Aller directement au contenu
Illustration.

Ces amitiés qui nous élèvent

par 

Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Que serions-nous sans elles, nos amies, nos presque sœurs? Celles qui nous prêtent main-forte et nous bousculent au besoin, qui nous inspirent, nous encouragent, mais nous ouvrent les yeux quand on se raconte trop d’histoires? Si elles musclent si bien notre estime personnelle et notre moral amoché, c’est qu’elles nous aiment telles que nous sommes, imparfaites.

Quelle place l’amitié entre femmes occupe-t-elle dans nos vies agitées? Les femmes sont-elles essentiellement des rivales, incapables de profondes complicités? Ce vieux mythe mensonger fut entretenu par des hordes de penseurs et de philosophes soucieux de transmettre l’idée que les femmes n’avaient ni âme, ni sens moral, ni capacité de penser. On s’entend, être une femme n’est pas une vertu — oui, même des amies peuvent trahir notre confiance —, mais la diversité des liens sociaux et affectifs qui soudent les femmes (amitié, sororité et solidarité) est aujourd’hui largement reconnue*.

Illustration
Les femmes : des rivales, incapables de profondes complicités? Ce vieux mythe mensonger fut entretenu par des penseurs et des philosophes estimant que les femmes n’avaient ni âme, ni sens moral, ni capacité de penser.

Sur cette question, la recherche universitaire francophone reste embryonnaire, mais depuis 30 ans, les chercheuses anglophones ont cerné les grands enjeux sociaux et éthiques qui se lovent au creux des amitiés entre femmes. On le rappelle sans cesse, en moins d’un demi-siècle, nos façons de vivre ont complètement changé. Les couples éclatent à répétition et nous laissent meurtries; les liens familiaux se distendent; nous vivons plus longtemps, souvent seules, et nos trajectoires humaines se fractionnent au fil de montagnes russes. Sans les amies, combien d’entre nous auraient perdu la boule?

Nos amitiés seraient-elles bien plus qu’un baume sur nos vies? Peut-être de véritables leviers pour notre épanouissement personnel, même des ressorts essentiels à nos prises de conscience collectives? C’est avec ces questions en tête que nous avons interviewé cinq femmes de 30 à 68 ans, connectées sur plusieurs réseaux et aux amies d’âges très variables.

Le culte de Francine

« Mes amies ont été mes principales interlocutrices tout au long de ma vie. Elles m’ont accompagnée dans ma carrière, ma vie de famille, mes couples, mes joies et mes déceptions. » Dans les années 1980, l’écrivaine Francine Noël a été l’une des premières auteures québécoises à créer une œuvre forte portée par une éthique de l’amitié. Maryse, Myriam première, La conjuration des bâtards« Ma plus vieille amie a 75 ans, je la connais depuis 40 ans. J’en ai une de 23 ans qui m’a branchée sur la génération qui a si merveilleusement animé le printemps érable. Comme me branchaient autrefois mes étudiantes en théâtre à l’UQAM, dont certaines sont devenues mes amies avec le temps. »

Photographie de Francine Noël.
« L’amitié, c’est l’échange sans tabous. Sans doute la façon la plus aiguë, la plus belle d’être humain. »  — Francine Noël, écrivaine

Aujourd’hui double grand-mère et se consacrant toujours à la littérature (elle a fait paraître Le jardin de ton enfance l’automne dernier), Francine Noël continue de développer un vrai culte de l’amitié. « Mes amies sont mon rapport au monde. Elles incarnent cet autre devant soi qu’on reconnaît, qui nous reconnaît. L’amitié, c’est l’échange sans tabous. Sans doute la façon la plus aiguë, la plus belle d’être humain. »

