Aller directement au contenu
Illustration

Femmes autochtones violentées : Vite, des ressources adaptées!

par 

Journaliste indépendante et s’intéresse particulièrement aux questions touchant à la santé publique et à l’aménagement des villes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

Plus d’une autochtone sur sept subit de la violence conjugale au Québec. Le réseau de maisons d’aide et d’hébergement qui leur est destiné ne suffit pas à la demande. Avec énergie et détermination, des intervenantes mettent sur pied des ressources adaptées à la culture des victimes. Sur le chemin de la guérison, il faudra aussi s’occuper des hommes.

Elles ont acquis un grand terrain à Saint-Tite-des-Caps. Y ont érigé des tentes blanches, appelées tentes à suer. Pour pouvoir y amener l’eau et construire une salle communautaire, elles organisent un spectacle de financement. Hyperactives, vous dites? Le mot est faible pour décrire les intervenantes de la Maison communautaire Missinak, un centre d’aide et d’hébergement pour femmes autochtones basé à Québec — l’un des deux centres autochtones en milieu urbain de la province.

« Nous voulons travailler avec les outils de guérison traditionnels et l’identité autochtone, explique Pénélope Guay, cofondatrice et directrice de la maison. C’est dans cette optique que nous avons acheté cette terre entre Baie-Saint-Paul et Québec il y a deux ans, grâce à une subvention provinciale. L’été, nous y recevons des familles sur une base volontaire pour des fins de semaine de rencontres et de guérison pour atténuer les séquelles laissées par les pensionnats indiens. Nous avons comme objectif d’y travailler un jour avec les hommes, car ils font aussi partie de la solution contre la violence. » Depuis 2005, ce centre accueille, en quatre langues, des Innues, des Algonquines et des Attikameks. Des services sont donnés à l’externe depuis 2003.

Illustration de Daniel Marsula
Selon Mylène Jaccoud, chercheuse en criminologie à l’Université de Montréal, les causes de la violence chez les autochtones sont d’ordre structurel et historique : sédentarisation, colonisation du dernier siècle, cicatrices laissées par les horreurs commises dans les pensionnats indiens, discrimination et racisme.

Pénélope Guay et les siennes ont dû batailler ferme pour que leur maison ait droit à la même reconnaissance et au même financement qu’une maison destinée à une clientèle québécoise. « On a même organisé une réunion entre les représentants des gouvernements fédéral et provincial, parce qu’ils se renvoyaient la balle. Et après que le gouvernement du Québec a reconnu sa responsabilité, on a dû rencontrer trois fois Philippe Couillard, alors ministre de la Santé. L’Agence de la santé et des services sociaux de la région nous refusait les fonds », se souvient la directrice.

Dans ce contexte difficile, pourquoi ne pas s’en tenir aux femmes, pourquoi se préoccuper du conjoint violent? « L’action est plus efficace lorsqu’on travaille avec toute la famille, selon une approche dite traditionnelle, ou spirituelle. Travailler à partir du référent identitaire est une voie majeure de rétablissement des autochtones dans les communautés », affirme Caroline Tremblay, cofondatrice et responsable du financement et des communications de la Maison communautaire Missinak.

L’organisme Femmes autochtones du Québec vient justement d’inclure dans son réseau de maisons d’hébergement la première maison destinée aux hommes qui souhaitent se reprendre en main; elle ouvrira à Sept-Îles. La présidente de l’organisme, Viviane Michel, est visiblement fière de cette annonce. « La violence conjugale est un fléau, que ce soit chez le peuple québécois ou les peuples autochtones. Je crois tout de même que nous avons une longueur d’avance : nous incluons les hommes dans la solution. »

Combattre la violence conjugale chez les autochtones s’inscrit dans un processus de guérison pour toutes les violences vécues, alors que chez les non autochtones, ça passe par un processus de changement social; celui d’une société patriarcale qui rend légitime la domination des hommes sur les femmes, explique Diane Prud’homme, du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. « Nous avons donc opté pour dénoncer et sensibiliser la population à ce problème, responsabiliser les agresseurs et aider les victimes à reprendre du pouvoir sur leur vie. Dans ce sens, les agresseurs sont [selon les traditions non autochtones] inclus dans le processus de changement social, dans la mesure où ceux-ci doivent être responsabilisés de la violence qu’ils ont exercée et comprendre que la société ne la tolère plus. »

Les racines de la violence

En 2009, selon Statistique Canada, les femmes autochtones étaient, toutes proportions gardées, près de trois fois plus nombreuses que les autres Canadiennes à subir un conjoint violent. Plus de la moitié des victimes autochtones ont craint pour leur vie, par rapport à 31 % des victimes allochtones. Certaines fuient carrément leur communauté et l’insécurité, et vont s’installer en ville avec leurs enfants.

