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Coiffer malgré tout

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Créativité, entregent, sens des affaires, bonne forme physique : voilà un aperçu des qualités que doivent posséder les artisans de la coiffure, une industrie qui emploie 82,2 % de femmes. Il faut aussi une forte tolérance aux maigres salaires, puisque les coiffeurs et coiffeuses ont déclaré un revenu annuel moyen de 19 031 $ en 2010, pourboires inclus.

« J’ai toujours aimé mon métier, mais je me rappelle qu’au début, j’avais honte d’être une simple coiffeuse. Avec le temps, j’ai compris que ce que je fais a un effet positif autour de moi. Les femmes se sentent belles et dégagent une belle énergie lorsqu’elles sortent de mon salon. Plusieurs se confient à moi. Ça m’apporte beaucoup, je suis devenue plus empathique. » Chantal Guindon a la quarantaine en forme, et ce n’est pas chez elle coquetterie, mais plutôt une condition essentielle à la pratique de son métier. « Je prends soin de moi parce que je souhaite continuer le plus longtemps possible, jusqu’à 75 ans si j’ai la santé. Et puis, je n’ai pas beaucoup de sous pour la retraite… »

Photographie de Chantal Guindon.

« Je me souviens encore de l’attitude de l’orienteur au secondaire, de son air de bœuf. Il mettait l’accent sur l’importance d’aller au cégep. Il m’a regardée de haut lorsque je lui ai révélé mon choix de profession. »

 — Chantal Guindon, coiffeuse passionnée depuis 20 ans et travailleuse autonome

Coiffant avec passion depuis 20 ans, cette pro du cheveu tient son office en tant que travailleuse autonome dans une petite maison centenaire du village de Pointe-des-Cascades, en Montérégie. En plus, elle lave, teint, frise, coupe et met en plis dans des résidences pour personnes âgées, offrant à certaines leur seul shampooing de la semaine. Chantal Guindon est une denrée rare dans une industrie qui peine à garder ses travailleuses.

Au Québec, la coiffure emploie 26 000 personnes majoritairement âgées de moins de 45 ans, dont 21 372 femmes. Plus de la moitié travaillent à leur compte. Selon des données du Comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels parues en 2006, plus d’une travailleuse sur quatre ayant quitté son emploi en salon voulait réorienter sa carrière. Les économistes de Service Canada, qui publient Emploi-Avenir Québec, un document d’information sur l’évolution des professions, prévoient que dans les prochaines années, les débouchés dans ce milieu proviendront surtout du fort taux de roulement attribuable aux conditions de travail difficiles.

Rêves d’enfant

Photographie de Céline Chatigny.
Céline Chatigny, chercheuse en ergonomie et professeure en éducation et formation spécialisées à l’UQAM, constate que malgré des conditions de travail difficiles, les études en coiffure attirent plusieurs jeunes filles, qui choisissent tôt dans leur vie de suivre cette voie.

Malgré cela, les études en coiffure attirent plusieurs jeunes filles qui choisissent tôt dans leur vie de suivre cette voie, souligne Céline Chatigny, chercheuse en ergonomie et professeure en éducation et formation spécialisées à l’UQAM. Chantal Guindon est du nombre. « Je me souviens encore de l’attitude de l’orienteur au secondaire, de son air de bœuf. Il mettait l’accent sur l’importance d’aller au cégep. Il m’a regardée de haut lorsque je lui ai révélé mon choix de profession. C’était pourtant cela que je voulais faire depuis que j’étais toute petite », raconte-t-elle.

En septembre, son fils aîné fréquentera comme elle une école des métiers. Il étudiera pour devenir mécanicien de véhicules lourds, un rêve d’enfance pour lui aussi. À son grand regret, celle qui a transmis à son aîné l’amour d’une profession manuelle retrouve dans l’entourage de ce dernier la même attitude condescendante dont elle a souffert. Au moins, les futurs salaire et conditions de travail de son fils risquent d’être bien meilleurs que les siens. En moyenne, en 2010, les mécaniciens de cette catégorie qui ont travaillé à temps plein et toute l’année au Québec ont déclaré un revenu annuel de 40 136 $. Soit deux fois plus que les coiffeuses et coiffeurs.

Travailler sans filet

La coiffure fait partie de l’industrie des soins personnels, un domaine traditionnellement féminin qui comprend aussi l’esthétique et la massothérapie. Certaines coiffeuses réussissent à très bien gagner leur vie, selon tous les interviewés. Mais les données sur le revenu de Statistique Canada indiquent que le salaire minimum (actuellement de 10,15 $ l’heure) reste la norme en soins personnels.

Comme tout le monde, les coiffeuses devront économiser pour leur retraite. La majorité sont des travailleuses autonomes ou œuvrent dans des entreprises de moins de cinq employés, qui ne sont pas tenues par la loi de contribuer à un fonds de pension. En outre, celles qui subissent un accident au travail ou souffrent d’une maladie professionnelle ne bénéficient pas toutes d’une indemnité, car l’inscription à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) n’est pas automatique pour les travailleurs autonomes. Elles doivent, tout comme les domestiques, les bénévoles et les dirigeants d’entreprise, payer une prime à la CSST pour profiter de ce filet. « J’ai une assurance privée pour le travail effectué dans mon salon, mais s’il m’arrive quelque chose dans une des résidences pour personnes âgées que je visite, qui paiera pour cela? L’agence qui m’a recommandée? Je ne le sais pas », avoue Chantal Guindon.