Marianne en réseau

« L’amitié est une échelle, ça te permet de t’élever…  » dit Marianne Prairie, experte des TIC (technologies de l’information et de la communication), blogueuse et mère de deux petits. « Les Moquettes coquettes [quintette d’humoristes féministes] ont été ma première gang de filles. Et tellement soudée serré! Pendant sept ans, on se voyait tous les jours. Les gens nous demandaient si on ne se chicanait pas tout le temps — vous savez, cinq filles! Nous étions une étoile à cinq pointes. Seule, aucune n’aurait réalisé ce que nous avons réussi ensemble, sur le plan de l’écriture, des spectacles, de notre implication dans les médias et de l’engagement. Ces femmes-là m’ont donné le goût de prendre soin de mes grandes amitiés. L’amitié, ça s’entretient comme une relation amoureuse… »

Photographie de Marianne Prairie.
« L’amitié est une échelle, ça te permet de t’élever… »  — Marianne Prairie, experte des TIC, blogueuse et maman

Au fil des conversations, une chose saute aux yeux : ce désir fort des femmes de se bâtir des réseaux d’affinités et de soutien. Certaines en font leur projet. « Depuis un moment, le Web permet de se connecter à des communautés d’intérêts féministes. Ces manifestations de sororité éclosent partout : jeunes mères féministes, jeux vidéo féministes, femmes d’affaires féministes… Il n’y a plus de barrières géographiques pour offrir ou trouver un appui. » Ce qui ravit Marianne Prairie, qui a cofondé jesuisfeministe.com.

Un tremplin pour Marjorie

Rien ne dure, on le sait. Les périodes d’activités professionnelles denses en chevauchent désormais d’autres marquées par des arrêts brusques — congé de maternité ou de maladie, chômage, changement de cap, accompagnement d’un proche malade… Ces moments de transition, beaucoup de femmes refusent de les vivre isolées. Quand on n’a pas d’amies à proximité, on se bricole un groupe de femmes pour traverser les étapes éprouvantes. Pour rire, rebondir et ne pas désespérer seule!

Photographie de Marjorie Champagne.
Selon Marjorie Champagne, la Revengeance des duchesses permet de donner la parole à des femmes qui ne la prendraient pas autrement

L’aventure de la Revengeance des duchesses, un délirant concours en marge du Carnaval de Québec, est née d’une période trouble dans la vie de Marjorie Champagne, 35 ans, aujourd’hui journaliste culturelle à MATV et présidente de Diadème, un OBNL de Québec. « Le détonateur de ma prise de conscience féministe a été mon congé de maternité, puis ma rupture amoureuse, mon sentiment d’isolement et la nécessité que j’éprouvais de renouveler mon réseau d’amies. » Comptant 22 bénévoles — en grande majorité des femmes —, le groupe derrière la Revengeance permet à des 20-40 ans promues duchesses (!) d’exprimer de manière inattendue leur amour pour leur ville et de faire découvrir leur quartier (oups, leur duché!) « sans les clichés de cartes postales ». Vidéos, photos, blogue animent ainsi le site revengeanceduchesses.com. En fin d’expédition : le couronnement très couru d’une « reine de Québec », bien loin des concours de beauté nunuches! Les duchesses 2.0 sont aussi une belle gang de copines qui carburent au désir de s’exprimer, de souder leur communauté citoyenne de manière ludique, avec le Carnaval comme prétexte. « Et de donner la parole à des femmes qui ne la prendraient pas autrement. »

L’évolution de Lori

Lori Saint-Martin, traductrice, écrivaine (Les portes closes, 2013) et prof de littérature en études féministes à l’UQAM, a beaucoup réfléchi à la question des liens entre femmes et entre féministes. « Le pouvoir de transformation de l’amitié ne doit pas être pris à la légère. Dire, se confier, se définir dans la ressemblance et la dissemblance, tout ça a des répercussions inestimables sur une vie. Au final, ça fait beaucoup de destins transformés. Mais l’amitié réconfortante ne bouleverse pas les structures sociales qui pèsent sur les femmes (les aidantes naturelles sont un bon exemple); la solidarité entre femmes, oui. »

