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Photographie de Maud Cohen.

Le génie, ça vous dit?

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A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Pourquoi le génie attire-t-il si peu la gent féminine? Nous avons posé la question, et bien d’autres, à Maud Cohen, présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec.

À 38 ans, Maud Cohen exécute son second mandat à titre de présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Formée en génie industriel, la jeune femme a suivi un parcours professionnel qui l’a menée en France, puis en Angleterre dans l’industrie privée. Après son retour au Québec en 2000, elle complète un MBA aux HEC, quand une enseignante lui donne un cours sur les conseils d’administration. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’impliquer », se souvient-elle. Dès 2004, elle est élue au C.A.de l’Ordre, qui compte près de 60 000 membres, puis, en 2009, en devient la présidente. En femme engagée, elle a décidé d’aider la profession à se refaire une image.

Gazette des femmes : Il y a peu de femmes ingénieures au Québec. Est-ce pour cela que vous vous êtes présentée au conseil d’administration de l’Ordre en 2004?

Maud Cohen : En fait, c’était surtout pour m’impliquer dans cette profession que j’aime, et qui m’a beaucoup apporté. J’estimais que c’était à mon tour de lui redonner de moi-même. Cela dit, c’est vrai qu’il n’y avait pas assez de femmes.Mais depuis quelques années, nous sommes arrivés à la parité au C.A. D’ailleurs, les femmes sont sur-représentées au conseil, car nous ne sommes que 12% au sein de l’Ordre. On est très contents de cette parité.

Pourquoi?

Parce que cela démontre une ouverture de la part des ingénieurs : ils sont sensibles à la façon féminine de gérer. Nous avons effectué un sondage il y a deux ans [NDLR: auprès de 939 femmes et de 767 hommes de l’Ordre], qui a révélé qu’une bonne proportion d’hommes considèrent préférable d’avoir une femme comme patron. Ils croient qu’elles seraient plus compréhensives et plus humaines. Et en général, les répondants des deux sexes estiment que les femmes sont plus flexibles à propos des questions qui concernent la conciliation travail-famille. Bien sûr, nous sommes dans le domaine de la perception…

Est-ce que cette perception vous réjouit ou est-ce que vous y voyez un piège pour les femmes?

Je trouve que c’est une bonne chose. Je ne crois pas que ces attentes nuisent aux femmes. Elles ont du succès dans la mesure où elles demeurent elles-mêmes, sans essayer de devenir des hommes. Et cette perception qui nous révèle les femmes sous un angle plus humain change la façon de voir le métier. Et de le vendre, par exemple, aux jeunes filles.

Pourquoi voulez-vous plus de femmes ingénieures?

Parce que la relève représente un enjeu majeur dans la profession. Plus de 30% de nos membres ont 50 ans passés. La société québécoise va avoir besoin d’ingénieurs, notamment dans le domaine de la santé et des infrastructures liées au vieillissement de la population. Notre souci est donc de recruter plus d’ingénieurs, hommes ou femmes. Et comme les femmes forment la moitié de la population, il y a tout lieu de les intéresser à la profession. Cela dit, nous devons aussi nous soucier de l’autre moitié, les garçons. Or leur taux de décrochage scolaire inquiète. Si les garçons, qui composent actuellement la majorité des ingénieurs, ne finissent pas leurs études, ils n’arriveront pas à joindre nos rangs.

Donc, vous ne voulez pas nécessairement plus de femmes pour changer la culture de travail?

Non, on veut plus d’ingénieurs en général! Mais je suis ouverte à ce que le milieu du génie attende des manières de faire différentes de la part des femmes. Je pense que c’est aussi pour ça qu’on les élit davantage dans les C.A. : parce qu’on estime qu’elles mènent les choses autrement.

Et cette perception décrit-elle la réalité?

Je dirais que oui. Par exemple, les femmes ne se préparent pas de la même façon aux réunions. Elles ont souvent lu la majorité des documents et connaissent leurs dossiers sur le bout des doigts. Mais c’est souvent parce qu’elles sont moins confiantes en leurs capacités – je le sais pour l’avoir vécu personnellement. Aussi, elles sont généralement plus posées; il y a moins d’esclandres chez les femmes que chez les hommes. Mais tout ça se résume en fait à des façons différentes de communiquer. Je ne crois pas que les femmes sont plus compétentes, elles s’expriment simplement autrement.

Quelle autre différence voyez-vous?

Un C.A. paritaire, une femme présidente : cela démontre qu’il y a plus de place pour les femmes, et ça laisse des traces sur le marché du travail. Les femmes se sentent plus acceptées et mieux accueillies.

Lors de votre élection, vous avez dit vouloir mettre l’accent sur l’éthique et la déontologie. Avez-vous le sentiment qu’on fait appel aux femmes pour accroître la crédibilité de la profession, passablement écorchée dans les dernières années?

Peut-être. Je n’avais jamais pris conscience de ça,mais je pense que vous touchez un point, qu’il faut toutefois nuancer. Nous ne sommes pas plus « droites » que les hommes,mais plutôt mal à l’aise avec les situations ambiguës, et peu habituées à travailler dans une culture où il y aurait, par exemple, apparence de conflits d’intérêts. Les positions énoncées par l’Ordre des ingénieurs sont des orientations globales visant à rebâtir la crédibilité de la profession, auparavant très bien cotée. Et c’est pour corriger les perceptions à l’égard de la profession que nous sommes en faveur d’une commission d’enquête sur l’industrie de la construction.

Vous dites que les femmes sont peu attirées par le génie. Comment expliquez-vous cette situation?

En général, le type de travail qu’on fait n’excite pas l’imaginaire! On associe souvent le génie aux ponts et aux infrastructures. Pourtant, il trouve des applications autant dans le milieu de la santé (pour construire les bâtiments, concevoir les appareils médicaux, etc.) qu’en environnement (traitement des sols et des eaux, entre autres) ou en médecine. Bref, des domaines beaucoup moins connus. Or, ce sont ces spécialisations qui attirent le plus de filles. Elles cherchent surtout à avoir de l’influence sur la santé des gens, sur leur milieu. Elles ont envie de changer le monde!

Quelle a été votre propre expériencedans le milieu du génie?

On me pose souvent la question, car je donne de nombreuses conférences sur les femmes et le génie. Je dois avouer que la majorité des patrons que j’ai eus m’ont accueillie à bras ouverts. Ils étaient contents d’avoir une présence féminine, la recherchaient, même. Bien sûr, pour les femmes de la génération précédente, la réalité était bien différente; elles ont vécu des expériences plus difficiles que nous. Nous leur sommes redevables : grâce à elles, nous profitons aujourd’hui des mêmes conditions de travail que les travailleuses d’autres professions. La conciliation travail-famille demeure un enjeu important, en génie comme ailleurs. Aux filles maintenant de tirer avantage de cette ouverture… et de nos acquis!

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