Selon plusieurs études, nombre de coiffeuses souffrent de troubles musculo-squelettiques. Ces maux peuvent les affecter dès leurs études, a découvert Céline Chatigny. Ce problème reste difficile à chiffrer parce qu’il est peu déclaré à la CSST. L’Outaouais étant la seule région au Québec à avoir gardé un décret de convention collective*, il est possible d’y obtenir des statistiques plus précises. « En ce moment, environ 6 % de nos membres sont en congé parce qu’ils sont malades, affirme Hugo Parisien, responsable de l’application du décret. Peu de gens ici réclament à la CSST. Le scénario classique est que la travailleuse souffrant d’une tendinite va prendre un temps d’arrêt, durant lequel elle évaluera le salaire gagné dans la dernière année, puis décidera de changer de domaine. Le plus souvent, chez nous, l’ex-coiffeuse va ouvrir une garderie. » Fait à noter, les coiffeuses et coiffeurs de l’Outaouais gagnent en moyenne 5 000 $ de plus par année que les autres.

Un métier à revaloriser

En Outaouais, les coiffeuses (comme les coiffeurs) doivent respecter un prix minimum pour chaque service offert. Celles qui travaillent en salon s’assurent une commission selon leurs années d’expérience et leur rendement, ce qui n’est pas automatique ailleurs dans la province. Ces protections sont tombées en même temps que le gouvernement a déréglementé le secteur dans les années 1980. Auparavant, une carte de qualification était nécessaire pour exercer ce métier. Des règles strictes régissaient l’ouverture d’un salon ou déterminaient le nombre d’apprentis par compagnon.

Photographie de Carole Drolet.
« Le programme d’apprentissage en milieu de travail d’Emploi-Québec fonctionne très bien en coiffure, et les employeurs qui adoptent le compagnonnage retournent au programme. »  — Carole Drolet, directrice générale du Comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels

Aujourd’hui, n’importe qui peut ouvrir un salon ou une école. Même si elle est exigée par la plupart des employeurs, la formation n’est pas obligatoire au Québec — un cas unique au Canada. « Le programme d’apprentissage en milieu de travail d’Emploi-Québec fonctionne très bien en coiffure, et les employeurs qui adoptent le compagnonnage retournent au programme  », affirme Carole Drolet, directrice générale du Comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels. En février, l’organisme annoncera la mise en place d’une norme professionnelle volontaire : les coiffeuses et coiffeurs qui travaillent pourront, après évaluation, obtenir un certificat de qualification professionnelle.

Autre règle propre à l’Outaouais qui assure une meilleure qualité de vie aux travailleuses : congé assuré le dimanche, ainsi que les soirs du lundi au mercredi. « C’est contraignant pour les grands salons, mais ça protège les travailleurs autonomes, qui sont majoritaires. Ils ont droit à du temps en famille », relate Hugo Parisien. Selon une étude du Comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels, celles et ceux qui refusent un poste le font généralement en raison de l’horaire proposé. « Les employeurs nous disent que plusieurs personnes nouvellement formées demandent à ne pas travailler le soir ou la fin de semaine, mais ce sont les heures auxquelles les clients peuvent venir. Les employeurs donnent la priorité à celles et ceux qui sont là depuis longtemps », affirme Carole Drolet.

La coiffure est une profession exigeante, selon Hugo Parisien. Et les choses sont encore plus difficiles depuis que les conditions de travail ne sont plus régies par des décrets de convention collective. Les associations de coiffeuses de l’Outaouais militent pour que le gouvernement réglemente le domaine. « Quelles seraient les conditions des travailleurs de la construction si leurs décrets étaient tombés et que la loi R-20 n’avait jamais existé? demande Hugo Parisien. Je n’ai pas le choix d’arriver à la conclusion que oui, la coiffure est un métier féminin dont les conditions d’exercice sont empreintes de sexisme. »

  1. *Avant les années 1980, des décrets de convention collective obligatoires régissaient les conditions de travail de coiffeuses. C’était également le cas pour les travailleurs de la construction jusqu’à l’adoption de la fameuse loi R-20 en 1968, qui a réglementé leurs relations de travail.

Sur la chaise, sous la table

De nombreuses coiffeuses se plaignent du travail au noir, qui fait baisser les prix, peut-on lire dans la documentation du Comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels. Revenu Québec chiffre à 280 millions de dollars par année l’évasion fiscale dans l’industrie de la coiffure. Les pertes seraient près de cinq fois plus importantes dans le secteur de la construction, où elles sont estimées à 1,5 milliard de dollars. En restauration, 420 millions de dollars échapperaient à l’impôt.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Lucette Charbonneau

    Il faut que ça change ….
    Mon rêve? Ouvrir une bonne école de coiffure pour commencer,minimum 3 ans d’étude,reconnue au même titre qu’un mécanitien à 50$ de l’heure…Je forme avec Emploi Québec sous leurs programme (dépassé)depuis plus de 12 ans pour le sceau bleu reconnue…mais…La coiffure c’est beaucoup plus que ça, c’est de la chimie,de la pathologie sans compter la psychologie…bref…Nous sommes des professionnelles…
    J’ai deux entreprises en coiffure,je fonctionne au pied de la lettre vis à vis les lois et les conditions de travail. J’avoue qu’il faut que je me bats constament pour faire de cette profession un métier gagnant.
    L’industrie de la coiffure dois changer et faire du ménage car ma profession est , excusé du terme mais  »prostitué ». Ça part du ministère de l’éducation aux écoles et pour finir à ceux qui exploite les artistes…Trop long à dire…

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