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Portrait de la femme invisible

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Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Qu’elle lave notre toilette, s’occupe des personnes âgées ou fasse notre mise en plis, la femme invisible exécute un boulot exigeant pour lequel elle est sous-payée. Un métier peu valorisé, et rarement pris en compte dans les luttes pour de meilleures conditions de travail. Portrait de 559 000 Québécoises au cœur de notre économie de services, qui méritent mieux mais passent sous le radar.

Alors que les ouvriers d’usine, les travailleurs de la construction et les cols bleus ont amélioré leur sort au cours du siècle dernier, leurs homologues qui exercent un métier traditionnellement féminin continuent de trimer dur pour une bouchée de pain. Et d’encaisser les inégalités.

En moyenne, en 2005, une femme devait avoir terminé cinq années d’études de plus qu’un homme pour gagner le même salaire, tous métiers confondus. C’est ce qu’a révélé une compilation réalisée par le Centre d’intégration au marché de l’emploi pour la région de l’Estrie. Selon ce document, une aide à domicile gagnait en moyenne 23 000 $ par année, et une gardienne d’enfants, 12 000 $. À scolarité égale, un opérateur d’installations de traitement de l’eau gagnait 45 000 $ — et aucune femme n’exerçait ce métier cette année-là en Estrie.

Photographie de Christiane Carle.
Pour Christiane Carle, directrice du Centre d’intégration au marché de l’emploi pour la région de l’Estrie, la marche pour l’équité en emploi s’est arrêtée lorsque les femmes ont commencé à faire des études supérieures et ont conquis le marché du travail.

Selon la directrice de l’organisme, Christiane Carle, l’analyse différenciée selon les sexes sert grandement les intervenantes lorsque vient le temps d’améliorer le sort des femmes qui cognent à la porte du Centre — dont le tiers n’a pas de diplôme d’études secondaires. L’idée est de les encourager à reprendre leurs études et à trouver un emploi qui les sortira de la pauvreté. « À la lumière de ces données, on observe une discrimination systémique envers les femmes, car les métiers du “prendre soin”, où elles sont majoritaires, sont vraiment moins bien payés que les métiers dits techniques, où vont les hommes », affirme la directrice.

Certes, les femmes sont majoritaires sur les bancs de l’université et représentaient en 2013 62,3 % des étudiants en médecine au Québec. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt, car en 2006, 81 % des femmes actives se partageaient 10 emplois traditionnellement féminins (sur les 693 professions qui existent au Canada), dont éducatrice, enseignante et infirmière, selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Et plus elles exercent un métier qui requiert peu de scolarité, moins on les trouve dans un métier « de gars ». Une ségrégation sexuelle qu’elles paient plus cher que celles qui ont réchauffé les bancs du cégep ou de l’université, affirmait dans une étude parue en 2010 Marie-Josée Legault, chercheuse et professeure en relations de travail à l’École des sciences de l’administration de la TÉLUQ. Elle est la première au Québec à se pencher sur ce sujet, la littérature scientifique étant surtout consacrée aux femmes qui exercent un métier non traditionnel.

Photographie de Marie-Josée Legault.
La Loi sur l’équité salariale reste inopérante pour celles qui se trouvent au bas de l’échelle, car elles se font engager dans des « ghettos » féminins, qu’elles soient caissières ou coiffeuses, croit Marie-Josée Legault, chercheuse et professeure en relations de travail à l’École des sciences de l’administration de la TÉLUQ.

La chercheuse a analysé l’indice de la qualité de l’emploi de l’ISQ par genre et par scolarité, sur une période de 10 ans. Cet indice prend en compte le salaire, mais aussi les heures travaillées et la stabilité de l’emploi, entre autres. Elle a découvert qu’en 2007, chez celles et ceux qui n’avaient pas de diplôme secondaire, 81,4 % des femmes occupaient un emploi de piètre qualité, contre 56,7 % des hommes. La majorité des femmes ayant un diplôme d’études professionnelles (DEP), soit 69,4 %, occupaient aussi ce genre d’emploi, contre 51,4 % des hommes de ce niveau. L’écart diminue à mesure que le niveau de scolarité augmente. Mais même avec un baccalauréat en poche, les femmes restent moins bien payées que leurs collègues masculins, selon Statistique Canada.

L’équité, c’est pour les autres

Christiane Carle et Marie-Josée Legault sont formelles : la marche pour l’équité en emploi s’est arrêtée lorsque les femmes ont commencé à faire des études supérieures et ont conquis le marché du travail. La Loi sur l’équité salariale reste inopérante pour celles qui se trouvent au bas de l’échelle, car elles se font engager dans des « ghettos » féminins, qu’elles soient caissières ou coiffeuses. La loi est faite pour comparer des types d’emplois au sein d’une même entreprise; il faudrait plutôt faire une analyse comparative par secteurs d’emploi, croit Marie-Josée Legault.

Le processus de syndicalisation, qui fonctionne par employeur plutôt que par secteur, désavantage également ces femmes : 98 % des compagnies au Québec sont de petites et moyennes entreprises. « Tant mieux pour les rares femmes ouvrières qui réussissent à trouver un emploi non traditionnel, mais les autres, elles sèchent! Ces femmes-là ne parlent pas fort et, soyons honnêtes, on ne s’en occupe pas », soupire la chercheuse. D’ailleurs, les femmes plus que les hommes occupent des emplois non protégés par un syndicat.

Mieux dans le public?

Les travailleuses du secteur public qui occupent un emploi requérant un diplôme d’études professionnelles ou moins s’en sortent mieux. « Les conditions de travail et les avantages sociaux sont plus intéressants, et le salaire ne dépend pas du bon vouloir du patron. Par exemple, une secrétaire médicale gagne généralement mieux sa vie si elle travaille dans un hôpital que dans le cabinet d’un médecin », explique Marie-France Benoit, conseillère syndicale à la condition féminine au Service des relations du travail de la CSN.