Photographie de Lori Saint-Martin.
« Dire, se confier, se définir dans la ressemblance et la dissemblance, tout ça a des répercussions inestimables sur une vie. »  — Lori Saint-Martin, traductrice, écrivaine et professeure de littérature en études féministes

Hélène et ses comparses féministes

Pour la chercheuse Hélène Charron, 33 ans, mère de deux enfants, « c’est de partager des amitiés féministes et un projet politique qui change le monde en touchant notre quotidien de femme » qui nous nourrit le plus. « L’amitié cimente beaucoup de choses, mais avoir des amies féministes, de tous âges, nous aide tellement à raffiner notre pensée, notre regard sur les choses qui restent à faire. » Coordonnatrice des activités à la Chaire Claire-Bonenfant — Femmes, savoirs et sociétés de l’Université Laval, elle est émerveillée de la vigilance des étudiantes qu’elle côtoie envers les nouveaux enjeux à défendre. « Si on exposait davantage les jeunes aux savoirs féministes, communautaires et autres, on verrait combien elles sont loin d’être réfractaires aux luttes à poursuivre. »

Photographie d'Hélène Charron.
« L’amitié cimente beaucoup de choses, mais avoir des amies féministes, de tous âges, nous aide tellement à raffiner notre pensée, notre regard sur les choses qui restent à faire. »  — Hélène Charron, chercheuse et coordonnatrice des activités à la Chaire Claire-Bonenfant — Femmes, savoirs et sociétés de l’Université Laval

Nous avons une terrible dette de transmission, envers les plus jeunes notamment, pour mousser cette chaîne de liens affectifs qui ont porté la révolution des femmes et de si profonds changements sociaux. On croit, à tort peut-être, que beaucoup de trentenaires ne sont plus solidaires. Il s’agit davantage d’ignorance — des luttes, des savoirs acquis, des liens que les femmes ont tissés pour modifier les règles sociales qui empêchaient leur épanouissement et leur liberté d’action. Comme le dit si bien Francine Noël : « On paie toujours pour son ignorance. On retombe dans des pièges qu’on aurait pu éviter. »

Oui, l’amitié, la sororité et la solidarité sont le sel de nos vies.

  1. *Lire à ce sujet l’intéressante « généalogie » de l’amitié entre les femmes Le cœur pensant. Courtepointe de l’amitié entre femmes d’Élaine Audet (2000). Pour retrouver une lignée de femmes « essentielles les unes pour les autres ».

Qu'en pensez-vous?

3 Réactions

  1. Ginette R.

    Bonjour à toutes les féministes.

    J’ai quelques amies, mais une seule a toutes mes confidences et moi les siennes. Nous nous sommes perdues de vue plusieurs années et nos retrouvailles sont très heureuses. Je lui ai demandé de venir vivre dans ma ville pour que nous puissions vieillir ensemble et s’entraider. Elle vit à dix minutes de bus de chez-moi.

    Nous avons le rire facile et j’aime beaucoup cela. Nous sommes toutes deux connaissantes en métaphysique et santé. Nous avons de bons échanges intellectuels et de profondes réflexions.

    Elle me fait des Coquilles St-Jacques et moi du pain à la graine de lin. Elle me trouve belle et me le dit.

    Je lui dit que si j’étais un homme je lui ferais des propositions.

    Nous sommes des femmes hétérosexuelles, mais nous nous aimons beaucoup.

  2. Ginette St-Jacques

    La lutte féministe qui a favorisé l ouverture de l espace public aux femmes a également permis de créer une dynamique sociale féminine ou il est désormais possible pour la femme de se solidariser avec ses semblables, compagnes de chaque jour au travail, dans le sport, les études et les activités culturelles.

    L éclosion de la sororité ainsi que de la solidarité prend source dans cette ouverture de l espace public; elle permet de constater et de ressentir la richesse ainsi que la grande diversité de l amitié féminine.

Inscription à l'infolettre