La sédentarisation et la colonisation du dernier siècle, les cicatrices laissées par les horreurs commises dans les pensionnats indiens, la discrimination, le racisme : les causes de la violence chez les autochtones sont d’ordre structurel et historique, explique Mylène Jaccoud, chercheuse en criminologie à l’Université de Montréal, qui s’intéresse depuis 30 ans à la justice réparatrice. Le danger, affirme-t-elle, est de voir dans le goût de l’alcool ou les problèmes de toxicomanie qui existent sur les réserves un élément propre à la culture autochtone. « Cette violence-là n’est pas culturelle, et je dénonce cette pensée. L’alcool peut servir de déclencheur, mais il n’est pas à l’origine de la violence », affirme la chercheuse. On considère encore les autochtones comme des citoyens de seconde zone, remarque-t-elle. La Loi sur les Indiens, est un exemple patent. Ce régime de tutelle, mis sur pied il y a plus d’un siècle pour assimiler les autochtones, limite grandement leurs perspectives d’avenir.

La promiscuité causée par la pénurie de logements chez les autochtones est un facteur provocateur de la violence familiale, selon les observations des intervenantes interviewées. Un problème particulièrement criant dans le Nord : il manque 1 000 logements au Nunavik seulement.

Urgent : réseau à bonifier

Le Québec compte 11 maisons d’hébergement pour les autochtones; le reste du Canada, un peu plus de 300. Le réseau québécois dessert les 58 communautés du territoire. Mais pour plusieurs femmes autochtones, la ressource est parfois seulement accessible… par avion.

Dans les réserves du Québec, les cinq maisons sont tenues à bout de bras pas des intervenantes qui doivent composer avec un budget inférieur à celui des maisons québécoises. Ces centres sont financés par les conseils de bande; il est arrivé dans certains cas que l’argent versé aux conseils par les programmes fédéraux ne se rende pas jusqu’à eux…

Photo de Julie Rousseau
« Dans certaines maisons québécoises, les femmes autochtones constituent plus de la moitié de la clientèle. »  — Julie Rousseau, agente de relations humaines à la Maison de la famille de Mashteuiatsh.

Vu le manque de maisons d’hébergement s’adressant aux femmes autochtones, celles-ci se tournent parfois vers les ressources allochtones, surtout dans les communautés situées près des villes, comme Roberval ou La Tuque. « Dans certaines maisons québécoises, les femmes autochtones constituent plus de la moitié de la clientèle », note Julie Rousseau, agente de relations humaines à la Maison de la famille de Mashteuiatsh.

Constat général chez les interviewées : souvent, les autochtones restent dans les centres québécois le temps que la poussière retombe, puis repartent vite chez elles. Ces maisons d’hébergement pratiquent l’approche féministe, où la femme est appelée à parler au « je » et à s’affirmer comme individu pour reprendre un pouvoir sur elle-même. Or, cette façon de faire a peu de résonance chez les femmes autochtones, qui vivent dans de petites communautés tissées serré. « Chez les autochtones, on utilise le ˝nous˝ en intervention en violence conjugale. La famille est très importante pour ces femmes. Beaucoup vont entreprendre des démarches parce qu’elles souhaitent une meilleure vie pour leurs enfants », relate Julie Rousseau. Autre obstacle : certaines maisons québécoises n’accueillent pas les enfants. Un non-sens pour les femmes autochtones, souvent à la tête d’une famille nombreuse.

