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Corruption : où sont les femmes?

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Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Pot-de-vin, grenouillage et cadeau sont masculins. Mais enveloppe brune, collusion et malversation sont féminins. Au royaume de la magouille et du détournement de fonds publics, passé au peigne fin par la juge France Charbonneau, les hommes semblent rois. Si elles contrôlaient l’industrie de la construction, les femmes baigneraient-elles dans la même soupe vénale? En somme, lavons-nous plus blanc que blanc?

« Il n’existe pas de chromosome de l’intégrité », lance d’entrée de jeu la politologue Gaëtane Corriveau. Celle qui est formatrice à l’École nationale d’administration publique est catégorique : aucun lien de causalité entre corruption et genre n’a encore été établi. Carolle Simard, professeure titulaire au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, va plus loin : « Je suis personnellement allergique à cette idée que les femmes sont plus vertueuses que les hommes. »

Photographie de Gaëtane Corriveau.
« Il ne faut pas que la lutte contre la corruption devienne celle des femmes. Il ne leur incombe pas de porter exclusivement le poids de cette lourde responsabilité »  — Gaëtane Corriveau, formatrice à l’École nationale d’administration publique

Pourtant, plusieurs études — menées notamment par la Banque mondiale et le Centre IRIS de l’Université du Maryland — ont conclu que plus les femmes participaient à la vie publique, plus le degré de corruption diminuait. Mais la relation causale entre les facteurs femmes et corruption reste floue. Gaëtane Corriveau formule la question ainsi : Est-ce vraiment la présence des femmes qui décourage la corruption, ou plutôt des systèmes moins corrompus qui les incluent davantage? À ce jour, aucun résultat scientifiquement valable n’y a apporté de réponse.

Accès restreint à la corruption

En mars dernier, Jacques Drouin, directeur général des élections du Québec, notait qu’on « ne voit pas grand femmes défiler devant la commission Charbonneau ». Quelques semaines plus tard, l’Unité permanente anticorruption arrêtait 37 personnes en lien avec un système de collusion et de corruption à Laval. En parcourant la longue liste des accusés, même un observateur non aguerri aurait pu remarquer qu’aucune femme n’y figurait.

Ça n’étonne pas Carolle Simard. « Les femmes ne sont pas moins corruptibles que les hommes : elles ont moins d’occasions de l’être. » Elle s’explique : « Les femmes ne sont pas à la commission Charbonneau car elles n’occupent toujours pas — ou si peu — de postes décisionnels. Elles sont dans des entreprises de services, pas à la tête de compagnies susceptibles d’obtenir de gros contrats gouvernementaux. La construction, les infrastructures, ça reste un monde d’hommes. » Et elle en connaît un rayon sur les commissions d’enquête, puisqu’elle a été membre du comité d’experts créé dans le cadre de la commission Gomery.

Photographie de Carolle Simard.
« On suppose que les femmes possèdent des qualités qui vont les protéger de la corruption : honnêteté, sens de la gestion. Quand elles nous déçoivent, nous les jugeons plus sévèrement que les hommes. »  — Carolle Simard, professeure titulaire au Département de science politique de l’UQÀM

« Les femmes demeurent sous-représentées dans nos systèmes politiques; les boys clubs existent toujours », déplore Gaëtane Corriveau. Cet écart qui nous sépare encore de la parité, autant dans nos gouvernements que dans les milieux d’affaires, nous empêche donc de tester l’hypothèse de la plus grande probité des femmes. « Nous n’arrivons pas à constituer un échantillon satisfaisant sur le plan méthodologique pour confirmer ou infirmer le lien de causalité entre genre et corruption. »

Femmes au front

Les perceptions ne s’accordent pas nécessairement à la science. Selon un sondage réalisé en Europe et en Amérique du Nord pour l’institut CSA (France) en 2007, 60 % des Italiens, 70 % des Français et 59 % des Nord-Américains estiment qu’il y aurait moins de corruption si les femmes avaient davantage accès à des postes de responsabilité. Les études qu’a menées la docteure en science politique Mariette Sineau en 2010 ont aussi conclu que les femmes seraient moins tolérantes à l’endroit des manquements à la probité.

