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Rentrées d’argan

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A travaillé pour plusieurs médias depuis l’obtention de son baccalauréat en journalisme de l’UQAM en 2000, notamment pour la Société Radio-Canada et le Réseau des sports comme journaliste, réalisateur et édimestre, en plus de collaborer pour diverses publications comme Le Devoir, Espaces, Urbania et Jobboom. Grand amateur de sport, il a travaillé à la couverture des Jeux olympiques de Beijing, Vancouver et Londres. Sa passion pour les relations internationales, les enjeux sociaux et culturels et les voyages l’a mené dans quelque 30 pays sur 5 continents au cours de la dernière décennie.

Les bénéfices de l’huile d’argan pour la peau et les cheveux sont connus. Ceux des coopératives marocaines où le précieux liquide est extrait, un peu moins. Pourtant, les femmes qui y travaillent voient leur vie s’améliorer prodigieusement. Visite, en mots et en images*, au cœur du changement.

Le son de la roche écrasant la noix retentit jusqu’à l’extérieur du petit bâtiment de béton blanc, en bordure de la route reliant Essaouira à Agadir. « Toc, toc, toc », la cadence est rapide, continue. Le rire des femmes qui travaillent dans la maisonnette entourée de milliers d’arganiers résonne également hors des murs.

Dans les arbres qui s’étendent à perte de vue, les nombreux fruits sont verts comme des raisins. Au cours des prochains mois, ils mûriront jusqu’à devenir marron, puis tomberont au sol. Ils seront rapidement récoltés pour la précieuse noix qu’ils renferment, dont on extraira ensuite de l’huile. Celle-ci servira pour l’alimentation ou la fabrication de produits cosmétiques.

Inconnue à l’extérieur du Maroc il y a une vingtaine d’années, l’huile d’argan est désormais renommée aux quatre coins du globe. Et ce, même si l’arganier ne pousse qu’à deux endroits : à l’extrémité ouest de l’Algérie, ainsi que dans le triangle Essaouira-Taroudant-Tiznit, au sud-ouest du Maroc, une région couvrant 2,56 millions d’hectares appelée l’Arganeraie. Ce territoire semi-désertique a obtenu le statut de réserve de biosphère de l’UNESCO en 1998.

Des coopératives 100 % féminines

À l’intérieur de la maison-boutique, quatre femmes assises sur un tapis continuent d’attaquer le fruit à la main. Une épaisse roche leur sert de plan de travail. Deux d’entre elles y martèlent la pulpe séchée à l’aide d’un petit outil en roche pour dégager la noix. Les deux autres répètent la même technique avec les noix, frappant avec beaucoup plus de fermeté, la noix étant plus résistante que la pulpe, afin d’extraire l’amandon tant convoité. Un peu en retrait, une cinquième femme écrase les amandons avec une meule pour en faire un beurre pâteux qui sera mélangé à de l’eau dans un bâtiment adjacent pour devenir huile. Pendant ce temps, les clients entrent et sortent de l’établissement en regardant les femmes travailler. Ce tableau est reproduit dans des dizaines de coopératives un peu partout dans l’Arganeraie.

Aïcha Asbban versant des amandons dans un panier d'osier.
La présidente de la coopérative versant des amandons dans un panier d’osier.

Aïcha Asbban est la présidente de cette coopérative, baptisée Tawounte. Elle assure la gestion et l’administration, certes, mais elle met toujours la main à la pâte en fracassant les noix avec ses employées. Ici, pas de hiérarchie. Tout le monde est au même échelon, règle primordiale pour Mme Asbban puisque ses 13 employées sont d’abord et avant tout ses sœurs, ses cousines, ses belles-sœurs. Tawounte est une coopérative familiale. Et comme toutes les autres coopératives d’huile d’argan, elle emploie exclusivement des femmes.

Huile revigorante pour la confiance

La première coopérative du genre, Tissaliwine, a vu le jour en 1995. Depuis, le monde a découvert l’huile d’argan et ses nombreuses vertus. Huile relaxante, antirides, antichute de cheveux. Des mots qui ont eu un écho retentissant aux quatre coins du globe, faisant exploser l’exportation de l’huile et de ses dérivés. Depuis, une révolution a frappé le Maroc. On y recense aujourd’hui près de 200 coopératives qui produisent en moyenne 2 000 tonnes d’huile par année. L’industrie, dont le chiffre d’affaires annuel est d’environ 400 millions de dirhams (environ 50 millions de dollars canadiens), emploie quelque 8 000 Marocaines.

Et la coopérative Tawounte est l’exemple parfait de l’essor de cette industrie au Maroc, selon sa présidente. « Tawounte existe depuis juin 2012 seulement. Avant, je travaillais pour une autre coopérative. Je rêvais de fonder la mienne. L’idée a germé en 2006 et je l’ai mûrie pendant quelques années. Puis, j’ai décidé de me lancer. La création des coopératives a été extraordinaire pour l’épanouissement professionnel des femmes, surtout dans les zones rurales. Il y a 20 ans, les femmes ne dirigeaient rien en campagne. Maintenant, regardez-moi : je suis la présidente de ma coopérative. C’est désormais possible », raconte Aïcha Asbban, la fierté dans le regard.

