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Photographie de Émilia Castro.

La solidarité en marche

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Il y a plus de 10 ans, des femmes du monde entier qui en avaient marre de subir pauvreté et violence orchestraient la première marche mondiale pour dénoncer le système en place. En 2010, malgré leur réseau de solidarité, elles voient toujours rouge. Et récidivent.

C’est dans notre sol que se trouvent les racines de la Marche mondiale des femmes (MMF). En 1995, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) organisait la marche Du pain et des roses, qui avait pour thème la pauvreté. Loi sur l’équité salariale, hausse du salaire minimum, création de logements sociaux figuraient au nombre des neuf revendications des Québécoises. La même année, le vent dans les voiles, ses organisatrices ont lancé une bouteille à la mer à la Conférence internationale des femmes à Beijing, en Chine : « Et pourquoi pas une marche mondiale? »

Emilia Castro était aux premières loges de ce qui allait devenir un mouvement de solidarité féminine hors du commun. Aujourd’hui vice-présidente au Conseil central de Québec– Chaudière-Appalaches de la CSN, cette Chilienne d’origine faisait partie des militantes qui appuyaient la présidente de la FFQ de l’époque, Françoise David, lorsque celle-ci a déclenché l’opération planétaire. « On sentait un ras-le-bol chez les femmes. Il fallait se mettre en action et cela ne pouvait pas attendre, évoque Emilia Castro, un brin de nostalgie dans la voix. Ce qu’on voulait, c’est que chaque femme devienne un sujet politique. »

Vendre l’idée d’une marche planétaire aux déléguées présentes à Beijing n’a pasété difficile, rapporte-t-elle. Le thème de la pauvreté a encore été retenu,mais les représentantes du Sud ont proposé d’ajouter celui de la violence.

En 1996, lors de la première rencontre en vue de l’organisation de la MMF, à Montréal, une soixantaine de pays étaient représentés. « Nos militantes sont venues confirmer qu’il y avait déjà des travaux entamés ailleurs dans le monde par des femmes qui réfléchissaient aux mêmes questions », affirme Mme Castro, qui considère que l’effervescence politique de l’époque a joué un rôle clé dans le désir des femmes de s’impliquer.

En octobre 2000, après plus de quatre ans de préparation, des milliers de personnes déambulent dans les rues, notamment à Montréal, Bruxelles et New York, pour déposer leurs revendications auprès des décideurs politiques, devant les parlements et les sièges d’organismes internationaux comme l’ONU. Les militantes dénoncent l’implantation du modèle économique néolibéral incarné par les politiques du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Selon elles, ces institutions imposent des conditions strictes aux pays en difficulté, sans égard aux conséquences désastreuses que celles-ci peuvent avoir sur la population, particulièrement sur les femmes.

Alors que le soulèvement est mondial, les revendications, elles, arborent une couleur locale. Les comités d’organisation de la MMF disposent de la latitude voulue pour ajuster leurs demandes aux réalités propres à leur lieu d’origine. Par exemple, les Québécoises réclament une augmentation de 10 cents du salaire minimum ainsi que 50 millions de dollars en mesures diverses pour améliorer leurs conditions de vie.

UNE marche, DES actions

En 2006, la MMF a quitté le nid québécois pour s’installer au Brésil. Le mouvement englobe désormais près de 6000 groupes de femmes de 164 pays. Mais comment parviennent-elles, malgré leurs origines et leurs réalités différentes, à s’entendre depuis 10 ans sur une plateforme d’actions commune et une définition du féminisme qu’elles souhaitent incarner?

C’est la question que se sont posée les chercheuses Isabelle Giraud et Pascale Dufour dans leur ouvrage Dix ans de solidarité planétaire. Perspectives sociologiques sur la Marche mondiale des femmes, publié aux Éditions du remue-ménage. Pour Mme Dufour, professeure de science politique à l’Université de Montréal et spécialiste des mouvements sociaux, la réponse est simple : «Cela fonctionne comme lieu d’appartenance pour les femmes dans le monde. Et la MMF suscite des espoirs, crée des solidarités qui perdurent. »

« Le principe premier des femmes de la MMF, c’est d’aller chercher le plus grand dénominateur commun », renchérit-elle. Par exemple, sur la question de l’homosexualité, qui ne peut être discutée dans plusieurs pays, elles sont arrivées au consensus suivant : «Chaque femme est libre de choisir la personne avec qui elle va partager sa vie. » Cette façon de faire, qui consiste à s’attaquer à toutes sortes de problèmes au coeur de la vie des femmes, représente une forme très moderne de féminisme, de l’avis de la professeure. Puisque celui-ci est taillé sur mesure, au gré des enjeux qui sont discutés et de leur évolution dans le temps et l’espace.

« Les femmes de la MMF se sont prononcées sur l’impact de l’ALÉNA dans la vie des résidantes des trois pays impliqués », illustre la politologue. Selon elle, il n’existe un label MMF accolé aux sujets que si ses membres en décident ainsi. La structure horizontale du mouvement contribue également à son succès et à sa pérennité, d’après Pascale Dufour.

Emilia Castro, également représentante des Amériques au Comité international de la MMF, témoigne de son côté de l’efficacité de l’organisation, qui fonctionne selon le principe des vases communicants. « La consultation est très importante. Chaque pays fait parvenir ses idées. Grâce à cela, en 2006, nous sommes parvenues à nous entendre sur quatre champs d’action pour la MMF 2010 : bien commun et accès aux ressources; travail des femmes et autonomie économique; violence envers les femmes; paix et démilitarisation. »

Grâce à cette communication ininterrompue, les femmes prennent conscience du fait que les problèmes des autres sont aussi les leurs. Ce qui a pour résultat que toutes se sentent concernées lorsque survient un événement malheureux. Lors du séisme en Haïti, la MMF, qui dispose d’un réseau dans ce pays, n’a pas tardé à se mobiliser, illustre Mme Castro. La SOFA (Solidarité des femmes haïtiennes), membre de la MMF, a mis sur pied des cliniques médicales d’urgence et s’est assurée que des ressources d’assistance soient rapidement disponibles pour les femmes dans le besoin.

Cette idée de partage et de destinée commune a permis à de nombreuses femmes de tisser des liens depuis les 10 dernières années. Des liens qui continueront de s’approfondir au fil des actions du mouvement. La relève, dit Mme Castro, est d’ailleurs au rendez-vous pour 2010. Et même si ses préoccupations ou sa forme d’engagement diffèrent, elle a une voix forte, surtout dans les pays du Sud.

Avec pour thème « Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous serons en marche! », il y a fort à parier que la MMF a encore de belles années devant elle. Selon Pascale Dufour, ce n’est pas tant l’atteinte des objectifs qui compte, mais plutôt le chemin emprunté pour y parvenir. « Les militantes ne seraient pas d’accord avec moi! affirme-t-elle en riant. Mais je crois que ce qui est important pour elles, c’est de faire les choses ensemble. » Car le sentiment d’appartenance est un ciment puissant pour la MMF.

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