtements pour bambins  portant des inscriptions qui font référence au sexe. Les dames plus âgées ne sont pas en reste. Il n’est pas rare de voir une femme dans la soixantaine portant micro-jupe et  chandail moulant, rapporte Mariette Julien. Elles aussi veulent plaire! « Je côtoie une dame de 84 ans qui s’est soudainement retrouvée avec des petites fesses rebondies.  Elle m’a confié s’être acheté des culottes avec des fausses fesses et déplorait que son mari ne l’ait pas remarqué. »

Jamais dans l’histoire la mode n’a été autant sexualisée, résume Mariette Julien. L’oeil humain s’est habitué à intégrer des images que le cerveau a d’abord refusées. Les  frontières de notre tolérance sont sans cesse repoussées. «Dans un gala québécois, une lectrice de nouvelles s’est fait remarquer avec une robe au décolleté plongeant. Elle  occupe pourtant une fonction où il faut jouer la sobriété. L’impudeur est devenue la norme et on ne s’en offusque pas. »

Certains ont plaidé qu’il y avait dans cette mode une forme d’émancipation de la femme. Depuis les années 1980, des femmes ont célébré le modèle libérateur et hyper sexuel  incarné par Madonna, alors que des féministes l’ont dénoncé. Progrès ou recul? Nous n’avons pas fini d’en débattre, croit la chercheuse. « Pour Madonna, c’est un outil de  promotion. Mais dans la vie de tous les jours, pour nous, les femmes, il y a des conséquences à exhiber notre disponibilité sexuelle et à afficher qu’on aime le sexe! »

L’époque est extrêmement marquée par l’influence des « bioutiful people ». L’étalage de leur vie fait l’éloge de la personnalité hyper sexuelle, riche et célèbre.  La mode sexualisée emprunte même au code vestimentaire des prostituées, décrit la professeure. Mais pour elle, la source d’inspiration la plus importante et insidieuse de  cette mode est la pornographie. Depuis l’avènement d’Internet, on assiste à une banalisation de la culture porno, complètement intégrée à notre environnement. « Même si on  ne consomme pas de porno, on en voit partout, même dans les pubs de chocolat!» ironise-t-elle.

Femmes sous influence?

On parle trop peu des conséquences de la mode hyper sexy, souligne la professeure. Citant un rapport de l’American Psychological Association, elle décrit la forte pression médiatique exercée sur les jeunes filles par les images qui réduisent une personne à son attrait sexuel. Et les conséquences se répercutent sur l’ensemble de la société : « En adoptant cette mode, les adolescentes ont “rajeuni” la norme. Ça influence les femmes de tous âges. »

Toutes sont fragilisées par la mode sexy qui dévoile et moule leur anatomie. « Le corps devient un objet de rénovation à vie, une forme à remettre inlassablement au goût du jour. On ne demande plus simplement aux femmes d’être belles, elles doivent annoncer le plaisir sexuel et prouver leur force d’attraction sexuelle. » Les femmes ne sont toutefois pas des victimes, souligne Mariette Julien. Elles sont exposées à un phénomène de société dont elles auraient tout avantage à prendre pleinement conscience.

Plusieurs auteures affirment que la mode sexy serait en train de s’essouffler d’elle-même pour faire place à autre chose de complètement différent. On aurait étiré l’élastique au maximum. « La prochaine mode sera éthique et pourrait faire basculer la mode hyper sexy, qui prône la consommation à outrance. On voit apparaître des groupes de jeunes qui ont une conscience environnementale, qui refusent la surconsommation, les vêtements griffés ou les fibres dont la culture est polluante, comme le coton.Cette mode éthique va en supplanter une autre », prédit la professeure. Espérons-le.

FÉMINISTES D’ACTION

Dans la foulée de leur participation au Rassemblement pancanadien des jeunes féministes tenu en 2008, un groupe de jeunes femmes gravitant autour du Bureau de consultation jeunesse (BCJ) a été interpellé par la question de l’hypersexualisation. Sur la base d’une implication citoyenne, elles ont formé un comité de travail et développé un outil d’animation-discussion dynamique sur le sujet. Leur but? Sensibiliser les jeunes femmes de 14 à 25 ans à l’hypersexualisation, recueillir leur opinion et rapporter leur parole afin d’alimenter les discussions du BCJ. Marianne Bousquet, travailleuse communautaire au sein de l’organisme, précise : « Les bénévoles ont reçu une formation en technique d’animation, mais n’interviennent pas à titre d’expertes, pas plus qu’elles n’ont une position arrêtée sur la question. Elles donnent simplement la parole aux jeunes filles sur une question d’ordre social qui les concerne. »

Le BCJ est un organisme d’action communautaire autonome qui oeuvre auprès des jeunes de 14 à 25 ans sur le territoire du Montréal métropolitain depuis 1970. Son mandat principal est de soutenir les jeunes dans leur cheminement vers une plus grande autonomie dans la recherche de solutions pour améliorer leurs conditions de vie.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Marc G.

    Merci,

    Cet article clarifie un peu plus, mais surtout, vient valider mon opinion qu’on devrait faire quelque chose pour informer ces jeunes qui se laissent entrainer dans une mode hypersexualisé, sans en comprendre les origines et surtout le symbolique.

    M.G.

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