Aller directement au contenu
Photographie des duchesses du Carnaval 2014.

Les duchesses de la controverse

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

Clin d’œil nostalgique amusant? Récupération rétrograde et sexiste? Le retour des duchesses du Carnaval de Québec, visant à « booster » la popularité déclinante de la fête hivernale, soulève des vagues. Analyse d’une renaissance contestée, à quelques jours du couronnement de la reine, le 31 janvier.

La rumeur circulait depuis quelques mois quand, le 18 octobre dernier, l’organisation du Carnaval de Québec a confirmé ce que plusieurs attendaient, et d’autres redoutaient : le retour des duchesses pour le 60e anniversaire de l’événement, en 2014.

Depuis 18 ans, ce concours avait été remisé avec les versions vintage du costume de Bonhomme. On a invoqué le tournant familial du Carnaval pour justifier l’abandon de cette tradition, mais il faut reconnaître que sa popularité des belles années avait pâli. « Une certaine lassitude s’était installée, causée par l’habitude. Le charme n’opérait plus. Et des hommes voulaient se présenter comme ducs depuis deux ans, ce qui posait problème à l’organisation du Carnaval », rapporte en entrevue l’historien Jean Provencher, auteur de l’ouvrage Le Carnaval de Québec. La grande fête de l’hiver (Commission de la Capitale nationale du Québec et Éditions MultiMondes, 2003).

Photographie de Jean Provencher.
« Les duchesses, au fond, c’était de la représentation et du financement. »  — Jean Provencher, historien et auteur de l’ouvrage Le Carnaval de Québec. La grande fête de l’hiver

De 1955 à 1996, 12 000 femmes de Québec et de Lévis ont posé leur candidature pour être élues duchesses, privilège qui aura été accordé à 294 d’entre elles. Le concours de « personnalité » a aussi survécu aux virulentes critiques dont il a fait l’objet dans les années 1970, notamment dans le documentaire Le soleil a pas d’chance, de Robert Favreau, et dans la pièce Enfin duchesse des Folles Alliées, troupe qui comptait dans ses rangs la future ministre Agnès Maltais. Ces œuvres dénonçaient entre autres les stéréotypes sexistes véhiculés par le concours, les critères de sélection basés sur l’apparence, ainsi que le « formatage » des participantes (cours de maintien, garde-robe fournie…).

Même si Jean Provencher n’a rien trouvé dans les archives du Carnaval qui indique que les candidates devaient respecter des critères physiques, force est de constater qu’aucune duchesse dérogeant aux standards de beauté n’a jamais posé le pied sur un char allégorique. À l’époque, les candidates devaient aussi être célibataires et sans enfants. Ambassadrices du Carnaval, les duchesses participaient à toutes les activités. Pour maximiser leurs chances d’être élues reines, elles devaient vendre le plus grand nombre possible de bougies — plus elles en avaient vendu, plus elles avaient de capsules dans le baril du tirage au sort qui allait élire la reine. « Les duchesses, au fond, c’était de la représentation et du financement », résume Jean Provencher.

Revenir avec du neuf

Pour son 60e anniversaire, l’organisation a voulu faire un clin d’œil au passé tout en le rénovant. Elle a donc ramené le concours de duchesses en y ajoutant un volet entrepreneurial : les candidates devaient présenter un projet rassembleur en lien avec la fête de l’hiver, financé par l’entremise de la plateforme de sociofinancement La Ruche. « Il fallait moderniser le concept, s’adapter aux changements sociaux », lance Jean David, directeur du développement des affaires, de la mise en marché et des ventes au Carnaval de Québec. « C’est prouvé que l’esprit entrepreneurial est de moins en moins développé chez les 18-35 ans au Canada, surtout chez les femmes. Avec ce concept, on l’encourage, on sollicite des idées et une réelle participation des filles et de leur entourage. Quand on a dévoilé cet aspect de la nouvelle version, ça a calmé les réactions à propos du sexisme. »

Photographie de Jean David.
« Pour faire son choix, le jury a évalué la valeur des projets ainsi que la capacité de chaque candidate à porter le sien, à le réaliser, à le vendre. »  — Jean David, directeur du développement des affaires, de la mise en marché et des ventes au Carnaval de Québec

Quelque 280 candidates ont manifesté leur intérêt de représenter leur duché en 2014. Seules exigences : avoir moins de 35 ans et résider sur le territoire de la ville de Québec ou de Lévis. « Pour faire son choix, le jury a évalué la valeur des projets ainsi que la capacité de chaque candidate à porter le sien, à le réaliser, à le vendre. L’authenticité et la détermination étaient très importantes », souligne M. David. Quant à savoir pourquoi une limite d’âge a été fixée, il explique que l’organisation voulait « mettre l’accent sur la relève ».

Les projets des sept duchesses retenues vont d’une fresque à des compétitions sportives, en passant par un flash mob (rassemblement filmé d’une foule qui exécute les mêmes mouvements), un festival d’hiver, une journée danse et la tentative de réaliser la plus longue coulée de tire d’érable au monde. Les duchesses qui auront le plus de capsules dans le baril du tirage seront celles qui auront le mieux réussi leur projet et vendu le plus de bougies.

