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Photographie d'Haitiens à la journée d'ouverture des classes.

Éducation : la nécessaire révolution

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Cours interrompus, vie précarisée dans les camps, déplacements à l’intérieur du pays… Le séisme assombrira-t-il l’avenir des filles?Beaucoup moins, sans doute, si de solides programmes d’éducation et de formation voient le jour sans tarder.

En Haïti, 90% du réseau d’éducation est privé, donc payant. Cet automne, le soutien de la communauté internationale pour financer la rentrée scolaire de près de 325 000 enfants a certainement été un coup de pouce apprécié. On parle d’un récent retour à la normale (!) dans des infrastructures semi-permanentes (80% des infrastructures scolaires ont été détruites). Encore faut-il que les filles restent en classe. À quel prix celles qui ont perdu des proches, leur école, leurs repères pourront-elles prendre leur avenir en main?

« À court terme, la vie des filles et des femmes s’est trouvée plus fragilisée après le séisme. Beaucoup ont dû survivre avec…rien.Pas d’économies, pas de casseroles, plus de travail. Les jeunes comme les mères ont beaucoup monnayé leur corps pour parer au plus urgent », raconte Isabelle Fortin, Montréalaise d’origine, consultante et spécialiste des questions de sécurité en Haïti, où elle vit depuis 20 ans. « On estime à 600 000 les personnes déplacées dans des régions avoisinantes, dont une majorité de femmes et d’enfants d’âge scolaire, en plein choc post-traumatique. La vie s’est compliquée pour les filles, généralement plus timides. Elles ont honte de ne pas porter le bon uniforme dans leur nouvelle école (ce n’est pas un détail en Haïti), n’ont ni crayons ni manuels. Sans amies pour les protéger, elles sont plus vulnérables aux agressions. En province, les écoles sont éloignées des habitations. Si bien que lorsque leurs filles atteignent la puberté, plusieurs parents choisissent de les retirer des classes de peur qu’elles soient violées. Bref, les filles encaissent beaucoup de stress dans leur nouveau milieu de vie…»

Myrto Célestin Saurel, 65 ans, a fait carrière en éducation jusqu’à diriger le Ministère à deux reprises, avant de démissionner en 2002. « À moyen terme, l’impact me paraît double, relate-t-elle. D’un côté, le séisme agira peut-être positivement sur le rendement et la rétention scolaire des filles. J’en ai rencontré 200 en juillet, dans un petit collège, rien de très huppé. Elles étaient certes perturbées – leurs parents ont tout perdu –,mais absolument pas découragées. Fouettées, je dirais! Elles trépignent à l’idée de finir leur formation pour remplacer au plus vite “nos dirigeants qui gèrent si mal notre pays ravagé”, disaient-elles en colère! D’un autre côté, il y a ces grossesses d’adolescentes qui sautaient aux yeux à Port-au- Prince l’été dernier. On parle des “enfants du séisme” qui naîtront sous peu de mères qui ont cessé leur parcours scolaire.Dans les camps, au vu de tous, de très jeunes filles, seules, orphelines ou abandonnées, sont en couple avec des hommes plus âgés. Pour avoir un semblant de protection ou parce qu’elles sont incapables de gérer leur nouvelle liberté? Où trouveront-elles le soutien pour retrouver confiance en elles et chercher leur autonomie financière? »

La situation de l’éducation était chaotique avant le 12 janvier 2010, elle l’est encore : enseignants démotivés, élèves qui décrochent, contenu des cours basé sur des connaissances déconnectées du 21e siècle, frais de scolarité exorbitants, sans parler des dépenses connexes…Au minimum, 200 à 300 $ par année… alors que la majorité de la population vit avec un maigre dollar par jour.

« À long terme, le relèvement d’Haïti passe par une refonte de l’éducation nationale. C’est le pilier essentiel pour arrimer la nouvelle Haïti. Il faut réformer les contenus au primaire et au secondaire, ça urge! Ils sont déphasés, fondés sur l’apprentissage par coeur. Et les professeurs doivent être mieux formés, mieux payés », martèle Dilia Lemaire, juriste, mère de deux filles et impliquée de longue date à MOUFHED (Mouvement des femmes haïtiennes pour l’éducation et le développement). « Imaginez : après 14 ans d’études, les filles reçoivent un diplôme en ignorant tout des enjeux de l’environnement et n’ont reçu aucune éducation à la citoyenneté. Pire, elles sont vouées au chômage! Il n’existe aucune formation technique pour des métiers bien rémunérés pour elles. Et la mentalité haïtienne culpabilise les plus audacieuses qui veulent être ingénieures plutôt qu’infirmières.On leur rebat les oreilles avec la perte de leur féminité! Elles doivent être fortes pour résister à cela! »

Si l’éducation nationale ne connaît pas de révolution intérieure, le redécollage d’Haïti risque bien de se faire sans les jeunes, qui forment 60% de sa population. « Il y a un déficit criant de ressources humaines qualifiées. On aurait besoin de jeunes femmes capables de prendre les rênes des chantiers d’avenir, aujourd’hui et dans 10 ans. Les femmes portent ce pays à bout de bras et l’empêchent de sombrer. Leurs filles doivent être mieux outillées pour le relever! » conclut Dilia Lemaire.

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