Aller directement au contenu
Photographie de trois femmes qui préparent le poisson qu'elles vendront

Le Mali, champ de bataille

par 

Journaliste au parcours atypique. Il a passé 11 ans dans les Forces armées canadiennes avant de troquer, début 2011, son fusil pour la plume. Quelque chose à propos de la puissance de l’un relativement à l’autre… Aussi : universitaire inachevé, auteur et documentariste en herbe, vice-président de l'Association des journalistes indépendants du Québec. On peut lire ses textes dans les magazines L'Actualité et Châtelaine, sur les sites web OpenFile, Le République et L'Actualité multimédia ainsi que dans le journal coop Ensemble.

Déjà affligées par l’omniprésente pauvreté qui règne dans cette région de l’Afrique de l’Ouest, les femmes du Mali doivent de nouveau affronter les horreurs de la guerre.

« Bébé cadeau? » demande une jeune femme portant dans ses bras un jeune enfant à la peau desséchée par le soleil, particulièrement fort en cette journée chaude et aride marquant la fin de l’hiver. Une remarque qui peut paraître anodine tant les demandes d’aumône sont monnaie courante, surtout dans un endroit comme le camp de réfugiés de Mopti, ville-frontière entre le nord et le sud du Mali, à mi-chemin entre la capitale, Bamako, et la mythique Tombouctou. Alors qu’on croit toujours que cette demande consiste en quelques francs pour nourrir le bébé, l’horrible vérité saute au visage. La jeune mère, qui n’a pas plus de 20 ans, veut donner son petit, recours extrême pour lui assurer une vie meilleure que celle de réfugiée d’une nouvelle guerre qui déchire le Mali.

Celle-ci oppose la coalition franco-malienne et les milices islamistes vouées au jihad. [NDLR : Dans le Coran, le jihad est défini comme l’effort que tout musulman doit exercer contre les mauvais penchants de son âme, ou qu’il doit mener par les armes et la persuasion en vue de défendre et de propager les valeurs de l’islam.] Son issue est imprévisible : la retraite des forces islamistes, chassées de leurs fiefs de Gao, Tombouctou et Kidal, a entraîné une guérilla dont les tactiques — attentats-suicides, embuscades-surprises et mines improvisées — ne manqueront pas de faucher nombre de victimes civiles, enfants, hommes et femmes.

Dix mois dans l’enfer de la charia

Les récentes opérations militaires au Mali ont mis fin à 10 mois d’occupation du nord du pays par un triumvirat de groupes armés composé d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, du mouvement touareg Ansar Dine et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest. Trois milices armées jusqu’aux dents des vestiges de l’ancien arsenal du régime libyen, tombé fin 2011, et investies d’une mission de domination religieuse inspirée par les préceptes du salafisme, une mouvance prônant un retour à l’islam historique datant du 7e siècle.

Photographie de Vauqti Maïga.
Diabétique, Vauqti Maïga est réfugiée au camp de Sévaré avec son mari, Alassane. Leur fille Fatou a été tuée par des combattants islamistes à Gao.

Cette intervention est une tragédie pour les femmes du Nord, déjà aux prises avec une pauvreté et une précarité extrêmes. Pour la plupart de confession musulmane — 94 % des Maliens le sont —, les femmes du Nord se voient imposer le port du voile par les islamistes, subissent les pires humiliations publiques (comme être battues devant une foule) et sont traînées devant des tribunaux religieux bidon pour des « offenses à l’islam ». Ces obligations jurent avec les pratiques culturelles habituelles : le Mali est un pays musulman, oui, mais aussi très laïque et toujours fortement influencé par l’Occident, dont son ancien colonisateur, la France.

Ce recul des droits de la personne n’est pas sans faire de victimes. Enseignante dans une école primaire de Gao, Fatou Maïga n’avait que 23 ans lorsque les Touaregs d’Ansar Dine ont pris possession de la ville et de la vie de ses 86 000 résidents, en juin 2012. Ils se sont notamment installés dans l’école où travaillait Fatou. Elle a résisté. S’est enfuie à moto.

« Ils l’ont abattue d’une balle dans le dos », raconte son père, Alassane, désormais réfugié au camp de Sévaré, près de Mopti. « Ils me l’ont enlevée, ces barbares. Pour eux, une femme n’avait pas sa place comme enseignante. »

Réfugiées, résignées

Le nombre de Maliennes et de Maliens déplacés frise désormais le million, selon les derinères estimations du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. De ce nombre, près de 200 000 sont réfugiés dans des camps répartis entre le Mali, le Niger, la Mauritanie et le Burkina Faso; 23 000 seulement sont entassés dans le camp de Mangaize, près de la frontière entre le Mali et le Niger, où la guerre peut déborder en raison de la proximité avec la ville de Gao.