Bonne nouvelle : pour la première fois, le gouvernement du Québec a tenu compte des particularités autochtones en intervention lorsqu’il a élaboré son nouveau Plan d’action quinquennal en matière de violence conjugale, rendu public le 6 décembre 2012. Pour toutes les ressources d’aide du Québec, 57 millions de dollars de plus seront dépensés durant les cinq prochaines années. Celles des réserves auront-elles droit à cet argent? « Dans la mesure où le projet soumis coïncide avec les objectifs du plan, et qu’il n’y a pas de lien avec le financement des infrastructures ou l’administration courante, qui relèvent du fédéral, la réponse est oui », affirme le porte-parole du ministère de la Justice.

Chez Femmes autochtones du Québec, on remarque cependant que la plupart des recommandations déposées par France Robertson, la précédente coordonnatrice de Promotion à la non-violence et maisons d’hébergement, ne figurent pas dans ce nouveau plan.

La FAQ privilégie la prévention destinée aux enfants de 5 à 12 ans, qui fréquentent l’école primaire et les services de garde, parce qu’ils sont témoins de cette violence. Si le nouveau plan gouvernemental fait mention d’activités de sensibilisation en milieu autochtone, aucune mesure ne priorise ce groupe d’âge, comme il a pourtant été demandé.

Quelle justice?

Outre le manque de ressources d’aide, peu de femmes portent plainte contre leur conjoint violent, qu’elles soient autochtones ou pas. Quand les femmes autochtones le font, elles le regrettent souvent lorsqu’elles réalisent dans quoi elles se sont embarquées, observe Mylène Jaccoud. « À quoi sert la justice pénale? En prison, l’homme violent n’est pas tenu de suivre une thérapie. Il fait son temps, et lorsqu’il ressort, il n’a pas travaillé sur son problème », affirme pour sa part Viviane Michel.

Pour l’avocate de la défense Sarah Plamondon, une solution envisagée serait d’étendre les pouvoirs des comités de justice communautaires présents dans plusieurs villages de la baie d’Hudson. Elle travaille depuis 11 ans chez les Inuits de cette région. Elle est une figure connue, là où les procureurs de la couronne ne restent habituellement pas longtemps en poste. « Dans les communautés où je pratique, la vaste majorité des couples que j’ai croisés à cause de violence conjugale reviennent ensemble après le processus judiciaire, et même parfois en cours de processus. Même si je représente l’homme et que je suis tenue à la confidentialité, il n’est pas rare que les conjoints viennent me rencontrer ensemble après une sentence, pour discuter. Je peux les diriger vers le peu de ressources disponibles, dont les comités de justice et les services sociaux. Dans ce contexte, une option intéressante serait de confier aux comités de justice communautaires les cas les moins graves et les jeunes couples qui font face au système de justice pour la première fois. »

Mylène Jaccoud, qui prêche aussi pour une justice axée sur le changement de comportement de l’accusé, remet en question la façon dont on a pensé les ressources d’aide. « Pourquoi la femme devrait-elle quitter sa communauté, sortir les enfants de l’école et porter l’opprobre? C’est au conjoint violent de faire la démarche de guérison. C’est à lui de subir les désagréments. »

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. In uit

    Les femmes autochtones et inuites violentées sont prises dans un processus difficile à s’en départir. Elles ont la pression de leurs racines culturelles qui les incitent à fréquenter les personnes du même milieu, ce qui les ramène toujours vers la même situation. Elles sont marginalisées dans les centres urbains et vivent de manière isolées, de nuit, entre toxicomanie, prostitution et violence physique. Cette réalité fait qu’elles « préfèrent » être victimes de violence conjugale et vivre dans ce processus que de connaître un changement brusque dans leur « mode de vie ». Il faut donc énormément de temps et de subventions pour pouvoir travailler de façon systémique et global, afin de marquer une évolution en douceur, sans que ces femmes se sentent assimilées ou dénaturées.

  2. Line Bellehumeur (Sibi Midjwan)

    Effectivement punir la violence n’est pas la solution. La personne violente doit réapprendre un nouveau comportement. Mais les conséquences et les inconvénients doivent être vécues par la personne violente. Amorcer une démarche de guérison est essentielle. Frustré par la vie, le développement d’une perception nouvelle de responsabilité pour qui on est est absolument primordial. Trouver des façons, des solutions pacifiques de gérer nos frustrations. Pouvoir délaisser le sentiment d’impuissance devant la vie…

Inscription à l'infolettre