« Pourtant, je n’ai jamais fréquenté de grandes écoles, je ne possède aucun diplôme. J’ai appris mon métier à la dure, en regardant les autres travailler : comment traiter les clients, comment administrer la coopérative, etc. Cette expérience a changé ma vie. J’ai appris à avoir plus confiance en moi. Avant, je doutais beaucoup de mes capacités. Maintenant, je sais que je peux accepter de plus grandes responsabilités. C’est extraordinaire. »

Zineb Asbban écrasant la pulpe séchée
Zineb Asbban écrasant la pulpe séchée, la première étape de la production à la coopérative.

Un sentiment de fierté et de confiance que l’on perçoit également chez les autres femmes de la coopérative. Parce qu’ici, le travail représente plus qu’une simple occupation : il constitue un frein à l’isolement social et une source d’indépendance financière accrue. « Avant, je travaillais seule à la maison. J’allais vendre mes noix au marché, très loin de chez moi. Ce n’était pas payant et les rentrées d’argent n’étaient pas constantes, relate Zineb Asbban, la tante de la présidente. Maintenant, je gagne plus d’argent et je n’ai plus besoin de marcher des kilomètres pour aller vendre mes noix. Travailler à la coopérative m’a également aidée psychologiquement. Je ne suis plus seule à la maison. Je travaille avec d’autres femmes, c’est beaucoup plus stimulant. Nous parlons en travaillant, nous pouvons échanger des idées. On me regarde différemment parce que je travaille dans une coopérative. Je me sens mieux par rapport aux autres parce que je suis plus indépendante. Je peux également gâter davantage mon garçon grâce à mon salaire. »

Travailler et apprendre

Valorisation personnelle, meilleur revenu, place accrue dans la société : les effets de l’implantation des coopératives de travail sont nombreux. Mais celles-ci se donnent une mission additionnelle : alphabétiser leurs travailleuses. Chez Tawounte, l’ardoise est fièrement exposée au-dessus des têtes des femmes assises au sol. Trois fois par semaine, à raison d’une heure par session, la gérante de la coopérative apprend à ses collègues à lire et à écrire.

« Avant de commencer à travailler ici, je ne pouvais pas lire et écrire parce que je n’étais jamais allée à l’école. Maintenant, je peux faire les deux et j’apprends de nouvelles choses à chaque classe! La coopérative a changé ma vie à plus d’un égard », souligne Zineb Asbban, dans la mi-trentaine.

L’avenir, c’est demain

Petit à petit, à l’instar des dizaines d’autres coopératives de la région, Tawounte assume son rôle de vecteur de développement social. Mais pour continuer à remplir cette mission, la présidente sait que la petite entreprise devra croître. Et, malgré le fait que Tawounte ait ouvert ses portes il y a moins d’un an, Aïcha Asbban sait ce qu’elle veut. Et vise grand. « Nous devons mécaniser une partie de notre production. Pour l’instant, nous effectuons toutes les tâches à la main, selon la méthode traditionnelle. Mais nous devons augmenter notre production — et notre productivité — pour vendre plus. Nous voulons aussi plus de revenus pour construire un laboratoire derrière le bâtiment principal, qui permettrait aux clients de voir comment sont conçues les huiles cosmétiques », précise la présidente.

« Je préférerais travailler avec des machines, ajoute sa tante. Tout faire manuellement est très éreintant et on se blesse parfois aux mains. Nous pourrions produire plus ainsi. Mais je veux aussi continuer à travailler l’huile alimentaire à la main pour conserver une partie des traditions. »

Une discussion libre sur l’avenir de la profession avec une employée qui ne savait ni lire ni écrire l’an dernier, et sur les perspectives de l’industrie avec une présidente qui a pu réaliser son rêve. Ce scénario aurait été impossible dans ce coin de pays il y a 20 ans à peine. « Les Marocaines luttent dur pour la justice sociale et pour améliorer leurs conditions de vie et celles de leur famille. C’est dans cette optique que la première coopérative est née. L’huile d’argan a aidé des milliers de femmes à s’émanciper. Et nous voulons que des milliers d’autres suivent nos pas dans les prochaines années. » 

*Laissez-vous toucher par cette vidéo d’une minute réalisée par le journaliste Sylvain Leclerc, qui a accompagné les employées de la coopérative Tawounte dans l’exécution de leurs tâches manuelles quotidiennes. Comme si vous y étiez.

Vous trouverez des produits à base de l’huile d’argan préparée par les femmes des coopératives marocaines aux endroits suivants : 

  • La boutique Sens tes corps, située au 6397 de la rue Saint-Hubert, à Montréal.
  • La boutique Moroccan Soul, une boutique en ligne de Marrakech qui offre un service de livraison.

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