Quatre-vingt pour cent des personnes déplacées sont des femmes et des enfants.

Photographie d'enfants.
Nombreux sont les enfants au camp de réfugiés de Mopti. Certains, orphelins, doivent s’occuper d’eux-mêmes.

Moudiallo Oumarou habitait à Ombouri, petite commune située entre Mopti et Gao, avec son mari et leurs cinq enfants de 2 à 10 ans. Les spectres de la guerre et de l’islamisme ont poussé son mari à organiser le déplacement de sa famille vers le camp de Sévaré, en juin 2012. « Nous voulions surtout protéger nos quatre filles et notre fils des rebelles. Nous savions que ceux-ci violent les jeunes filles et recrutent les jeunes garçons dans leurs milices après les avoir drogués et endoctrinés. Ils frappent aussi les femmes sans raison, raconte Mme Oumarou. Mon mari est resté à Ombouri pour éviter qu’on nous pille le peu que nous avons. » Bien qu’elle demeure en contact avec son mari — le téléphone portable reste très accessible au Mali —, elle ignore quand elle pourra rentrer. Elle affichait beaucoup d’espoir à la fin de janvier dernier, mais la guérilla déclenchée depuis jette un dense brouillard sur l’avenir.

L’alerte d’Aminata Traoré

Altermondialiste, ancienne ministre de la Culture du Mali et militante féministe de longue date, Aminata Traoré croit que le soulèvement des Touaregs et l’invasion islamiste au nord du pays ne sont que la pointe de l’iceberg.

« Depuis août 2011, nous avons sonné l’alerte à propos du danger qui couvait. Nous n’avons pas été entendus lorsque nous avons dénoncé les tares du processus électoral devant aboutir à l’élection du 29 avril [NDLR : qui a été annulée en raison de la crise], l’inexistence de l’école, la faillite du système de gouvernance, etc. », a-t-elle affirmé en conférence de presse le 28 mars 2012, lors du Forum national de la société civile.

Dans le magazine Slate Afrique, elle déclarait en janvier dernier : « Cette crise, on ne le dira jamais assez, est d’abord l’une des conséquences dramatiques de l’intervention de l’OTAN en Libye. Je comprends mes concitoyens qui, traumatisés par la violence de l’invasion et de l’occupation des deux tiers de notre territoire et désemparés par la défaite de notre armée face [aux Touaregs] et leurs alliés islamistes, croient que l’intervention de forces militaires extérieures est une solution rapide, efficace et radicale. Rien n’est moins certain. »

Photographie de trois femmes qui préparent le poisson qu'elles vendront
Trois femmes préparant le poisson qu’elles vendront dans leur échoppe de Diabaly.

Lucide quant à la nécessité immédiate d’une intervention militaire, elle demeure néanmoins très critique. « Ce n’est pas moi qui vais dire qu’il ne faut rien faire pour arrêter le calvaire de mes frères et sœurs du nord de notre pays, quand je pense, en plus des massacres perpétrés contre des soldats désarmés à Aguelhok, aux viols, aux tueries et aux pillages, dont ceux des hôpitaux et des pharmacies. Ce traitement est infligé à des populations innocentes qui étaient déjà éprouvées par la faim, le manque d’eau et autres pénuries. Par ailleurs, un pays, en plus d’être une histoire, une identité, est aussi la représentation que l’on s’en fait. Nous avons du mal à nous imaginer, nous Maliennes et Maliens, notre pays amputé des régions de Tombouctou, de Gao et de Kidal. L’envoi de troupes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dans ce contexte est-il pour autant souhaitable? Absolument pas. Les combats, s’ils ont lieu, ne se dérouleront pas dans le désert, mais dans des villes et des villages », poursuit-elle dans l’article de Slate Afrique.

Elles sont 7,9 millions de femmes à peupler le Mali, sur une population totale d’un peu plus de 14,5 millions, et la plupart d’entre elles paieront le prix de cette nouvelle folie. On les voit tenir échoppe, enfant dans un bras, l’autre occupé à préparer de la nourriture qu’elles essaieront de vendre à des passants souvent sans le sou. Victimes de la guerre, de la pauvreté, de la corruption et de l’impunité politiques qui gangrènent le Mali. Quatre symptômes d’un cancer qui devra, un jour, trouver remède.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Ginette R.

    «[NDLR : Dans le Coran, le jihad est défini comme l’effort que tout musulman doit exercer contre les mauvais penchants de son âme, ou qu’il doit mener par les armes et la persuasion en vue de défendre et de propager les valeurs de l’islam.]»

    Je ne comprends pas. Il est écrit dans le Coran, je ne sais plus où, que tuer une personne c’est comme tuer l’humanité… Je me rappelle constamment cette phrase qui m’avait marquée.

Inscription à l'infolettre