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Drapeau du Portugal peint sur un visage

Dans la foulée de la grave crise économique qui tétanise leur pays depuis 2009, les Portugais subissent des mesures d’austérité draconiennes. Au premier rang des éclopés : les enfants, les personnes âgées… et les femmes.

Jusqu’en 2011, Maria*, une Portugaise de 42 ans, travaillait pour une multinationale avec son mari. Du jour au lendemain, tous deux ont perdu leur emploi et se sont retrouvés au chômage. Incapables de continuer à rembourser leur prêt hypothécaire, ils ont été évincés de leur maison avec leurs trois enfants.

Sans toit, Maria, son homme et leurs enfants sont allés vivre avec les parents de celui-ci, qui ne roulaient pas sur l’or. Après avoir usé toutes les ressources disponibles, la mère de famille a décidé de se prostituer dans une maison close en banlieue de Lisbonne, à l’insu de son mari. « Maria a très mal vécu l’expérience. Elle est internée dans un hôpital psychiatrique pour dépression grave », raconte Inês Fontinha, directrice de l’ONG portugaise O Ninho (« Le nid »), qui vient en aide aux « travailleuses du sexe ». Elle affirme que depuis 2010, de plus en plus de femmes de la classe moyenne, âgées de 30 à 40 ans, s’adonnent à ce qu’elles nomment le travail du sexe faute d’option pour joindre les deux bouts.

Les ricochets de l’austérité

Durement touchées par la crise économique, plusieurs entreprises ont licencié du personnel ou ont carrément fermé au Portugal ces dernières années. Le taux de chômage a constamment augmenté, atteignant un taux record au premier trimestre 2013 de près de 18 % (41 % chez les 15-24 ans), selon les chiffres du gouvernement.

Parallèlement, pour répondre aux exigences des bailleurs de fonds internationaux, le gouvernement portugais a adopté des mesures d’austérité draconiennes. D’une part, le prix de l’électricité, du gaz, des transports publics, des consultations médicales ainsi que les taxes sur les produits et services ont grimpé en flèche. De l’autre, les allocations sociales ont été comprimées.

Photographie d’Andre Biscaia.
André Biscaia, médecin de famille dans le système public, a constaté une hausse des problèmes psychiques chez les Portugais ces dernières années. Il souligne que la consommation d’alcool, d’antidépresseurs et d’anxiolytiques a aussi augmenté.

Du coup, les maladies psychologiques n’affectent pas que les femmes se livrant à contrecœur à la prostitution. Médecin de famille dans le système public, à Cascais, à une quarantaine de kilomètres du centre de Lisbonne, André Biscaia a constaté une hausse des problèmes psychiques chez les Portugais en général ces dernières années. La consommation d’alcool, d’antidépresseurs et d’anxiolytiques a aussi augmenté, souligne-t-il.

« En revanche, le taux de natalité a chuté. Avant, je suivais 15 ou 16 femmes enceintes à la fois; en ce moment, j’en ai 5 ou 6. » Le médecin dit par ailleurs voir réapparaître des comportements disparus depuis 20 ans : des mères diluent le lait maternisé pour bébés avec plus d’eau que recommandé, d’autres donnent du lait de vache à leur nouveau-né.

La faim qui menace

Ces économies de bouts de chandelle, Marli Rosa en est témoin au quotidien. Travailleuse sociale dans un quartier dit difficile de Lisbonne, Carnaxide, elle estime que la situation n’était pas rose, mais que depuis deux ou trois ans, elle est devenue dramatique. Directrice de l’ONG Projecto Familia Global, qui vient en aide à 213 familles du quartier, la Portugaise de 26 ans donne l’exemple d’une famille de deux adultes et sept enfants qui recevait 1 000 euros (1 403 $ CA) par mois. Depuis le début de l’été, l’allocation sociale publique a été réduite à 400 euros (561 $ CA). « Ces gens peinaient à satisfaire leurs besoins de base. Comment vont-ils survivre maintenant? » s’interroge-t-elle, impuissante. Sans la nourriture que son ONG leur fournit gratuitement grâce au Banco Alimentar, la plus grande banque alimentaire d’Europe (elle distribue chaque jour 44 tonnes de nourriture), Marli Rosa ignore comment ces gens subsisteraient.

Photographie d'Isabel Jonet.
Selon Isabel Jonet, directrice bénévole du Banco Alimentar, la crise et les mesures d’austérité ont pour conséquence que de nombreux Portugais ne mangent pas à leur faim, ou doivent choisir entre se nourrir et acheter un médicament.

Depuis la crise et les mesures d’austérité qui l’ont accompagnée, nombreux sont les Portugais qui ne mangent pas à leur faim, ou qui doivent choisir entre se nourrir et acheter un médicament, selon Isabel Jonet, directrice bénévole du Banco Alimentar où elle travaille depuis 21 ans. Les quelque 300 associations caritatives et 20 banques alimentaires portugaises que l’organisme approvisionne en nourriture ont vu leur demande croître exponentiellement, rapporte-t-elle.

