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Photographie d’une personne âgée seule assise sur un banc.

Aînées à loger

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Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Plus nombreuses et plus pauvres que leurs homologues masculins, les aînées du Québec n’en souhaitent pas moins avoir droit à un logement décent. Ou, encore mieux, rester chez elles le plus longtemps possible.

Dans les années 1990, la Jonquiéroise Mariette Vézina a possédé un foyer pour personnes âgées. Elle a côtoyé de près la misère de plusieurs résidents. « Dans certains cas, ma fille et moi faisions les démarches pour qu’ils reçoivent les suppléments de revenu auxquels ils avaient droit. Ça leur permettait de se gâter un peu, par exemple d’aller chez la coiffeuse. »

Aujourd’hui sexagénaire et veuve, elle accueille chez elle des locataires trouvés par l’entremise de l’organisme Les Habitations partagées du Saguenay. Grâce à ce revenu d’appoint, elle peut payer les factures et faire de petits voyages. « Pour l’instant, je suis en forme, mais éventuellement, ce système me permettra de rester chez moi plus longtemps », espère-t-elle. Cet organisme favorise en effet la colocation basée sur des échanges de services.

Les trois employées des Habitations partagées du Saguenay font le pont entre ceux qui offrent une place dans leur maison et ceux qui ont besoin d’un logement. Créé il y a plus de 25 ans, cet organisme régional est l’un des deux seuls du genre au Québec, les trois autres ayant fermé en raison d’un manque de financement. Parmi leur clientèle, ce sont majoritairement des femmes seules qui offrent un logement. « Nous recevons des offres et des demandes de tous les groupes d’âge, mais notre mission principale reste de favoriser les échanges de services afin que la personne âgée puisse rester à domicile », explique la directrice générale, Karen Saint-Gelais. Par exemple, un étudiant peut aider à l’entretien de la maison en échange d’un loyer moindre.

Rester chez soi

« Que veulent les aînées en matière de logement? Les statistiques révèlent qu’elles souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible », soutient Marie-Noëlle Ducharme, de l’École de travail social de l’UQAM. Même chose pour les hommes. « Le courant actuel est au vieillissement actif. Hommes et femmes tendent à vieillir en meilleure santé et à vivre plus longtemps. »

Photographie d'une personne agée assise sur un banc
Marie-Noëlle Ducharme, de l’École de travail social de l’UQAM, rappelle que, à la lecture de statistiques récentes, il apparaît clair que les femmes aînées souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible.

Par contre, les hommes arrivent plus facilement que les femmes à demeurer à la maison. Selon des données de 2006 de Statistique Canada, 54 % des aînées consacrent plus du tiers de leur revenu au loyer, alors que seuls 31 % des hommes âgés sont dans la même situation. Les femmes sont majoritaires dans les résidences pour personnes âgées, communautaires ou privées. Elles vieillissent aussi deux fois plus souvent en solitaire que les hommes, et vivent plus longtemps.

Locataires vulnérables

« Au Québec, on n’arrive pas à répondre aux besoins de logement des aînées. La gamme de logements offerts est assez grande et variée pour ceux et celles qui ont la capacité de payer (voir encadré). Malheureusement, la majorité des gens à faible revenu sont des femmes », remarque Robert Chagnon, de l’Association québécoise de gérontologie.

Lors de la tournée régionale 2012 de la Commission populaire itinérante, consultation organisée par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), ce dernier a été frappé par le sort des aînées. Elles sont parmi les locataires les plus vulnérables, affirme Véronique Laflamme, organisatrice communautaire du FRAPRU. « Les femmes âgées ont été nombreuses à nous parler de leur peur de défendre leurs droits, par crainte des conséquences. Cette crainte est souvent fondée : nous avons entendu des histoires d’horreur. Du harcèlement de la part du propriétaire parce que la locataire lui a demandé de réparer le système de chauffage, par exemple. Certaines femmes nous ont demandé de témoigner à huis clos. »

Mentalités à changer

Selon Robert Chagnon, une partie de la solution passe par un changement de paradigmes. Par exemple, le plan d’urbanisme de nombreuses villes interdit la conversion d’un logement unifamilial dans les quartiers résidentiels. Impossible, donc, de transformer son logis en maison intergénérationnelle.

« La plupart des gens resteraient chez eux; mais souvent, ils sont tenus de déménager pour avoir droit à de l’aide financière. On manquera toujours de logements si on garde comme vision que les personnes âgées doivent vivre dans une résidence communautaire pour recevoir de l’aide financière », rappelle-t-il.

Danis Prud’homme, directeur général du réseau FADOQ, prêche aussi pour un changement des mentalités. « Dans notre système actuel, tout ce qui touche les aînés est centré sur les infrastructures : on amène les gens vers les services, et non l’inverse. »

À bout de souffle

Le changement de paradigmes devra aussi passer par des services à domicile de qualité. Pour l’instant, ceux-ci restent un vœu pieux, selon les interviewés.