Les duchesses déjantées

Malgré cet ajout participatif, les critiques ont été nombreuses quant au caractère superficiel du concours, qui met toujours de l’avant de belles filles. « Ça reste formaté. On n’a pas cherché à montrer une image diversifiée de la femme. Et on prend encore des femmes pour redorer le blason d’une institution. Sans compter que les projets n’ont aucun impact dans la communauté », affirme Marjorie Champagne, cofondatrice de La Revengeance des duchesses, un concours déjanté qui, depuis 2010, invite ses candidates à s’exprimer, à mettre le contenu devant le contenant. « Cela dit, je trouve les duchesses du Carnaval super courageuses. C’est exigeant de ramasser 2 000 $ pour un projet, ça demande beaucoup de temps et de guts. »

Photographie de Marjorie Champagne.
« Même si une fille [de la Revengeance] ne correspond pas aux standards en vogue, elle peut être belle dans son énergie, sa réflexion, son humour. »  — Marjorie Champagne, cofondatrice de La Revengeance des duchesses

L’initiative de Marjorie est aussi éloignée du concept original des duchesses que l’est le Carnaval de Québec de celui de Rio. Les duchesses de La Revengeance sont choisies en fonction de leur créativité, de leur maîtrise du français écrit, de leur adhésion aux valeurs féministes et de leur connaissance de leur duché. Leur principale tâche : animer un blogue pendant le Carnaval, dans lequel elles parlent de leur quartier par le truchement de textes, de photos et de vidéos. « Au moment du recrutement, on ne demande ni photo, ni C.V., et on ne rencontre pas les candidates », explique Marjorie Champagne, qui se félicite de montrer une autre forme de beauté. « Même si une fille ne correspond pas aux standards en vogue, elle peut être belle dans son énergie, sa réflexion, son humour. » « La règle d’or de La Revengeance, c’est “lâchez votre fou”! » ajoute Jean Provencher, qui sera président d’honneur du concours en 2014.

Ce off duchesses est ouvert aux hommes (deux ducs ont participé dans les dernières années) et sans limite d’âge. Cette année, la duchesse de Montcalm a 66 ans, et celle du Vieux-Québec, 55 ans. « C’est très intéressant de voir le pont qui se crée entre les générations, les riches discussions qui naissent », relate la cofondatrice, qui insiste sur la confiance en soi qu’insuffle La Revengeance à ses duchesses.

L’équipe du Carnaval et celle de La Revengeance se sont rencontrées pour examiner une possible collaboration. Mais les choses ont tourné court. Jean David rapporte que le concept de La Revengeance est « trop éclaté, trop burlesque, et qu’il vient un peu ridiculiser le concept des duchesses ». « Notre image ne leur plaisait pas, confirme Marjorie Champagne. Ils nous ont dit que nos duchesses n’étaient pas assez télégéniques… Et le mot féminisme leur faisait peur. Ils auraient voulu qu’on fasse de gros changements, mais le projet aurait perdu beaucoup de son âme. On se serait trahies. »

Est-ce grave, docteur?

Les détracteurs du retour des duchesses traditionnelles crient-ils au loup, ou y a-t-il lieu de s’inquiéter de l’influence néfaste de ce genre de concours? Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires à l’UQÀM qui vient de publier Les filles en série. Des Barbies aux Pussy Riot (Éd. du remue-ménage, 2013), tempère. Si le lien avec le commerce lui déplaît, car « on se sert de jeunes femmes pour vendre le Carnaval », elle concède que, prises isolément, « les duchesses ne sont qu’un petit problème en comparaison de l’ampleur du phénomène de la marchandisation des femmes ». Les concours de mini-miss, par exemple, la préoccupent beaucoup plus. Mais attention au réflexe de banaliser les duchesses : il faut les envisager dans une perspective plus large, dit-elle. « Elles incarnent la sérialité : elles sont formatées physiquement, aucune n’a un corps qui déroge à la norme. Malgré l’ajout du volet entrepreneurial, ça reste un concours où l’individualité est niée : les femmes sont uniformes, interchangeables. »

Photographie de Martine Delvaux.
« [Les duchesses] sont formatées physiquement, aucune n’a un corps qui déroge à la norme. Malgré l’ajout du volet entrepreneurial, ça reste un concours où l’individualité est niée : les femmes sont uniformes, interchangeables. »  — Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires à l’UQÀM

L’intégration de ducs changerait-elle la donne? Peut-être. Mais l’organisation semble peu encline à ouvrir ses candidatures à ces messieurs. Comme l’a expliqué à ce sujet le nouveau président du Carnaval de Québec, Denis Simard, dans Le Soleil du 18 octobre 2013, « […] on est dans une organisation pour faire du plaisir aux gens, on n’est pas une organisation avec un mandat social. On veut faire la fête, trouver des façons de faire pour augmenter la participation populaire et laisser ça à ce niveau-là ». C’est dit.

Qu'en pensez-vous?

13 Réactions

  1. Jeanne Roy

    Cet article suscite beaucoup de réflexions sur l’image de la femme pour mousser la popularité d’un événement et sa réussite commerciale.
    Les projets retenus sont anodins et n’apportent très peu de choses à la collectivité sauf du financement pour l’organisation

  2. LUcie Giguère

    Je ne peux pas croire que le mot FÉMINISTE fait encore peur aujourd,hui. C’est vraiment de l’ignorance!
    Être FÉMINISTE, c’est en autre la reconnaissance du parcours de femmes courageuses qui nous ont ouvert des portes et surtout travailler et veiller à ce qu’elles ne se referment pas.

Inscription à l'infolettre