Celle que le Jornal de Negócios a nommée en 2012 la femme d’affaires la plus puissante du pays estime qu’un tiers des bénéficiaires du Banco Alimentar sont des enfants. Les personnes âgées, notamment les veuves, sont également surreprésentées. «  Un million d’aînés survivent avec moins de 280 euros (393 $ CA) par mois et plusieurs vivotent avec moins de 215 euros (302 $ CA) », souligne Isabel Jonet.

Féministes en première ligne

En réaction aux effets de la crise, et à sa gestion, des féministes ont participé à toutes les manifestations nationales anti-austérité organisées par les syndicats. Avec la branche portugaise de la Marche mondiale des femmes (MMF), les féministes de l’União de Mulheres Alternativa e Resposta (UMAR) ont rédigé le manifeste Nous ne paierons pas pour votre crise. Douze pays européens ont signé le document de la plus grande et ancienne association féministe portugaise, qui compte 600 membres.

« Si les femmes ne sont pas représentées dans les instances, pourquoi paieraient-elles pour les mauvaises décisions prises? » demande Ana Cansado, qui travaille à l’UMAR. Depuis plusieurs années, l’organisation étudie et documente les effets de la crise sur les femmes. « Nous avons noté une hausse de la violence conjugale ces dernières années, affirme l’activiste de 32 ans. Plus les hommes sont au chômage, plus il y a de risques qu’ils boivent et soient violents avec leur conjointe. » Ana Cansado en sait quelque chose : l’UMAR gère quatre centres d’accueil pour femmes victimes de violence conjugale.

Photographie d'Ana Cansado.
« Les femmes sont les premières licenciées et les dernières embauchées. Elles sont plus nombreuses à occuper des postes à temps partiel, bénéficiant ainsi de moins d’avantages sociaux. »  — Ana Cansado, une activiste qui travaille à l’UMAR

« Les femmes sont les premières licenciées et les dernières embauchées, note la militante. Elles sont plus nombreuses à occuper des postes à temps partiel, bénéficiant ainsi de moins d’avantages sociaux. » À la maison, les Portugaises travaillaient déjà 3,3 heures de plus par jour que les hommes. Les compressions draconiennes dans les systèmes de santé et d’éducation alourdissent davantage leur charge.

Actions symboliques, retombées réelles

Avec ses collègues, Ana Cansado a mené de nombreuses actions symboliques, souvent médiatisées, au cours d’une campagne organisée par la MMF qui devait s’échelonner du 8 mars 2012 au 8 mars 2013, mais qui sera prolongée. Par exemple, en octobre 2012, six femmes ont pénétré dans le Banco de Portugal à Lisbonne, distribuant des billets d’euros symboliques sur lesquels était inscrit « Sauvez les gens, pas les banques ». Le 17 du même mois, Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, des militantes féministes armées d’un micro ont lancé des discussions sur ce sujet avec les passants au Rossio, une place au cœur de la capitale. Puis, le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, d’autres ont fait une chaîne humaine autour du parlement en scandant les prénoms des quelque 40 femmes décédées des suites des violences d’un compagnon ou d’un ex-compagnon depuis le début de l’année (le premier trimestre 2013 en enregistrait déjà 20).

La campagne féministe a incité d’autres femmes à élaborer leurs propres initiatives, ajoute fièrement Ana Cansado. Par exemple, à Sintra, une ville au nord-ouest de Lisbonne, des citoyennes se sont mobilisées pour obtenir des potagers collectifs. Ailleurs, des femmes ont créé des groupes d’entraide. D’autres sont sorties de relations violentes ou ont commencé à suivre des formations professionnelles le soir. « Vu les retombées de la campagne, on a jugé bon de la poursuivre », indique la militante.

L’espoir de voir le sort des Portugaises s’améliorer dans un avenir pas trop lointain est-il encore permis? À en croire les actions du gouvernement, pas vraiment. 

  • * Prénom fictif

Quelques données sur le pays

  • Selon le Global Gender Gap Report 2013, produit par le World Economic Forum, le Portugal se classe au 51e rang (sur 136 pays) en matière d’égalité entre les sexes.
  • Le revenu national brut (RNB) portugais a progressivement diminué depuis le début de la crise en 2009. Alors qu’en 2008, avant la crise, le RNB par habitant était de 21 550 $ (valeur en dollar américain), il est descendu à 20 182 $ en 2012.

Source : Banque mondiale

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1 Réaction

  1. Astrid Gagnon

    Félicitations à toutes ces femmes qui luttent.

    On appelle leurs luttes  » se tuer pour vivre » comme nous sommes chanceuses nous les Québéquoises…

    Il y a encore beaucoup d’éducation à faire dans certains pays…

    Bravo à toutes celles et ceux qui sont à l’oeuvre pour dénoncer ces crimes et travaillent à aider tous ces démunis(e).

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