La critique la plus virulente vient de l’infirmière Suzanne Girard, présidente de l’Association des proches aidants de la Capitale-Nationale. Elle s’occupe de son conjoint malade depuis 10 ans, un quotidien de nuits blanches et de deuils successifs. Elle paie pour tous les soins qu’il reçoit. « Les services du CLSC? C’est un leurre! Une infirmière vient chez nous pour prendre une prise de sang toutes les trois semaines, affirme-t-elle. Si j’habitais en Australie, en Grande-Bretagne ou dans les pays scandinaves, il y aurait une équipe multidisciplinaire autour de moi. Ici, je suis seule. »

Les crises de son amoureux étant devenues hors de contrôle, Suzanne Girard s’est résignée en mars à demander une place en CHSLD. « Le centre de santé et de services sociaux (CSSS) m’a dit que quelqu’un viendra l’évaluer dans deux mois. Deux mois! Après, il sera sur la liste d’attente. Cela peut prendre plusieurs années avant d’obtenir une place. Sans plus de soutien à domicile, vais-je tenir encore longtemps? »

Photographie de Danis Prud'homme.
« Dans notre système actuel, tout ce qui touche les aînés est centré sur les infrastructures : on amène les gens vers les services, et non l’inverse. »  — Danis Prud’homme, directeur général du réseau FADOQ

Pas assez de ressources, pas assez de personnel et une mauvaise coordination des services offerts d’une région à l’autre : Danis Prud’homme n’est pas tendre envers la manière québécoise de maintenir à domicile. Pourtant, dit-il, certaines mesures simples pourraient être mises en place demain matin, comme un crédit d’impôt pour les proches qui s’applique même si la personne aidée n’habite pas à la même adresse. On calcule que les proches aidants font économiser plus de cinq milliards de dollars par année au gouvernement. Deux fois plus de femmes que d’hommes tiennent ce rôle, selon Statistique Canada.

Déjà, une bonne idée toute québécoise a attiré l’attention jusqu’en France. En 2009, l’organisme Le Centre La Traversée a ouvert les portes d’Habitat 1460, rue Crémazie à Montréal. Cet OSBL d’habitation inclut des personnes âgées en légère perte d’autonomie, soutenues par la Société d’habitation du Québec, et d’autres qui sont gravement malades, sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux. Sur le terrain à l’arrière, la coopérative Rousselot accueille familles et petits ménages; son système de sélection tient compte du fait qu’ils ont ou non un parent qui habite au centre de personnes âgées. Une autre habitation ouvrira bientôt sur le même modèle, avec comme partenaires, entre autres, le groupe Aînés et retraités de la communauté (gaie) et le CSSS Jeanne-Mance, a annoncé le directeur adjoint de La Traversée, Michel Saint-Cyr.

Le Québec devra continuer de faire preuve d’imagination. Car après le Japon, c’est ici que la population vieillit le plus rapidement.

Options de logement pour les aînés

La population âgée du Québec a accès à environ 70 000 places en résidences privées, et à 19 000 places moins chères en résidences communautaires. Ces dernières sont financées par la Société d’habitation du Québec (SHQ), qui s’occupe des programmes gouvernementaux d’aide au logement, et gérées par 450 organismes sans but lucratif et 60 coopératives pour aînés. La majorité de ces places sont occupées par des femmes.

Les habitations à loyer modique (HLM) accueillent aussi beaucoup de personnes âgées; le tiers des ménages qui vivent dans ce type de logement sont des femmes seules de 65 ans et plus. Les places en centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), elles, sont sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux.

En tout, 130 000 ménages aînés reçoivent du soutien par l’intermédiaire de la SHQ, qui prévoit que les femmes resteront sa principale clientèle dans un avenir rapproché. Car même si les prochaines générations de Québécoises sont mieux nanties, l’inégalité des revenus entre les sexes persiste.

La création d’une assurance autonomie au Québec

Déjà en application en France et au Japon, notamment, ce type d’assurance a pour objectif d’adapter le système de santé au vieillissement de la population en réservant des fonds pour les soins à domicile. On parle surtout ici de soins infirmiers, de services psychosociaux, de nutrition et de réadaptation, ainsi que de services d’aide et d’assistance de longue durée. L’idée, c’est d’améliorer la qualité de vie des personnes aînées en permettant un recentrage des soins autour de leur lieu de résidence.

Si l’assurance autonomie québécoise, qui entrerait en vigueur dès le printemps 2014, est accueillie favorablement dans son ensemble, elle n’est cependant pas sans soulever quelques interrogations. Par exemple, où Québec trouvera-t-il tout ce personnel infirmier supplémentaire, quand on sait que celui-ci est actuellement en nombre insuffisant? À l’Association des retraitées et retraités de l’éducation et des autres services publics du Québec (AREQ) on se demande aussi s’il y aura suffisamment de ressources pour bien remplir le mandat et si les conditions de travail de ses ressources seront satisfaisantes. L’AREQ espère par ailleurs que par ces nouvelles mesures, les retraités auront accès à une réelle variété de services.

L’assurance autonomie et le maintien à domicile des aînés : un changement de vision qui place la personne au centre du système? Souhaitons-le.

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