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Photographie de Louise Mailhot.

Madame « le » juge

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Bien que le Barreau du Québec soit le plus féminisé d’Amérique du Nord, la province a longtemps tardé à donner de la place aux avocates dans la pratique du droit. Dans Les premières! L’histoire de l’accès des femmes à la pratique du droit et à la magistrature, Louise Mailhot revient sur les pas des pionnières. La première femme nommée juge à la Cour d’appel du Québec à Montréal évoque aussi les défis actuels de ce milieu encore obstinément masculin. Entretien avec une battante.

Dans les années 1980, à son grand désarroi, on lui a donné du « monsieur le juge » même si ses yeux vifs et sa tignasse bouclée ne pouvaient confondre personne. « Hum, hum. Est-ce que vous m’avez regardée? Est-ce que je suis un monsieur? » demandait Louise Mailhot aux avocats. « Je ne laissais rien passer. Je sentais que j’avais un rôle d’éducation envers les gens dans la salle et les autres avocats qui attendaient pour plaider », explique celle qui fut vice-présidente de l’Union internationale des magistrats de 1996 à 2005.

Elle avait aussi réagi devant le juge en chef, quelques jours après sa nomination à la Cour supérieure du Québec, en 1980. « Il nous informait que nos épouses étaient attendues à 18 h pour le banquet soulignant les nouvelles nominations. Rassemblant tout mon courage — j’étais la plus jeune, la kid —, je lui ai demandé si les époux étaient également les bienvenus. » Dès lors, le terme conjoints fut utilisé.

Nécessaire inspiration

Plusieurs années auparavant, la Montréalaise qui a usé les bancs de l’école Marguerite-Bourgeoys avait milité pour qu’une artère principale de la métropole porte le nom de la première enseignante de la Nouvelle-France. Puis, étudiante en droit dans les années 1960, Louise Mailhot a assisté à la fondation de la Fédération des femmes du Québec. « Ça a été déterminant. Je me suis sentie tellement chez moi, entourée de ces femmes qui croyaient aussi que nous pouvions nous prendre en mains! »

Au fil des quelque 230 pages de son livre Les premières! L’histoire de l’accès des femmes à la pratique du droit et à la magistrature, c’est davantage la vie et le parcours d’autres pionnières que l’on découvre. Devoir de modestie oblige, celle qui a observé l’évolution du milieu juridique et qui est maintenant avocate-conseil chez Fasken Martineau a choisi de parler de dizaines de femmes, avocates et juges, qui l’ont précédée ou qu’elle a côtoyées. « Je n’avais pas de modèles féminins quand on m’a nommée juge. Je souhaitais offrir à la jeune génération ce que je n’ai pas eu. »

Les fameuses premières

D’Emily Ferguson Murphy à Louise Arbour, en passant par Claire L’Heureux-Dubé, Annie MacDonald Langstaff et Réjane Laberge-Colas, l’auteure présente les luttes des Québécoises et des Canadiennes qui ont défoncé des portes, ici et à l’étranger. « Toujours en dévoilant leur nom de naissance », tient-elle à préciser. Elle braque aussi les projecteurs sur les grandes dames de France, de Belgique et de Suisse, ce qui amène à comparer les thèmes, les combats et surtout les époques pendant lesquelles ils ont été menés.

Louise Mailhot souhaite que le grand public sache qu’il est redevable à ces femmes qui ont « fait progresser la société québécoise et l’ont rendue meilleure. Elles l’ont enrichie du regard féminin; la relation dominant-dominée qui sévissait entre les sexes a été minée grâce à elles ». Parmi les batailles qu’elle raconte : la reconnaissance légale des femmes comme des personnes (1929) puis, au Québec, l’obtention du droit de vote pour les femmes (1940), l’accès à la pratique du droit pour les avocates (1941) et la permission accordée aux femmes de siéger comme jurés (1971). Elle publie aussi la liste des juges québécoises de 1964 à aujourd’hui.

Les carnets de Louise

Photographie de Louise Mailhot.

« Dès mon arrivée dans la magistrature, je notais dans un carnet chaque nomination de femme. Je me permettais de faire remarquer aux juges en chef quand ça faisait longtemps qu’une femme n’avait pas été nommée juge. Et eux venaient me consulter quand ils étaient sollicités pour une nomination. J’ai commencé à constituer une banque de noms d’avocates que je trouvais particulièrement brillantes. Je les remarquais quand elles plaidaient devant moi. Les hommes ne connaissaient pas les candidates; les avocates passaient inaperçues. »

Jusqu’à la fin des années 1970, les plaideuses se faisaient rares. « Quand j’ai terminé mes études de droit au milieu des années 1960, on m’a dit dans les cabinets que je ne pouvais pas plaider parce que les clients n’accepteraient pas ça et que les juges de la Cour supérieure ne m’écouteraient pas. » Diplômées des mêmes écoles de droit, les femmes entraient donc dans les mêmes cabinets que leurs confrères, eux comme avocats, elles à la recherche…

Participation et conciliation

Le chemin parcouru et la vitesse à laquelle les interdits ont déboulé dans le milieu juridique sont certes admirables. Aujourd’hui, 61 % des membres du Barreau du Québec ayant 10 ans de pratique et moins sont des femmes. Mais une écrasante majorité des associés avec participation aux profits des grands cabinets reste des hommes. « L’accès des femmes à la société dans les prestigieux bureaux d’avocats, c’est le grand défi. Les avocats devront apprendre à partager le pouvoir et les revenus avec les femmes. C’est ce qui reste à faire, et croyez-moi, ce n’est pas facile », affirme Louise Mailhot, qui met en garde contre les nouvelles catégories d’associés où le partage des revenus est moindre et où (étonnamment!) les femmes sont surreprésentées.

Le second défi est celui de la flexibilité au bureau, nécessaire à une saine conciliation travail-famille. « Je connais beaucoup de jeunes avocats, hommes et femmes, qui rêvent que les congés parentaux ne les ralentissent pas dans leur accès à la société dans les cabinets. » La mentore tente de convaincre les associés des grands cabinets que ces aspirations ne sont pas démesurées. Pour ce faire, un coup de main serait apprécié. Après les premières, qui seront les suivants et les suivantes?

couverture-du-livre

Louise Mailhot, Les premières! L’histoire de l’accès des femmes à la pratique du droit et à la magistrature, Éd. Yvon Blais, 2013, 256 p.

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11 Réactions

  1. Marie-Andrée Bernier

    On peut dire que Madame Mailhot a de la constance, de l’endurance , de la persérérance; une chance!
    Bravo de nous faire connaître nos femmes juges; un livre à lire.
    Un coupe de chapeau à Louise Mailhot

  2. Ghislaine Meilleur

    Merci à Louise-Laurence Larivière pour l’info linguistique et à Marie Lachance pour la précision sémantique des guillemets entourant le « le » que je n’avais malheureusement pas décodée.

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