Photographie de Marie-France Benoit.
Marie-France Benoit, conseillère syndicale à la condition féminine au Service des relations du travail de la CSN, estime que les conditions de travail et les avantages sociaux sont plus intéressants pour les travailleuses du secteur public.

Et les employées du secteur public sont syndiquées. Les autres, en cas de pépin, doivent s’adresser à la Commission des normes du travail du Québec. « Il faut être courageux pour porter plainte, les risques sont grands d’être mis à la porte. Les plus vulnérables, comme les mères monoparentales peu éduquées, ne peuvent se le permettre. Elles restent coincées dans un emploi qui les garde pauvres », observe la conseillère syndicale.

Même dans le secteur public, tout n’est pas rose. Marie-France Benoit dénonce la dégradation des conditions de travail et l’alourdissement de la tâche que vivent entre autres les professeurs et le personnel soignant. « On ne remplace pas tous les retraités, et l’accès à un poste permanent reste difficile. Certaines mettent plus de 10 ans à en obtenir un. » Elle souligne aussi que la privatisation d’une partie des soins de santé s’est faite au détriment des femmes qui travaillent dans ces milieux. Les préposés aux bénéficiaires des CHSLD privés, souvent des immigrantes dont les compétences ne sont pas reconnues ici, font un travail exigeant et mal payé. En témoigne le fort taux de roulement de personnel dans ces établissements. « C’est très hypocrite, parce qu’on veut sauver des sous, mais c’est au prix d’une détérioration des conditions de travail et d’une dégradation des soins aux personnes âgées. »

Le physique de l’emploi

Il faut de « vrais muscles » pour faire « une job de gars » : l’argument est parfois invoqué pour justifier la différence de salaire entre deux emplois de même scolarité. « Ce n’est pas tellement que l’on valorise la force physique dans notre société, c’est plutôt le fait que ce travail est fait par des hommes avant tout, rectifie la philosophe Naïma Hamrouni de l’Institut Simone-De Beauvoir, à l’Université Concordia. Nous supposons que ces hommes font tous preuve d’une force quasi surhumaine, mais ce n’est pas toujours vrai; on n’a qu’à penser aux cols bleus. Et dans les métiers du “prendre soin”, comme chez les aides-soignantes ou les éducatrices, le corps est très sollicité. On a tendance à le sous-estimer. »

Dans les années 1990, une étude menée par Nicole Vézina, chercheuse en ergonomie à l’UQÀM, a démontré que le poids total que manipulaient des hommes affectés à la manutention de rouleaux de plastique pendant un quart de travail de 12 heures ne représentait que 75 % du poids total soulevé par des couturières pendant 8 heures. Le poids cumulé soulevé par les femmes, qui cousaient des pantalons, était sous-estimé parce qu’il demandait un effort modéré et continu plutôt qu’important et sporadique.

En général, les femmes souffrent plus que les hommes de troubles musculo-squelettiques en lien avec le travail. Céline Chatigny, chercheuse en ergonomie et professeure en éducation et formation spécialisées à l’UQÀM, a suivi en 2012 deux cohortes d’élèves en formation professionnelle, l’une en coiffure et l’autre en électromécanique de systèmes automatisés. « À la fois les professeurs et les élèves en coiffure subissaient davantage d’impacts négatifs sur leur santé que ceux en électromécanique », rapporte-t-elle. L’ergonome montre du doigt la formation sommaire en santé et sécurité au travail en coiffure et dans les autres métiers traditionnellement féminins.

Photographie de Céline Chatigny.
« La grande majorité des travailleuses œuvrent dans le secteur des services, où elles font des métiers souvent stressants et très exigeants sur le plan psychique. »  — Céline Chatigny, chercheuse en ergonomie et professeure en éducation et formation spécialisées à l’UQÀM

Elle souligne que l’épuisement professionnel affecte plus souvent les femmes. « La grande majorité des travailleuses œuvrent dans le secteur des services, où elles font des métiers souvent stressants et très exigeants sur le plan psychique. » Au Québec, le secteur de la santé trône en première place au triste chapitre des violences subies par les travailleuses, que ces violences soient physiques, psychologiques ou sexuelles, mentionne Katherine Lippel, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de la santé et de la sécurité du travail de l’Université d’Ottawa. Elle a signé en 2011 le chapitre sur la violence au travail d’une importante étude de l’Institut national de santé publique du Québec. Heureusement, selon elle, les femmes qui en appellent d’une décision de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) pour faire reconnaître un trouble musculo-squelettique ou psychologique ne sont plus désavantagées par rapport aux hommes, comme c’était le cas il y a 10 ans. Il est possible que moins de médecins considèrent aujourd’hui que les femmes font un travail facile, concède-t-elle.

De l’instinct maternel à la nature immatérielle de leur travail, les raisons invoquées pour mal payer les travailleuses qui exercent un métier traditionnellement féminin ne tiennent pas la route. La preuve : lorsqu’un homme travaille dans un secteur dit féminin, il gagne mieux sa vie que ses collègues féminines. Selon Statistique Canada, le revenu moyen d’un gardien d’enfants en milieu familial au Québec en 2010 était de 28 167 $ s’il travaillait à temps plein et avait complété son secondaire, alors que les femmes dans la même situation gagnaient 15 534 $. C’est près du double! D’après ce qu’observe Christiane Carle sur le terrain, les hommes au bas de l’échelle se voient offrir les meilleures places dans leurs domaines respectifs. « Une vendeuse de chaussures ne touche pas la même commission qu’un vendeur de voitures ou d’électroménagers. »

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