« Pendant ce temps devant le parlement / Des femmes dénoncent, des hommes renoncent ». C’est ce que fredonne Daniel Bélanger dans Télévision. Et la réalité appuie la chanson. En 2011, Chantal Rouleau, mairesse de l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, a dénoncé à plusieurs reprises la corruption dans la construction municipale. Récemment, une citoyenne de Saint-Rémi, Sylvie Boyer, a réclamé la suspension de son maire accusé au criminel, en vertu de la nouvelle loi 10.

« Il ne faut pas que la lutte contre la corruption devienne celle des femmes. Il ne leur incombe pas de porter exclusivement le poids de cette lourde responsabilité. On ne peut pas demander à toutes les femmes d’être des Chantal Rouleau, des “gardiennes de la morale”. La tyrannie de l’angélisme risque de nous faire oublier que c’est une responsabilité partagée », prévient Gaëtane Corriveau.

Quand les exceptions s’accumulent

Non, les femmes ne sont pas toutes droites et pures. Et lorsqu’elles trahissent nos idéaux, notre jugement est impitoyable. « On suppose que les femmes possèdent des qualités qui vont les protéger de la corruption : honnêteté, sens de la gestion. Quand elles nous déçoivent, nous les jugeons plus sévèrement que les hommes. Il existe un double standard », observe Carolle Simard.

Nos chimères de gestionnaires vertueuses et irréprochables semblent si tenaces que nous classons rapidement dans la rassurante boîte des exceptions celles qui font mentir ces préconceptions. Et il y en a. Selon les allégations faites à la commission Charbonneau, plusieurs conseillères municipales de Laval auraient servi de prête-noms. L’ex-lieutenante-gouverneure du Québec Lise Thibault a été accusée de fraude, de fabrication de faux documents et d’abus de confiance, tandis que la sénatrice Pamela Wallin a dû rembourser près de 140 000 $ de dépenses injustifiées. L’ancienne mairesse de Boisbriand, Sylvie St-Jean, se retrouvera devant les tribunaux pour faire face à sept chefs d’accusation, dont complot pour abus de confiance, corruption et fraude. La ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, qui a notamment fait la manchette pour ses dépenses extravagantes, a démissionné de ses fonctions en 2012. À combien d’exceptions la règle ne tient-elle plus?

Elles payent plus

Ce qui est par ailleurs démontré, c’est que quand ça grenouille avec l’argent des contribuables, les femmes paient le prix fort. En 2008, l’UNIFEM concluait que la corruption touche les femmes de manière disproportionnée. Comme elles sont surreprésentées dans la population pauvre et qu’elles assument la responsabilité principale des soins aux enfants, elles sont plus dépendantes des services publics gratuits. En conséquence, la corruption dans la prestation de ces services les affecte davantage. Des cas ont entre autres été documentés au Bangladesh et en Bulgarie.

Ici aussi, les femmes subissent plus durement que les hommes les contrecoups de la corruption, croit la professeure Carolle Simard. « La partie de la tarte gouvernementale qui est avalée par la corruption dans le domaine des infrastructures, c’est moins d’argent disponible pour d’autres secteurs, notamment celui des services, où les femmes sont majoritaires, dans les emplois et comme bénéficiaires. »

Devant ces tristes constats et ces questions sans réponse, que faire? Engagez-vous, qu’ils disaient! Gaëtane Corriveau attendait avec impatience les élections municipales du 3 novembre, au terme desquelles on compte désormais 30 % de femmes parmi les élus, comparativement à 27 % à l’issue du scrutin de 2009. Elles représentent 17 % des maires et 32 % des conseillers. « Espérons qu’avec le temps, le nombre de femmes dans les instances municipales augmentera suffisamment pour constituer la masse critique nécessaire au changement de la culture organisationnelle qui nous a conduits à la commission Charbonneau. » 

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